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Les corps de New-York

Vendredi 30 janvier 2009

Hier, en sortant du sauna, j’ai eu une envie irrépréssible de Seitan, cette drôle de protéine d’origine végétale assez difficle à mastiquer. J’ai donc appelé Danny mon conseiller spécial es nourriture végétaliene et me suis régalée de légumes chez Gobo. En fait, privée de bon sancerre et de steack tartare je suis de plus en plus attirée par les mets dits “sains” dont la ville regorge : algues, quinoa, combucho (affreux thé moisi chinois aux vertus soit-disant purifiantes) etc… Et en bonne Française  attachée à son vin et son fromage, je me moque de moi-même en de pareilles occasions… Je me sens même légèrement ridicule. Et pourtant, je dois dire que je prend un plaisir non-feint à côtoyer en touriste ce monde fascinant qui veut conserver sa santé et s’économiser au maximum. Puis je me reprends, je me dis que c’est la meilleure façon de passer à côté de la vie en attendant (plus longuement, certes) de  mourir de quelque chose…

L’épicurienne vulgaire que je suis (je ne limite certainement pas les plaisirs non naturels et non nécessaires, ce sont ceux qui on le plus de goût) se heurte au même problème au cours de Yoga. J’ai une relation ambigüe à cet exercice qui me ressemble tellement peu (Mon truc c’est plutôt un bon body combat, des coups de pieds et poings dans tous les sens pour finir dans une flaque d’eau et retourner pleine d’adrénaline à mes livres). Mais comme disent nos amis allemands “wenn schon, denn schon”: si déjà je suis à New-York, je me suis fait un point d’honneur à essayer le sport cliché des locaux. Au-delà de la discipline qui- mal placée- me fait peur (la volonté est une chose effrayante, comme une machoire de chien qui ne pourrait lâcher prise), je dois dire que l’après-yoga ressemble fortement à l’apesanteur gorgée d’energie qui fait suite à l’orgasme. Un plaisir à prendre donc. Mais qui coûte cher. Le “tapis” du yogi me met systématiquement face à toutes mes contradictions, c’est-à-dire celle de l’esprit et du corps. Et plus l’esprit s’irrite de ne pas tordre les membres dans d’incroyables positions, plus le corps se bloque et perd l’équilibre. Le blabla qui m’aurait fait hurler de rire il y a six mois : être doux avec soi, répéter le mantra “je suis pleine et entière et belle dans un corps parfait et je me remercie moi-même de si bien travailler”, m’apporte fait beaucoup de confort. Il me détend et rend l’heure et demie de convulsions plus acceptable. Qui plus est, j’ai l’impression qu’on oublie pas. Je ne sais pas de quoi j’étais plus fière hier : avoir fini mon plan de thèse ou être parvenue après un mois d’arrêt à faire et refaire le poirier, le quasi grand-écart, ou passer mes bras autour des cuisses pour les enlacer. Il y a là une sorte de révalation que je ne veux pas trop voir car cela entraînerait des heures et des heures d’exercice et des complications très peu rationnelles. Mais plus j’avance et plus je m’éloigne des remèdes traditionnels utilisés dans la maison d’un chirurgien : aspirine, alcool iodé, antibiotiques et bistouri, pour soigner mes petits bobos physiques et moraux. Espérons que mon sens de la dérision ne me lâchera pas et que je ne finirai pas en pâture aux gourous. Mais ce qui me désespère, c’est que j’ai bien l’impression que le corps a une mémoire et une volonté propres et qu’il faut lui parler avec une douceur et un cucul-la-praline que je n’oserais même pas dispenser à un enfant en bas-âge.

Pour couper la poire en deux, sans me priver ni du yoga, ni du steack-frites, je crois bien que je vais mettre ma discipline et mon oreille intuitive au service d’une jolie cause : enfin apprendre à danser le tango. Après la gym (eh oui encore, je suis une junkie), ce soir, j’ai rejoint un ami complétement mordu à un bal où les couples dansaient avec grace. Tous mes souvenirs de Buenos aires me sont revenus avec violence et surtout celui-ci : l’idée géniale des latinos de ne pas morceler l’humanité en classe d’âge. En Argentine, comme à Bogota, les  enfants sortent avec leurs parents, qui se retirent vers les deux heures du matin après avoir dansé. Au bar de tango ce soir, les couples avaient parfois des dizaines d’années d’écart et c’était merveilleusement beau. Par ailleurs New-York oblige (il n’y a pas de société plus blanche et uniformément maigre et parfaitement stéréotypée que les gens de Buenos-Aires), il y avait aussi bien des russes que des argentins, des noirs, des jaunes et des blancs, des new-yorkaises en pantalon noir maigres à faire peur, et des portoricaines voluptueuses. Et aussi, incognito mais immédiatemment reconnue par deux petites parisiennes cinéphiles : Isabella Rosselini. Bref, j’ai un guide, sinon un professeur et devrais suivre mon faux premier cours de Tango (oui j’ai essayé en argentine et aussi sur les toîts de l’école Normale à Paris).