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Rentrée littéraire : Lignes de femmes

Mardi 11 août 2009

Le nouveau roman de Véronique Ovaldé enchante et surprend. Jusqu’à toucher la corde sensible et délicate du mythe. Quatre générations de femmes indépendantes s’y succèdent, dans une Amérique latine imaginée. Sans conteste le plus beau livre de cette rentrée littéraire.

vera-candidaA quarante ans, après avoir longtemps vécu de ses charmes, Rose Bustamente se recycle dans la pêche et s’installe seule dans une petite maison au bord de la mer, à Vatapuna. Pauvre mais fière et heureuse, elle jouit d’une grande quiétude, jusqu’au jour où le milliardaire Jeronimo vient faire construire un palais dans le village et décrète que la maison de Rose lui bloque la vue. Avec infiniment de patience et malgré les rebuffades de Rose, il finit par la faire venir chez lui et l’enlève, comme dans un conte. Sauf que Jeronimo est loin d’être un prince : petit, mal foutu et mauvais amant, il se lasse petit à petit de Rose sans même avoir percé son mystère. Alors, elle rassemble les quelques robes qu’il lui a offertes, et retourne vivre dans sa cabane. Mais elle qui croyait être infertile se retrouve enceinte. Elle vit seule  avec sa fille, Violette, aussi jolie que sa mère mais très simple d’esprit, et qui couche très vite avec tout le village et se retrouve enceinte à l’adolescence. Malgré son amour, Violette est incapable de s’occuper de sa fille, Vera Candida, et Rose la matriarche vient chercher la petite et l’élève. Violette meurt très jeune, et Vera Candida apprend beaucoup de sa grand-mère. Lorsqu’elle aussi se retrouve enceinte à quinze ans, après avoir été violé, pour ne pas faire de peine à sa grand-mère, elle décide de quitter Vatapuna. Elle prend le bus pour la ville de Lhomeria, où elle survit comme ouvrière et culpabilise souvent de ne pas donner de nouvelles à Rose. Très bonne mère, elle vit presque en autarcie avec sa fille, Monica Rose, et se laisse très doucement séduire par un journaliste, Itxaga, qui prend la mère et la fille sous sa protection, après de longues années de patience. Mais il était écrit que c’est à Vatapuna que Vera Candida devait s’éteindre…

Fable enchanteresse évoluant autour de quatre figures de femmes fortes et mystérieuses, « Ce que je sais de Vera Candida » est un roman poétique, où Olvaldé invente tout un monde lointain. Les fidèles de Véronique Ovaldé retrouveront ses majuscules folles, et ces foules de détails si juste qui vont et viennent en ressac autour de ce mystère si troublant qu’est l’âme d’une femme. Contrairement à la défunte Irina de « Et mon cœur transparent » (L’olivier, 2008) les femmes sont bien présentes dans « Ce que je sais de Vera Candida », mais mues par un instinct de survie, elle agissent sans se révéler. Parfois elles se laissent envoûter par un homme, comme l’héroïne de « Les hommes en général me plaisent beaucoup » (Actes Sud 2003), mais quel que soit le degré de charme ou d’amour que les hommes peuvent leur procurer, elles se retrouvent toujours seules pour accomplir leur destin, en se recroquevillant sur une origine mythique. Le mythe est présent à chaque ligne, et sans qu’on puisse bien le saisir, on comprend comment à travers les forces et les faiblesses de quatre générations il participe à l’élaboration d’un monde éternel. Il y a du Garcia Marquez dans ce roman, et aussi du Duras, quand elle lit sa destinée à la lumière des origines indochinoises mythifiées. Son mythe, Ovaldé l’invente de A à Z. Il n’y a pas de comparaison possible, pas de piste biographique ou de référence érudite à saisir. Il suffit juste de se laisser porter par les légendes de Vatapuna pour retrouver ce qu’un roman réussi doit réaliser : nous parler par métaphores, le plus loin possible de nos nombrils.

Véronique Ovaldé, “Ce que je sais de Vera Candida”, L’Olivier, 2009, 19 euros.

« Vera Candida, un peu secouée de voir sa grand-mère se laisser aller à un apitoiement pâteux dont elle était si peu coutumière (mais comment Vera Candida aurait-elle pu deviner ce que ressentait une vieille femme qui perdait sa fille une nouvelle fois ?), obéit à celle-ci et grimpa la colline jusqu’à la Villa de ce grand père qu’elle n’avait jamais encore rencontré. Il vivait toujours dans sa maison en ruine et n’en sortait plus. Vera Candida portait une robe de coton rouge à bretelles, un châle crocheté noir et des tongs jaunes dont l’épaisseur de la semelle mesurait à peine plus de deux millimètres, ce qui lui permettait de sentir tous les infimes cailloux du chemin. Elle avait les cheveux nattés et arborait le même regard furieux que sa grand-mère. Avec le heurtoir, elle frappa à la porte au sommet des cent trente-deux marches (certaines manquaient, d’autres étaient recouvertes de lianes et dévorées par les intempéries, elle était tremblante mais tout de même un brin faraude, elle frappa une seconde fois la petite main de métal sur le support et entendit des loquets se décadenasser et des bobinettes choir. La vieille muette avait dû mourir depuis longtemps puisque ce fut Jeronimo en personne qui ouvrit, il avait les cheveux blancs et toujours les mêmes yeux verts d’iguane, il la vit et ne parut pas comprendre qui elle était » p. 79-80