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Rosmersholm, une tragédie domestique d’Ibsen à la Colline

Dimanche 22 novembre 2009

Deuxième partie du diptyque Ibsen mis en scène par Stéphane Braunschweig à la Colline (voir notre article sur Maison de Poupée), “Rosmersholm” concentre les thèmes fétiches du dramaturge norvégien : les fantômes, la vie de province, l’importance de la mrale protestante et l’impossibilité de la confiance et donc du couple. La mise en scène simple et efficace met en valeur le drame domestique puissant de cette pièce moins connue d’Ibsen et qui gagne à l’être.

Après le suicide de sa femme, le pasteur Rosmer (Claude Duparfait) reste seul au domaine familial, en compagnie de Rebekka (Maud Le Grevellec), une parente pauvre venue du nord de la Norvège tenir compagnie à sa femme, avant sa mort et qui règle désormais les affaires quotidiennes du domaine. La mort de sa femme a libéré Rosmer qui voudrait abandonner ses anciennes convictions pour vivre enfin pleinement sa vie en toute liberté. Poussé dans cette direction par Rebekka, il est néanmoins arrêté dans sa mutation par ses anciens amis dont l’austérité peut se faire très sévère. Et Rebekka elle-même a perdu son énergie vitale et sa volonté de liberté à force de vivre avec les fantômes moralisateurs de la famille Rosmer. Quand ces deux-là s’avouent leur flamme, il est déjà trop tard pour jouir de l’amour et la situation est trop compliquée pour qu’ils parviennent à se faire vraiment confiance.

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La mise en scène épurée de Stéphane Braunschweig présente gris, et de biais l’enfermement que constitue la vie à Rosmersholm. Deux murs sans couleur, et les portrait très noirs des ancêtres du pasteur suffisent à symboliser l’aridité d’un climat où la vivante Rebekka se meurt comme une fleur sans eau. Les costumes noirs, blancs et gris de Thibaut Vancraenenbroeck cont dans le même sens minimaliste. Servi par des acteurs extraordinaires, le texte d’Ibsen a donc toute la place pour s’enchaîner en tragédie annoncée, dans les hautes sphères d’une recherche très bourgeoise de la perfection. Seule la domestique du domaine, Madame Helseth (fantastique Annie Mercier) apporte une touche de vie dans ce qu’elle a de bon sens vulgaire à ces êtres éthérés se battant, en vain, contre des fantômes.

Rosmersholm“, de Henrik Ibsen, mise en scène de Stéphane Braunschweig, avec Maud Le Grevellec, Claude Duparfait, Annie Mercier, Christophe Brault, Jean-Marie Winling et Marc Susini, jusqu’au 16 janvier 2010, mercredi à 19h30, vendredi à 20h30, samedi à 17h, dimanche à 15h30, durée du spectacle : 2h30, Théâtre de la Colline, 15, rue Malte-Brun, Paris 20e, m° Gambetta, 27 euros (abonné : 13 euros, moins de 30 ans : 13 euros, moins de 30 ans abonné : 8 euros). Réservation : 01 44 62 52 52.

Photo : Elizabeth Carecchio

Deux femmes incarnent l’enfant-soldat de Kourouma au Lucernaire

Dimanche 22 novembre 2009

Jusqu’au 3 janvier, la compagnie Pied de la route et la compagnie de l’Antre-deux mettent en scène le texte d’Ahmadou Kourouma, “Allah n’est pas obligé”, (Seuil, prix Renaudot et Goncourt des lycéens 2 000) au théâtre du Lucernaire. Relevant le pari d’incarner le texte fort de l’auteur ivoirien sur la vie d’un enfant-soldat, les deux actrices blanches et adultes pirouettent avec génie les aventures terribles de Birahima entre le Liberia et la Sierra Leone.

allah-affiche1Birahima est à peine pubère et il a cependant une longue vie de deuils, de batailles et de sang derrière lui. Muni de pas moins de quatre dictionnaire, il entreprend de raconter sa vie dans une langue compréhensible pour un public blanc, et éloigné des massacres dont il a été témoin. Mais, parfois dans l’enthousiasme du récit, certaines injures “nègres noires africaines indigènes”. Après s’être présenté en 6 points, où il se présente comme maudit à cause de sa mère morte d’un ulcère à la jambe, et considérée comme une puissante sorcière, il retrace son parcours d’orphelin à la recherche à la recherche de sa tante au Liberia puis en Sierra Leone. Il décrit comment la condition d’enfant-soldat est pour lui la plus souhaitable, peu importe pour quel chef de tribu : car “Allah n’est pas obligé d’être juste dans les choses qu’il fait ici bas”, il faut bien que tout estomac soit nourri, et un enfant de dix ans muni d’un kalachnikov a le droit de tout piller derrière lui. Emprunt d’une foi qui mélange étrangement l’animisme à l’Islam, l’enfant qui est à la fois victime et bourreau décrit avec des mots truculents son quotidien; il livre également des images de guerre, dignes d’un reportage de grand reporter, et explique avec ses mots simples mais éclairants les enjeux des combats tribaux au Liberia et la manière dont l’impératif démocratique rend en comparaison, la situation dans le Sierra Leone voisin, encore plus bordélique, meurtrière et corrompue.

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Afin de rendre hommage au texte foisonnant de Kourouma, le metteur en scène, Laurent Maurel, laisse deux femmes adultes blanches (Caroline Filipek, et Vanessa Bettane ou Tatiana Werner en alternance) jouer les aventures de Birahima. Ce choix permet aux comédiennes de se faire pages blanche sur laquelle le spectateur peut imaginer le petit garçon qu’il désire. Renforcés par des images tour à tour didactiques ou évocatrices, et une musique volontiers stridentes, les pirouettes et les emboitement des deux femmes rendent justice à l’énergie troublante de l’enfant-soldat et leur sourire volontaire laisse imaginer le pire, derrière les mots d’humour, et les questions dérangeantes d’une petit garçon à la fois victime et assassin. Un spectacle où l’on retient son souffle et auquel on réfléchit encore longuement, une fois le rideau tombé. A voir absolument, et pourquoi pas avec ses enfants, l’horaire (18h30), le permettant…

A noter : mercredi 25 novembre à 20h, à l’issue de la représentation, débat avec Lucien Badjoko et l’association Univerbal /enfants-soldats.com, au bar de l’Avant-Scène au Lucernaire.

Allah n’est pas obligé”, d’après le roman, de Ahmadou Kourouma (1927-2003), mise en scène de Laurent Maurel, avec Caroline Filipek,Vanessa Bettane ou Tatiana Werner, Théâtre du Lucernaire, 53, rue Notre dame des Champs, Paris 6e, m° Vavin, mar-sam 18h3, dim, 17h, réservation : 0142226687.

(A)pollonia de Warlikowski à Chaillot

Vendredi 13 novembre 2009

Après avoir fait beaucoup parler de lui au dernier Festival d’Avignon (voir notre critique, le spectacle de Christophe Warlikowski mêlant textes et contextes pour une réflexion sur la Shoah à travers l’Orestie était toute la semaine sur les planches du Palais de Chaillot. Cinq heures de théâtre en Polonais sous-titré sont une épreuve physique, surtout quand le propos un peu filandreux sur le totalitarisme se perd dans des vrilles écologisantes et des monologues sexuels. Au final : un superbe moment visuel, qui laisse cependant un arrière goût amer dans les yeux de ceux qui ont vu comparé l’incomparable.


L’immense metteur en scène polonais Christophe Warlikowski défraye encore la chronique avec son (A) pollonia. Nouant un réseau dense de textes contemporains (Tagore, Littell, Coetzee…), l’histoire de la juste polonaise déportée pour avoir caché des juifs Apolonia Machcynska, l’Orestie d’Eschyle et l’Iphigénie d’Euripide, Warlikowski présente en 13 scènes et près de cinq heures un spectacle composé et composite. Les fils qui tiennent son méticuleux tissage de textes sont parfois difficiles à saisir. Qu’Iphigénie, Oreste, Alceste et se rencontrent, fort bien, après tout, les deux premiers sont frères et sœurs et tous en un sens se sacrifient. Mais que leur histoire s’entremêle à celle de la juste Apolonia Machcynska, d’une vieille dame vivant à Tel-Aviv qu’elle avait cachée et qu’en final le petit-fils de cette dame se déclare bourreau rend la pièce bien opaque. Et qu’Agamemnon se lance dans une diatribe sur son ressenti sexuel est plutôt cocasse et sonne juste. Mais qu’une pseudo conférencière vienne embolyser une heure de la deuxième partie de la pièce pour nous rappeler la bonne vieille thèse de la « question de la technique » de Martin Heidegger en mettant exactement sur le même plan les souffrances infligées aux animaux et les camps de la mort est bien dérangeant. Surtout qu’on ne sait pas s’il s’agit de lard transgénique ou de cochon élevé en liberté puisque l’ironie semble plutôt absente de cette conférence affligeante. Le patchwork des références entre l’Orestie et la déportation ne colle pas, ou alors dans l’idée vague et générale d’une destinée de l’homme à être – sans aucune différence- soit bourreau, soit sacrifié par un destin qui n’a plus rien de grec. Ce regrettable flou de l’amalgame est très perturbant, mais l’on reste. Parce que ce que Warlikowski et ses immenses comédiens donnent à voir et à entendre quelque chose d’éblouissant. L’économie grandiose des décors, les changements de vêtements sur scène, le mélange de l’intime et du politique, la musique cabaret rock fantastique de Renate Jett et sa troupe, et surtout le choc visuel de la projection vidéo live, mais néanmoins stylisée, des visages des comédiens en gros plan à l’arrière sont autant de chocs esthétiques bouleversants. Mais à la fin de la pièce, le spectateur lessivé se demande si en suivant ainsi ses sens et la beauté du spectacle, n’a pas participé à un grand mélange présenté comme post-moderne et innovant mais masquant une idéologie douteuse. Une expérience, au sens fort du terme.

“(A)pollonia”, de Christophe Warlikowski, dramaturgie de Piotr Gruszczynski, d’après Eschyle, Euripide, Tagore, Littell, Coetzee et bien d’autres, avec Andrzej Chyra, Magdalena Cielecka, Ewa Dalkowska, Malgorzata Hajewska-Krzysztofik, Wojciech Kalarus, Marek Kalita, Zygmunt Malanowicz, Adam Nawojczyk, Monika Niemczyk, Maja Ostaszewska, Jacek Poniedzialek, Magdalena Poplawska, Anna Radwan-Gancarczyk, Maciej Stuhr, Tomasz Tyndyk, 4h45, Théâtre National de Chaillot, du 6 au 12 novembre, 1 Place du Trocadéro (XVIe), métro Trocadéro. 01 53 65 30 00. 20h30, dim 15h, relâche le lundi, 27,50 non abonnés, TR (-26 ans) : 21 euros.

Yves Cusset, le philosophe de scène

Dimanche 8 novembre 2009

Philosophe jouant avec les mots, Yves Cusset propose au Théâtre de Ménilmontant un « solo philosophique juste pour rire », où mine de rien et en pyjama réjouissant, il entraîne son public à réfléchir sur l’être et le néant. Pour une fois que la philosophie fait rire, il serait dommage de sécher une heure de cours délicieuse.


« Le philosophe est aux questions ce que le psychopathe est aux crimes : un obsédé ».

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Dans une mise en scène de Gilles Berry, Yves Cusset, normalien, agrégé, et professeur de philosophie, apparaît dans un pyjama rouge flamboyant sur une scène jonchée de valises. Souffrant d’une maladie très répandue, le mal d’interrogation, il se propose de jouer avec les concepts et de tordre la langue, sans la tourner sept fois dans sa bouche, afin de guérir. Sur les conseils de son docteur, il devient donc philosophe sur scène, afin de régler les trois grandes questions l’empêchent de vivre (Qu’est ce que la mort ? Qu’est ce qu’exister ? L’amour est-il possible ?) et de repartir le cœur léger. Mais une interrogation menant à une autre, il est résolument difficile de mettre un point final au solo narcissique. A moins, de tout faire converger vers l’amour…

Dans le droit fil d’une tradition française un peu oubliée (Desproges, Devos…), Yves Cusset fait rire sans familiarités. Derrière les jeux de mots, les changements de voix et les grimaces de Clown, et par-delà les dérivés canins des questions sur l’existence, c’est un véritable cours de philosophie que livre le comédien. Diogène, Kant, Wittgenstein, et aussi Jacques Brel sont mobilisés pour résoudre l’énigme insupportable de l’existence. Il est bien agréable de rire de la mort, aussi bien que de l’amour et de voir des grandes figures hiératiques moquées et mimées avec tendresse. Le meilleur est pour la fin : l’on ressort du spectacle la tête pleine de questions, mais également armés d’humour pour se défendre du lourd poids de l’existence. Qui a dit que légèreté et philosophie ne pouvaient cohabiter en tempête sous un même crâne ?

Le texte de « Rien ne sert d’exister » est disponible aux éditions « Le jardin d’essai », avec un autre « solo philosophique juste pour rire » d’Yves Cusset, « Le remplaçant ».

« Rien ne sert d’exister », jusqu’au 29 novembre, Yves Cusset et la compagnie Un jour J’irai, Théâtre de Ménilmontant, 15, rue du retrait, Paris 20e, m° Gambetta, jeu-sam 19h30, dim, 16h, 12 à 18 euros. Durée du spectacle : 1h15.

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Dominique Blanc saisissante dans “La Douleur” de Duras

Vendredi 2 octobre 2009

Jusqu’au 11 octobre, le théâtre de l’Atelier laisse Dominique Blanc seule en scène pour interpréter le récit de l’attente de Robert Antelme par Marguerite Duras. Une saisissante performance de comédienne dans une mise en scène minimaliste co-signée par Patrice Chéreau.

« La douleur est une des choses les plus importantes de ma vie. Le mot « écrit » ne conviendrait pas. Je me suis trouvée devant des pages régulièrement pleines d’une petite écriture extraordinairement régulière et calme. Je me suis trouvée devant un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment auquel je n’ai pas osé toucher et au regard de quoi la littérature m’a fait honte. » M. D.

A la Libération, comme tant d’autres femmes en France, Marguerite Duras a attendu son compagnon, Robert Antelme, déporté à Dachau. Elle a retrouvé les carnets bleus dans lesquels elle avait écrit “La Douleur” à la fin des années 1980, et les a donc publiés après son succès de “L’Amant” (1984).Déposés à l’IMHEC, les carnets de guerres de l’auteure ont été publiés chez Gallimard, il y a deux ans. Cette publication a prouvé que très peu de ce texte a été réécrit. Il s’agit donc d’un témoignage authentique.

Le texte est bouleversant : plus simple que les écrits d’après “Lol V. Stein”, et terriblement intime, il mêle la politique, l’angoisse, Dieu et les sentiments contradictoires de quelqu’un qui ne sait plus tellement qui elle attend, tandis qu’elle imagine le pire pour l’homme qu’elle aime – avec raison. D’un point de vue historique, “La Douleur” est un formidable témoignage. Écrit à chaud, le texte est un récit minutieux des affres de l’attente, dans le désordre organisé du retour des prisonniers de guerre et des déportés, sur fond de musique gaie, à la gare d’Orsay. On y apprend également les détails du retour à la vie d’un homme d’1m84 et qui pèse moins de 34 kilos. Et Duras n’épargne aucun détail, mêlant ses considérations la responsabilité de tous les Européens dans ce crime à la texture et l’odeur des excréments du déporté. Cela peut paraître trivial, mais c’est important. Dans les coulisses des réflexions sur la nature humaine  qu’a publiées Antelme, avec “L’Espèce humaine”, Duras montre à quel point la nature humaine est complexe et contradictoire. L’attente est une souffrance intolérable, une petite mort, et la joie du retour de l’homme aimé n’empêche ni la lâcheté, ni le dégoût. Il est d’ailleurs dommage que le texte ait été coupé, pour cette représentation, car sa fin montre la déliquescence du couple. Et comment l’amour n’est PAS aussi fort que la mort…

Mais être tenu en haleine plus qu’une heure et demie par l’incroyable Dominique Blanc aurait été trop dur. Dans sa longueur actuelle, le spectacle est déjà très éprouvant. Si on ne retrouve pas toujours toute la musique de Duras dans l’énonciation de la comédienne, celle-ci  parvient à rester claire, malgré la fébrilité avec laquelle les metteurs en scène – Patrice Chéreau et Thierry Thieû Niang -lui demandent de jouer.  Véritable caméléon, elle apparaît les cheveux longs, noirs et lisses, et donne à son visage la forme lunaire de celui de Duras. Elle ne butte sur aucun mot, et, dans un décor de salle de classe, elle parvient à tenir son public accroché aux mots, alors qu’elle bouge à peine, pour enlever et remettre son manteau et changer de chaise.

Il faudra attendre encore longtemps pour voir une si grande actrice rencontrer un texte si puissant. Réservez-donc vite avant le 11 octobre.

“La Douleur”, de Marguerite Duras, avec Dominique Blanc, mise en scène : Patrice Chéreau et Thierry Thieû Niang, mar-sam 21h, dim, 15h, Théâtre de l’Atelier, 5, place Charles Dullin, Paris 18e, m° Abesses, 8 à 32 euros.

Théâtre : Bethsabée, une femme à la poésie souple

Dimanche 6 septembre 2009

Audrey Barrin est à la fois comédienne, clown, contorsionniste et poétesse. Chaque Mercredi soir, au Yono, elle tord seule ses mots et son corps pour livrer à son public un grand moment de théâtre. Bethsabée est un intense moment de théâtre qui vous séduira au moins autant que le personnage biblique.

bethsabee3Dans la salle intimiste du Yono, et accompagnée par la bande son de Régis Renouard Larivière, Audrey Barrin est une femme rouge. Rouge de chair, de désir et de quête. Rouge de mots qu’elle éviscère, Lautréamont en jupe du XXI e siècle, pour les faire grouiller de pulsions : elle parvient à briser les clichés du désir à la pierre chauffée du langage organique et revigore ainsi leur poésie. Rouge aussi de sa formidable souplesse, quand son débit continue à jaillir en fontaine de cadence,  contorsion, tête en bas, pieds en haut, le dos arqué le long de cette courbe symbolique qui fait les femmes fortes. Inspirée de textes mystiques chrétiens, aussi bien que des psaumes de David, cette « fille du serment » (sens littéral de Bethsabée) nous fait rire quand elle grimace, sourire quand elle ne se prend pas au sérieux, et nous émeut quand elle enlève ses gants pour nous raconter l’odyssée d’une femme belle, même sans seigneur, et qui voudrait tenir en haleine les volcans d’estomac que lui procure son « Loup ». Mais ni un mari, ni un bébé braillard, ni un amant lâche n’apportent cette tension toujours renouvelée. L’éternité du vivant, seul le « Tout Autre » peut lui apporter. Mais encore faut-il que Bethsabée soit capable de tenir son serment…
Explosion linguistique et motrice, inspiré et drôle, Bethsabée est un spectacle éblouissant qu’il faut très vite découvrir, tant qu’il se donne dans ce petit écrin intime qu’est le Yono.

Les mercredis 9 et 16 septembre, 20h, le Yono, 37 rue vieille du Temple, Paris 3e, m° St Paul, 7 euros. Infos et réservation au 01 42 74 31 65.


Bethsabée
envoyé par eniddam. – Films courts et animations.

Théâtre : Maudites vacances

Mardi 25 août 2009

u Théâtre du Nord-Ouest, la compagnie Théâtre vivant époussette le buste de Carlo Goldoni pour proposer une Trilogie de la villégiature transposée du XVIII e siècle au krach boursier des années trente. Quand la bourgeoisie désargentée de Livourne part en vacances à Montenero, les intrigues amoureuses se nouent et se dénouent avec un peu plus de classe et parfois plus de suspense que chez les gamines huppées de Gossip girls.

trilogiePetite salle pour la ville et grande salle pour la campagne, les ressources d’intimité du théâtre du Nord-Ouest conviennent parfaitement à l’expérience que propose la metteuse en scène Carlotta Clerici : nous rendre proche les dilemmes de personnages sortis de la tête d’un dramaturge vénitien du XVIII e siècle. Pour ce faire, la jeune femme a retraduit dans une langue contemporaine le texte de Carlo Goldoni et l’a écrémé des derniers restes de la commedia dell’arte. Deux ou trois domestiques donc, et pas plus, pour ces gens un peu snobs de Livourne qui s’intéressent surtout aux apparences, même quand à leur porte, les fournisseurs doivent faire beaucoup de bruit pour essayer de se faire payer. Le tout est transféré dans les années 1930, dans un climat de crise économique tout à fait d’actualité. Et finalement, le protocole reste le protocole et n’a pas tellement changé : on se rend des visites entre bourgeois, on divertit la compagnie avec des jeux de cartes, on se fait faire des jolies robes à la mode même si l’on n’a pas de quoi payer de boulanger, on arrange des mariages à la hâte, et si une veuve a un joli porte-monnaie, elle trouvera toujours un homme bien fait de sa personne pour l’accompagner.

Les amours contrariées de la jolie Giancinta (excellente Rebecca Aïchouba) sont prenantes : un vieil ami de son père convainc ce dernier de la donner en mariage à Leonardo (Simon Gleizes), en apparence, fils de très bonne famille. Pour que les choses soient bien claires avant le départ estival en vacances, un contrat de mariage est signé. Mais arrivée à Montenero, où elle réside avec son père, sa tante, et où elle a emmené le joli Gugliemo (Pascal Guignard), Giancinta se rend compte qu’elle n’aime pas Leonardo, son fiancé, mais Gugliemo. Les vacances se transforment en enfer pour la jeune fille qui refuse de revenir sur la promesse donnée et de compromettre son honneur. En parallèle à cette intrigue principale, d’autres amours se développent dans l’ennui cancanier d’une villégiature où l’on ne fait que manger et parler. Pour imiter sa maîtresse Giacinta, Brigida (Nathalie Lucas) aimerait, entre deux services d’apéritif, pouvoir épouser le valet de Leonardo, Paolo (Jean Tom). Vittoria, la sœur de Léonardo (Isabel de Francesco) s’éprend elle aussi de Gugliemo, la tante de Giacinta souffre, parce que son divertissant amant (pétillant Benoît Dugas) exige une dotation pour l’épouser, la jolie femme de marchand Costanza (Florence Tosi) a amené sa nièce pauvre, parce qu’elle est jeune et divertissante, et celle-ci tombe dans les bras du fils du médecin. Bref, des vacances mouvementées pour les personnages et croustillantes pour le public qui suit l’évolution rapide des liaisons avec autant de plaisir qu’un bon feuilleton.

La qualité des comédiens, leur belle stature tout à fait italienne, le sans chichi de la mise en scène, et la rapidité des dialogues font honneur au tableau enlevé de la nature humaine imaginé par Goldoni. Cette Trilogie de la villégiature a la légèreté d’une belle fin d’été et l’on rit beaucoup de situations et de sentiments qui nous sont étonnamment proches. Pari gagné donc, pour la talentueuse metteuse en scène Carlotta Clerici, qui nous livre un théâtre bien vivant et parfaitement orchestré.

“La trilogie de la villégiature” de Carlo Goldoni, mise en scène : Carlotta Clerici,, jusqu’au 2 octobre, les jeudis et vendredis 27, 28 août,10, 17, 24 septembre et 1ier octobre, pièce 1 : 17h, pièce 2 : 19h, pièce 3 : 20h45, ainsi que les vendredis 4, 11, 18 septembre et 2 octobre, pièce 1 : 19h, pièce 2 : 20h45, pièce 3 : 22h30, Théâtre du Nord-Ouest, 13 rue du Faubourg Montmartre, Paris 9e, m° Grands Boulevards, 20 euros.

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Le plus : pour les entractes, le bar du théâtre du Nord-Ouest est vraiment sympathique!


Criminal Housewife

Vendredi 1 mai 2009

Le théâtre de la Madeleine présente une version bouleversante de « L’Amante Anglaise » (1968). Les mots de Marguerite Duras et le jeu puissant des acteurs- dont l’extraordinaire Lumila Mikaël- portent le fait divers vers les tréfonds de l’âme humaine. A voir d’urgence.

A l’origine de la pièce de Marguerite Duras, il y a- comme souvent dans le bon théâtre psychologique français du XXe siècle- un fait divers. Marguerite Duras résume le crime au début de la pièce :
« Le 8 avril 1949 on découvre en France, dans un wagon de marchandises, un morceau de corps humain. Dans les jours qui suivent, en France et ailleurs, dans d’autres trains de marchandises, on continue à découvrir d’autres morceaux de ce même corps. Puis ça s’arrête. Une seule chose manque : la tête. On ne la retrouvera jamais… Dès qu’elle se trouve en face de la police, Claire Lannes avoue son crime… mais n’a jamais réussi à donner d’explications … ».

« L’amante Anglaise » est la troisième des quatre compositions de Duras autour de ce crime. A la fois banal (tout se passe à Viorne, dans une banlieue pavillonnaire de l’Après-guerre, en un ménage classique où la femme reste au foyer et où il n’y a plus d’amour) et horrifiant (le meurtre et le dépeçage d’une vieille femme sourde et muette par sa propre cousine a de quoi interpeler), l’histoire inventée autour de la criminelle permet à Duras d’en dire long sur la solitude, l’ennui et la folie d’une femme toute simple qui ne vit plus vraiment, après avoir tiré un trait sur son passé amoureux à Carcassonne d’où elle vient. Le présent n’est pour Claire que désespérance, moments de paix volés dans son jardinet, sur un banc en ciment aussi fermé que ses lèvres. On l’écoute si peu, que comme Lol V. Stein, Claire a été ravie à elle-même. Elle ne pense même plus pouvoir avoir des désirs ou des préférences. Juste de longs rêves -nocturnes de meurtre et éveillés où les objets se mettent à parler à la femme au foyer mystique. Et le futur n’offre pas d’autre perspective qu’un dîner quotidien où il lui faudra ingurgiter avec dégoût encore un plat de viande en sauce.

Il n’y a pas d’explication au crime de la femme qui aime regarder pousser « la menthe en glaise » dans son jardin, pas plus qu’il n’y a de chute à la pièce, puisque la tête de la victime ne sera jamais retrouvée. La seule piste est la folie qui s’exprime au deuxième acte, par la bouche de Claire, après que son mari a décrit en long en large et en travers son incompréhension teintée d’indifférence. Le texte tourne en siphon autour de cette folie, avec la précision implacable d’un rapport clinique que des métaphores matérielles et quotidiennes viennent encore plomber. Et pourtant, une fenêtre s’ouvre dans le petit pavillon sur l’irrésignation absolue de l’âme humaine…

La mise en scène sobre de Marie-Louise Bischofberger (une table, deux chaises, trois personnages habillés comme vous et moi au jour d’aujourd’hui à l’avant-scène) a peu à gagner des vidéos de trains. Certes, les vidéos sont rares dans les théâtres privés parisiens, et certes les trains donnent à penser sur l’ « Espèce humaine » et la « banalité du mal ». Mais là n’est pas l’important. Le principal se déroule dans le jeu époustouflant des comédiens.

En mari limité, dépassé par les évènements et encore un peu fasciné par sa femme, Ariel Garcia-Valdès (que l’on avait vu aux côtés d’Isabelle Huppert dans la mise en scène par Bob Wilson de « Quartett », d’Heiner Müller à l’Odéon en 2005) est parfaitement gris. Il porte avec aisance la médiocrité sans limites d’un homme qui reste avec une femme un peu folle et qu’il n’aime plus, après avoir refusé de voir, pendant les longues années où son désir fonctionnait encore, qu’elle ne l’a jamais aimé.

L’entrée en scène de Ludmila Mikaël au deuxième et dernier acte est une apparition extraordinaire. La séductrice du « Cœur des hommes » fait son entrée livide, sans maquillage et sans charisme, pour monter doucement en puissance dans la non-explication de sa folie et dire – au moins une fois- quelque chose d’elle, de ses rêves et ses désirs, à l’homme qui lui prête enfin une oreille attentive : l’enquêteur. La retombée dans le silence, faute d’écoute poursuivie est une catastrophe muette, banale, terrible. Chaque mot, chaque geste est retenu, maîtrisé et offert à un public qui retient son souffle pour se laisser pénétrer du texte de Duras. Retrouvant la voix juste de la fin des années quarante, sans outrer le trait, ramenant à la vie la grandeur passée de la Comedie française dont elle a été sociétaire, en fouillant dans son petit sac aussi terne que sa jupe et ses cheveux pauvrement relevés, Ludmila Mikaël sait exactement comment demander trop et trop peu. C’est une voix de femme qui s’élève pour dire enfin sa douleur sans teint, et retombe, comme elle est venue dans un mutisme imposé.

La pièce bourgeoise devient grâce à elle un théâtre de la cruauté. Une expérience si rare où l’on comprend sans pourquois, ni comments, et qui laissé anéanti de gratitude.

« L’amante Anglaise », de Marguerite Duras, mise en scène de Marie-Louise Bischofberger, avec Ludmila Mikaël, et André Wilms, mar-sam, 20h30, dim, 15h, Théâtre de la Madeleine, 19, rue de Surène,Paris 8e, M° Madeleine, de 20 à 30 €, et 10€ (- de 26 ans mar-jeu).

Première claque à Broadway

Vendredi 27 février 2009

Mardi soir, un ami retournait voir une pièce pour me la faire découvrir. L’ambiance était à la fête et a commencé par quelques shots dans le celtic pub où j’avais traîné mes guêtres à une très tardives soirée du saturday night show cet automne. Après, nous avons erré longtemps et j’ai décidé que nous finirions chez Joe Allen sur restaurant row (46e rue et 8e av). Je recommande, bie meilleur que celui de Paris où nous allons en général pour le vrai brunch américain.
Toujours est-il que je n’attendais pas énormément de la pièce. En face se donnait le mauvais “Dieu des Carnage” de Yasmina Reza et ma dernière expérience de Broadway a été Kristin Scott-Thomas massacrant Tchékhov. Mais là, j’ai été bluffée, touchée, déprimée, bouleversée et retournée. Je n’avais pas eu un choc théâtral comme ceci depuis l'”acte manqué” de Novarina à la Colline il y a un an et demie.
Le théâtre était charmant, moquette, et petite salle, mais décors chiadés sans économies de bouts de ficelles, et surtout, comme toujours l’incroyable enthousiasme du public américain que je bénis d’applaudir avec autant de joie entre chaque scène et après chaque grande tirade (le think positive et le rythme du jazz donnent un résultat absolument rieur).
Venons en à la pièce, signée Tracy Lett, jeune auteur qui s’est fait connaître par “Bug” (lu après le dîner dans la nuit) et qui a commencé au Steppenwolf de Chicago. Intitulée “August : Osage County”, elle met en scène une famille de l’Oklahoma réunie après la disparition probablement fatale du père. La mère – interprétée par l’immense Violet Parson- est présente, cancéreuse, junkie et pourtant mère monstrueuse d’une horde qu’elle assomme de vérités et de culpabilité vaches. En fait elle hait ses trois filles venues en renfort des quatre coins du pays, sous pretexte qu’elle n’ont pas connu -comme elle- la pauvreté la plus crasse. Cette faculté des aieux de détester leur progéniture car elle a moins souffert qu’eux m’a toujours bouleversée. C’était le cas par exemple dans “Rois et reines” de Arnaud desplechins. je crois que cela s’explique à la fois par l’étrangeté absolue que représente cette rancune pour moi, toujours entourée de parents et grands-parents prêts à tout sacrifier pour que leurs enfants aient plus, mieux et plus facile qu’eux (Yerushalmi a de très belles pages sur les familles juives viennoise et les pères juifs ravis de se faire piétiner par leurs enfants dans son livre sur le Moise de Freud). En même temps, quand je pense à mes fantômes, ceux morts pendant la deuxième guerre, leur colère a ce genre de teinte. Les trois filles sont venus avec leurs maris et/ou compagnons, et la soeur de la mère est aussi présente, vulgaire, maquillée, et castratrice accablant son fils. Pendant les trois heures de cette pièce à la Tennessee Williams qui rappelle “Le deuil sied à electre”, les cadavres sortent des placards, tout le monde en prend pour son grade, surtout la fille ainée, mère, professeur, en plein divorce car son mari la trompe avec une étudiante et ne veut pas revenir. On rit à certains mots, mais un malaise dans le ventre, et l’on sent la catastrophe venir du ventre de la mère où personne n’a la force de frapper. Le vieille dame cacochyme mais toujours aussi mauvaise se retrouve seule survivante du naufrage après avoir brisé une à une les vies de ses proches.
“Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?” (Giraudoux). Et l’aurore s’est levée pour moi sur une vraie question : à quoi cela sert-il d’être “fort” si c’est pour provoquer de tels désastre. Finalement, se laisser porter n’est peut-être pas plus simple, plus lâche et une démission, mais peut-être un passeport de survie (excuse moi Hannah, je parle dans l’oecumen, pas en politique)?