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Poche : Une tête coupée, d’Iris Murdoch

Vendredi 20 février 2009

L’imaginaire Gallimard vient de (re) publier la traduction d’un grand roman de la fine écrivaine irlandaise Iris Murdoch. Datant de 1961, donc d’avant « Le prince noir » (1973) et « La mer, la mer » (Booker prize 1978) (Tous deux également disponibles dans la collection l’Imaginaire), « Une tête coupée » contient déjà tous les thèmes qui font la force de l’écriture d’Iris Murdoch : l’érotisme glauque, les dessous peu reluisants de la haute bourgeoisie londonienne, une finesse psychologique qui opère comme un bistouri et un cynisme irrésistible. Un plaisir délicat dont on aurait tort de se priver.

Négociant en vin d’une quarantaine d’années, historien à ses heures, et aisément installé dans la haute bourgeoisie londonienne, Martin Lynch-Gibbon a une vie bien rangée. Il a Antonia, sa jolie femme blonde et fantasque entrain de se faner avec élégance, et Georgie, sa jeune maîtresse universitaire, qui accepte tout de lui y compris le secret bourgeois qui entoure un adultère de longue haleine. Jusqu’au jour où sa femme lui annonce qu’elle le quitte pour vivre avec son psy (qui s’avère être aussi un des meilleurs amis de Martin). Martin est forcé de jouer les grands seigneurs alors qu’il ne comprend pas pourquoi après dix ans de mariage heureux sa femme ne se contente pas de prendre un amant plutôt que de le quitter. Il réalise alors qu’il est un objet manipulé par tous ses proches. Et un objet très violent, qui plus est, malgré les kilogrammes de savoir vivre civilisé dont il s’est empesé. Une série de drames le confrontent alors avec tout ce qu’il déteste : les sentiments criards, les crises de larmes et d’hystérie, les batailles de coqs à poings nus, et les chantages au suicide. Dans la bataille il s’amourache de la sœur de son rival, une étrange anthropologue juive, pas si jolie, dénuée d’empathie pour la souffrance humaine et néanmoins fascinante de franchise.

Mettant en scène une femme fatale pas banale, et un grand mou plutôt très sympathique de lucidité, Iris Murdoch déballe avec autant de brusquerie que de tact le linge sale de la famille Lynch-Gibbon. Et c’est avec un plaisir pervers mais pas si coupable que le lecteur apprend comment, dans les familles où l’on appelle sa sœur un peu pesante « ma fleur », et où l’on a le luxe de se passionner pour des batailles historiques, en buvant un peu trop de bon whisky, les liens du sang et de la chair sont maculés de triviale violence. On y couche avec sa sœur, ou le frère de son mari, on y fait avorter sa maîtresse, alors que par ailleurs on se fait remarquer en tranchant des serviettes de table brodées avec un sabre japonais selon l’antique coutume des samouraïs.

Chez Murdoch la finesse psychologique est une arme, et la cruauté fait rire, sans gratuité. « Une tête coupée » est une belle leçon de psychanalyse qui sort des sentiers battus sans pourtant éviter les grandes lumières des autoroutes œdipiennes. Un grand roman, jouissif de part en part.

Iris Murdoch, « Une tête coupée », Trad. Yvonne Davet, Gallimard, Collection « L’Imaginaire », 317 p., 8,50 euros.

« Honor laissa pendre le sabre vers le sol. Elle dit : ‘Etant chrétien, vous associez âme avec amour. Eux, là-bas, l’associent avec maîtrise de soi, avec puissance.
– Et vous, avec quoi l’associez-vous ?’
Elle haussa les épaules. ‘Je suis juive.
– Mais vous croyez aux dieux ténébreux, dis-je.
– Je crois aux gens’, dit Honor Klein. C’était là une réponse assez inattendue.
Je dis ‘Vous avez passablement l’air d’un renard qu’il dit qu’il croit aux oies’ ». p. 150