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Sur ma faim

Samedi 11 avril 2009

La nuit un peu mouillée

Vient casser le vernis acide

D’une volage gaité

De seconde en seconde

Je vois s’écailler

Les pavés d’un ventre vide

***

Pourtant j’ai bien dîné

Frotté mon verbe vivide

A une voix abonde

Valsé une paume impavide

Contre ton parfum violacé

Et volé une tendresse stupide

Pour des amants décontractés

***

La ville entière m’a avalée

Seule d’être la deuxième avide

Le violon d’ombre, et la fée ronde

D’un vaillant chaud aux mille rides

– Voile sur les traits qu’il faut tirer-

***

Dans le printemps qui se défait,

Il n’y a rien de raisonnable

Ni de torride

A veiller ses amours brûlées

Et je suis bien trop lucide

Pour ne pas pleurer ma fierté

***

Quelques pas un peu rapides

Pour effacer un désir déplacé

Et quelques vers un peu livides

Pour laver le visage d’un monde

Souple, poli, placide,

Tout en volupté.

Tu me laisses vierge – défigurée-

***

Je passe la main dans mes mèches humides

Ivre de ce rien : l’inféconde corde du regret

Je pince mon sein de caryatide

J’ai peur de la peine qui vient

Et j’évite de penser

Festin d’asphalte pour cœur timide

Pourquoi vouloir la satiété ?

Autopsie sans morgue

Samedi 28 mars 2009

Comme il ne peut pas y avoir que de bons souvenirs d’étudiante et des comptes rendus de concerts new-yorkais dans un journal extime, il faut bien que je parle clairement de la longue douleur inutile qui me ravage en vagues violentes depuis trois mois. Après chaque rafale, droguée, épuisée comme si l’on m’avait frappé toute la nuit, je crois ça y est, je suis passée par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Je crois que je suis que je suis vidée, qu’il n’y a plus rien à faire résonner, plus une once de peau morale à écorcher. Je crois que c’est le fond muet de la douleur, qu’il n’y a plus aucun tissu vivant à détruire, et qu’il ne reste plus qu’à remonter doucement vers la vie. Mais cette fois-ci le long calvaire sans transcendance ni utilité semble sans fin. A chaque fois que je me crois stabilisée au niveau le plus bas : la dépression ou plus rien ne compte, ni ne blesse, une nouvelle poche de chagrin éclate, bubon salé d’un temps saccagé en vain. Et je m’effondre encore, très seule, ne sachant plus qui croire et rêvant qu’un ange me prenne dans ses bras pour me rassurer, et me faire sentir ce que je sais : comme tout, cela passera. Il y aura encore des jours ou je pourrai sourire au réveil, et commencer ma journée comme un tourbillon miraculeux.

Est-ce la première fois  que cela fait si mal, si longtemps? Je ne sais pas, je ne crois pas. Cela fait des années que l’angoisse et un deuil infini me ravagent, venus de nulle part pendant des durées variables et avec une intensité que je me presse d’oublier. On oublie si vite la précision cinglante de la peine quand on revient parmi les vivants. Cette fois-ci encore j’ai tout essayé : les bains, l’alcool, les journées à ne manger que du chocolat, chanter des chansons tristes d’une voix enrayée par la fumée et la gorge serrée, le sport, marcher en mystique, larmes aux yeux et musique aux oreilles dans un New-York parfaitement indifférent, la douleur physique d’être malade pour rendre tout ça un peu plus concret, et même les sorties malgré moi entre amis où ils m’acceptent apathique. « Ils ont beau vouloir comprendre ceux qui nous viennent les mains nues, nous ne voulons plus les entendre, on ne peut pas, on n’en peut plus ». J’essaie de jouer mon rôle de Time Out sur pattes, ou de femme légère, pas très assurée, et cela m’épuise. Si je me tais, j’ai un peu honte, surtout quand on me dit que je suis belle, triste. On m’a souvent dit que j’étais belle quand j’étais triste. Cela m’étonne beaucoup, car je me sens privée de ma musique intérieure, cette corde vibrante avec laquelle je me tourne vers les autres, qui donne de la lumière à mon visage, et que j’écoute quand j’écris. Cette fois-ci , j’ai même essayé d’arrêter d’être égoïste comme on me reproche souvent dans ma famille, d’aller aider où je pouvais. Mais la douleur des autres me brûle. Mardi, un homme que j’admire et dont la solitude me brise de cœur s’est illuminé en me voyant. Mais quand il m’a annoncé après que je lui ai posé deux baisers plein d’entrain sur les deux joues qu’on ne l’avait pas vraiment embrassé depuis dix ans, je me suis intérieurement écroulée. Devant l’injustice, autant que perforée par sa grande tristesse. Alors j’évite les échanges d’énergies. Je reste chez moi, loin des sangsues, pour garder le fantôme de celle qui me reste et aussi loin des amis – toujours présents- pour ne pas les emmener avec moi dans des profondeurs où la joie est étouffée dans l’œuf.

Je reste chez moi, et je tombe malade, et je me soigne vaguement, et je travaille un peu, parce que le « il faut » est une carapace de tortue torturée. Et je travaille encore sur moi-même – plus mon corps qui n’est qu’opacité, pas ma capacité d’analyse qui est tour à tour éradiquée par l’émotion puis cruellement fonctionnelle après un passage à tabac de peine- mais ma mémoire, mes souvenirs, ce qu’on ne pourra pas m’enlever.

J’ai passé de belles heures avec Dreyer, qui m’a presque convertie au protestantisme. J’ai aimé comment ses personnages se regardent vraiment et dialoguent. J’ai aimé les voir jeter un dernier regard à l’être aimer avant de quitter une pièce, comme s’ils avaient peur que leurs proches disparaissent soudainement par un dessin inconnu de Dieu. J’ai commencé par « Ordet » où la recherche spirituelle et la fierté du père m’ont parlé et où la scène de miracle –tellement pure, sans grandiloquence- m’a presque fait croire à l’évangile. Dans la vie de tous les jours, la campagne, les relations familiales organicistes et la prédestination protestante me font peur. A l’écran, bizarrement, elles m’apaisent. Surtout dans ces mots danois qui me semblent dérivés de l’allemand. Puis «Day of wrath », filmé pendant l’occupation allemande, et mettant en scène une chasse aux sorcières, les suspicions de sabbat, l’amour fou et incestueux, sa culpabilité, et la vieillesse qui vole la jeunesse sans même se demander si elle en a le droit, et surtout une vieille femme brûlée injustement comme sorcière et dont la peur de la mort se lit dans ses yeux rendus perçants par une subtile esthétique expressioniste. Enfin, j’ai un peu moins aimé le dernier opus de Dreyer « Gertrud », qui met en scène une grande amoureuse, qui a su garder sa fierté tout en aimant totalement. Sans jamais être aimée par les hommes avant leurs rêves de réussite. Elle finit intellectuelle et seule, bien sûr. Mais la scène où elle se donne à un roquet prétentieux, et où on voit son ombre se déshabiller dans la garçonnière de cet artiste vaut bien 2 heures de film. Ce soir, moi aussi je suis seule. J’ai acheté de la nourriture que je ne vais probablement pas avaler, et surtout ai trouvé une vieille copie française de Lucien Leuwen, pour passer la nuit avec Stendhal.