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Expo Benjamin Fondane au Mémorial de la Shoah

Vendredi 30 octobre 2009

A l’occasion d’une belle exposition littéraire et dont l’entrée et libre, le mémorial de la Shoah invite à découvrir le monde de Benjamin Fondane, poète et philosophe roumain arrivé à Paris au début des années 1920, très actif dans les milieux d’avant-garde, aux marges du surréalisme, et dont la préface en prose au recueil “L’exode”  (1942) pourrait servir de testament à tout poète juif assassiné.

Un livre n’est pas seulement une attitude, c’est une preuve d’amour.”
“Toute activité humaine, et fût-ce celle du commerce, est un cercle artificiel que l’on a tracé autour de soi, avec le ferme dessein de ne pas le franchir. Oui l’anarchie est chose réelle, mais non point ‘naturelle’ à l’homme pressé qu’il est de trouver au plus vite un cercle et de s’y tenir.”
B.F.

Dans une petite rue près de la place monge, à deux pas de la maison où habitait Hemingway, on trouve une plaque dédiée à Benjamin Fondane, déporté depuis son appartement qu’il n’a pas voulu quitter et assassiné à Auschwitz avec sa sœur.  Jusqu’à aujourd’hui le public parisien a peu entendu parler de Fondane, dont l”héritage est gardé par une  société d’étude réunissant derrière sa biographe, Monique Jutrin, un cercle de mordus de sa poésie “irrésignée”. Que ces fans érudits permettent à un large public de découvrir son œuvre et sa vie est donc une grande et bonne nouvelle.

Portrait de Benjamin Fondane par Man Ray

Portrait de Benjamin Fondane par Man Ray

Benjamin Wechsler (c’est son nom originel) émigre volontairement de Jassy (Moldavie) vers Paris où il arrive en 1923, à l’âge de 25 ans, avec un nom de plume Fundoianu (nom d’un domaine proche du lieu où habitaient ses grands-parents) qu’il francise en « Fondane ». Il a déjà commencé à publier des poèmes  dès l’âge de 14 ans, et a fondé en Roumanie le théâtre Insula avec sa sœur actrice et son beau-frère qui deviendra plus tard le directeur du Théâtre des Champs-Elysées. Il est envoyé en France comme correspondant de la revue roumaine Integral.

Fondane aime la langue française avec violence et consacre à la fin de sa vie deux essais aux poètes Rimbaud et Baudelaire. Fasciné par la capitale française, il dit n’avoir pas écrit un seul poème lors de ses quatre premières années à Paris. L’émigré roumain fréquente les avant-gardes dadas (et a laissé une correspondance avec Tristan Tzara) et surréalistes; mais ces derniers le déçoivent et il demeure proche de surréalistes marginaux comme le photographe Man Ray qui illustre ses ciné-poèmes, le poète Joë Bousquet, et le peintre Victor Brauner, un autre exilé roumain .

On peut découvrir le superbe portrait de Fondane par Brauner à l’epxosition du mémorial :

Touche à tout génial, Benjamin Fondane travaille pour les studios Paramount comme scénariste et participe au film de Kirsanoff  tiré d’un roman de Ramuz : “Rapt”. Lors de son deuxième voyage en Argentine, en 1936, sur une invitation de Victoria Ocampo, il réalise son propre film : “Tararira”.

Si Fondane est aujourd’hui principalement connu comme un poète ayant transposé la figure d’Ulysse à l’errance juive à travers ses recueils”Ulysse” (1933), “Titanic” (1937), “Le mal des fantômes” et “L’exode” (tous deux posthumes), il a aussi été philosophe. En tant que disciple de Léon Chestov, Fondane s’est posé la question omniprésente des dangers de la raison et du “désenchantement du monde”, ce qu’il a évoqué dans ses essais, “L’homme devant l’histoire”, “La conscience malheureuse”, “Le lundi existentiel et le dimanche de l’histoire”, et “Baudelaire ou l’experience du gouffre” où Fondane dévoile la “soudaine vision que (ses) convictions les plus fermes, les plus assurées – étaient sans fondement et qu’il fallait, sans le pouvoir cependant, renoncer à elles, qu’on était soumis à une espèce d’envoûtement et que le monde est inexplicable sans l’hypothèse de cet envoûtement”.

Non contente de familiariser son public avec l’oeuvre de Fondane, l’exposition permet de mieux connaître les cercles dans lesquels il évoluait, et tout visiteur féru d’histoire intellectuelle et artistique de l’Entre-deux-guerre se trouve en terrain familier.

Benjamin Fondane, poète, essayiste, cinéaste et philosophe“, jusqu’au 31 janvier, Mémorial de la Shoah, tljs sauf samedi 10h-18h, 17, rue Geoffroy l’Asnier, Paris 4e, m° Saint-Paul ou Pont Marie, entrée livre. Visites guidées gratuites les 5 novembre, 19 novembre, et 17 décembre à 19h30.

Une journée de lectures de poèmes de Fondane par Daniel Mesguich en présence de l’immense Claude Vigée est prévue le 3 décembre. Réservez vos places en ligne.

A la librairie du musée, foncez acheter la version Verdier poche du recueil “Le mal des fantômes” (qui contient aussi Ulysse et l’exode) et est préfacée par Henri Meschonnic.

Enfin, à partir du 10 novembre, le mémorial propose une exposition sur Hélène Berr.

“Oui, j’ai été un homme comme les autres hommes,
nourri de pain, de rêve, de désespoir. Eh oui,
j’ai aimé, j’ai pleuré, j’ai haï, j’ai souffert,
j’ai acheté des fleurs et je n’ai pas toujours
payé mon terme.

[…]

J’ai lu comme vous tous les journaux tous les bouquins,
et je n’ai rien compris au monde
et je n’ai rien compris à l’homme,
bien qu’il me soit souvent arrivé d’affirmer le contraire.
Et quand la mort, la mort est venue, peut-être
ai-je prétendu savoir ce qu’elle était mais vrai,
je puis vous le dire à cette heure,
elle est entrée toute en mes yeux étonnés,
étonnés de si peu comprendre –
¬avez-vous mieux compris que moi?

Et pourtant, non!
je n’étais pas un homme comme vous.
Vous n’êtes pas nés sur les routes,
personne n’a jeté à l’égout vos petits
comme des chats encore sans yeux,
vous n’avez pas erré de cité en cité
traqués par les polices,
vous n’avez pas connu les désastres à l’aube,
les wagons de bestiaux
et le sanglot amer de l’humiliation,
accusés d’un délit que vous n’avez pas fait,
d’un meurtre dont il manque encore le cadavre,
changeant de nom et de visage,
pour ne pas emporter un nom qu’on a hué
un visage qui avait servi à tout le monde
de crachoir!

Un jour viendra, sans doute, quand le poème lu
se trouvera devant vos yeux. Il ne demande
rien! Oubliez-le, oubliez-le! Ce n’est
qu’un cri, qu’on ne peut pas mettre dans un poème
parfait, avais-je donc le temps de le finir?
Mais quand vous foulerez ce bouquet d’orties
qui avait été moi, dans un autre siècle,
en une histoire qui vous sera périmée,
souvenez-vous seulement que j’étais innocent
et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là,
j’avais eu, moi aussi, un visage marqué
par la colère, par la pitié et la joie,

un visage d’homme, tout simplement!”

Préface en Prose, 1942