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L’Affaire Dominici plaide pour un théâtre interactif

Mardi 18 mai 2010

Vu avec ma chère Grand-mère Yvette et suivi d’un dîner mémorable au petit Marius. Suivi également du film avec Gabin, qui est un monument (Gabin, pas le film). La présentation de la pièce par le vieux Robert Hossein était très touchante.

Après l’affaire Seznec, Robert Hossein avance de trente ans dans sa mise en scène des grands procès et s’attaque au cas de la famille Dominici. Mettant en scène l’intégralité de l’affaire (qui a traîné pendant plus de deux ans) au coeur du tribunal jugeant le patriarche Gaston Dominici, Hossein demande à l’issue de la représentation au public de voter. Et il sait tenir la barre de l’objectivité sans jamais glacer par l’énumération des faits. Un réalisme qui inspire le respect.

Dans la nuit du 4 au 5 août 1952, une famille de trois anglais – une homme, sa femme et leur très jeune fille- est sauvagement assassinée dans les Alpes de Haute-Provence. la commune s’appelle Lurs et le meurtre a lieu près du domaine de “GrandeTerre”, qui appartient à une famille de fermiers : les Dominici. L’arme du crime est une carabine datant de la résistance et l’enquête dure plus de deux ans avant que le patriarche Gaston Dominici, 75 ans, soit accusé du triple meurtre. La cour n’a pas de preuve mais seulement les aveux assez improbables du vieil homme très digne, obtenus après une longue nuit de torture psychologique. Gaston Dominici a-t-il vraiment commis le meurtre où s’est-il sacrifié pour l’un de ses fils et afin que la “Grande terre” perdure? Robert Hossein fait rejouer ce procès qui s’est conclu par la condamnation à mort du vieux fermier après douze jours d’audiences (sa peine a été commuée en emprisonnement à vie par le président Coty en 1957, et Dominici a été gracié par le général de Gaulle en 1960).

C’est Robert Hossein qui a lui-même accueilli son public, le remerciant d’être fidèle au rendez-vous et partageant avec lui sa passion pour les enjeux révélés par l’Affaire Dominici. Sa mise en scène de l’affaire Dominici se veut avant tout réaliste. Puisque des jetons sont remis aux spectateurs qui sont censés voter à l’issue du spectacle, Robert Hossein a voulu reproduire exactement les heures du procès. Le décor est sobre: une cour de justice de province. Et souvent statique, avec d’un côté des juges et le procureur et de l’autre l’avocat et son client. Au centre et en hauteur un narrateur rappelle les détails d’une enquête fort mal menée et rendue plus difficile encore par le silence de plomb et les mensonges partagés du clan Dominici. En dessous du narrateur, un fonctionnaire dit quand et comment les témoins peuvent prendre la parole et se retirer. Très loin de la mission de justice que s’était donné le film de Claude Bernard-Aubert, qui voulait réhabiliter le patriarche (joué par Jean Gabin, irremplaçable, même par Michel Serrault), la mise en scène de l’affaire Dominici au Théâtre de Paris ne prend pas parti. En reprenant mot pour mot ce qui s’est dit pendant le procès, elle donne ainsi à voir deux visages de la France qui s’entrechoquent : le monde paysan finissant des années 1950, où le patriarche règne en maître contre une cour assez troublée par cette discipline de clan et qui ne parvient pas toujours à faire entendre son jargon à la femme, aux neuf enfants, à la bru et au petit- fils de Gaston Dominici. Dans le rôle de l’inculpé, Pierre Santini est d’une sincérité et d’une dignité qui ne pâlissent pas si on les compare à la performance de Gabin. En bru têtue et intelligente, Geraldine Masquelier impressionne, tandis-qu’en femme bourrue, mais amoureuse après de longues années de compagnonage, Jenny Bellay est excellente. Au-delà du fait divers l’affaire Dominici concentre la France des années 1950 dans une seule pièce, et l’on en sort plein de mots surranés dans la tête et bourdonnant de questions sur le fonctionnement de la Justice d’hier et d’aujourd’hui.

“L’Affaire Dominici”, mise en scène Robert Hossein, avec Pierre Santini, Pierre Dourlens, Yannick Debain, Gérard Boucaron, Serge Maillat, Jean-Paul Solal, Frédéric Anscombre, Jenny Bellay, Henri Deus, Luc Florian, Dominique Gould, Pierre Hossein, Vincent Labie, Géraldin Masquelier, Danik Patisson, Jean Antolinos, Maurice Patou, Dominique Roncero, Théâtre de Paris, mar-sam 20h30, sam 16h30, dim 15h30, 15, rue Blanche, Paris 9e, m° Trinité, 29-49 euros, réservations ici.

photo Eric Robert