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Livre : Beauté volées de Mara Lee, un thriller féminin dans le monde de l’art

Dimanche 7 mars 2010

Le premier roman de la poétesse Mara Lee a été salué par la critique suédoise. A raison. Cette histoire fascinante de vengeance entre femmes modèles, galeristes, poétesses et photographes entre Paris et Stockholm est désormais disponible chez Albin Michel.

La superbe trentenaire Léa dirige une galerie d’art à Stockholm. Elle partage avec sa meilleure amie, Mia le goût des hommes jeunes. La prochaine exposition de Léa doit être son coup de maître : la jeune-femme veut tendre un piège à une grande photographe qui l’a piégée et trahie. Or cette photographe voleuse de beauté, Siri alias Iris C., est aussi à l’origine de la paralysie de la meilleure amie de Mia, et de la décrépitude d’une poétesse misanthrope et vieillie avant l’âge : Laura. Pourquoi toutes ces jolies femmes tombent elles sous le charme de la fatale Siri ? Le goût de cette dernière pour la beauté justifie-t-il la manière dont elle manipule ses modèles –jusqu’à emporter leurs âmes.

Beauté volées est un portrait de Dorian Grey sans dandy, avec plusieurs clichés, beaucoup de femmes, et une structure temporelle magistralement complexe. En flash backs divers, l’auteure retrace les divers épisodes des trahisons de Siri pour les faire converger sur le vernissage de l’exposition organisée par Léa. Très juste sur le rapport réifiant des femmes à la beauté, le roman créé un parfum étouffant de rivalités féminines érotisées. Les hommes servent de sous-fifres ou d’étalons tandis-que les femmes se livrent des batailles sans merci- sauf lorsqu’elles se laissent hypnotiser par Siri. Les amours singulières sont aussi les plus cruelles, surtout s’il faut les subir en talons hauts dans une galerie ou devêtue face à l’objectif impitoyable de Siri…

Mara Lee, « Beautés Volées », trad. du suédois par Rémi Cassaigne, Albin Michel, 491 p., 21 euros, sortie le 8 avril 2010.

« Siri avait toujours son appareil photo sur elle. De temps en temps, elle le sortait et el braquait sur le visage gêné de Caro. Elle souriait parfois à contrecœur devant l’objectif, mais d’autres fois levait les mains en disant : « arrête ça !», et Siri cessait alors aussitôt. Mais lorsqu’elle montrait à Caro les tirages, Siri devinait dans ses yeux cette lueur, ce regard séduit qui avalait pour ainsi dire l’image, et elle savait qu’il suffisait de continuer. Il ne fallut pas longtemps pour que Caro ait envie de le faire – c’est elle-même qui finit par proposer une vraie séance de pose sérieuse, avec changement de vêtements, comme un vrai mannequin. Si possible quelque part où elles risqueraient d’être vues, c’était plus excitant » p. 250.

Livre : L’odeur des pommes de Mark Behr, une enfance dorée en Afrique du Sud

Dimanche 7 mars 2010

Lattès publie enfin en Français le roman qui a fait connaître l’auteur sud-africain Mark Behr. Paru d’abord en Afrikaans en 1993, puis en Anglais deux ans plus tard, “L’odeur des pommes” retrace l’enfance d’une petit garçon blanc dans l’Afrique du Sud des années 1970. Sans souci du politiquement correct et très sensuel, le texte donne à voir sous un jour nouveau la réalité de l’apartheid. En librairies le 10 mars.

Marnus vient d’une famille de colons qui ont du quitter la Tanzanie après la nationalisation des terres par les socialistes. Ils se sont alors installés en Afrique du Sud, dans une ferme. La mère a abandonné sa carrière de cantatrice internationale pour épouser le père, un général et homme politique influent. Depuis son voyage en Europe, la grande sœur de 17 ans de Marnus se prend pour une adulte et la mademoiselle perfection énerve beaucoup son frère. Heureusement, il y a Frikkie, le camarade de classe et meilleur ami de Marnus. Les deux garçons deviennent frères de sang, vont pêcher, se battre, et faire peur à une de leurs camarades blanches moins aisée, Zelda. L’arrivée d’un homme politique chilien (en mission sous un surnom américain) sous le toit de la famille de Marnus vient bouleverser un ordre naturel des choses où les petits garçons jouent, les “coloured” sont des domestiques fidèles ou des gens violents, les mères sont jolies, et les pères forts et rassurants…

Avec une naïveté retrouvée Mark Behr décrit sans tabou la vision du monde que peut avoir un petit garçon pieux et généreux mais issu d’une longue tradition où l’on différencie noirs et blancs, riches et pauvres, et classe le comportement des gens selon la couleur de leur peau. Mais lors du cours laps de temps que couvre le roman (quelques semaines avant l’été), Marnus grandit, se pose la question de sa virilité, est ébranlé par l’accident du fils de sa nounou noire, Doreen, brulé vif dans le moteur d’un train, et interroge les repères de ce monde qui lui a longtemps semblé si rassurant. Mark Behr intercale des flux de conscience d’un Marnus plus âgé et sur le front avec ces passages de roman d’apprentissage. cette double structure permet de présenter l’enfance de Marnus comme le temps de l’innocence -malgré les préjugés- et aussi le fruit mûr dans lequel le ver de la haine était déjà solidement ancré. Un très beau voyage dans tout un passé lointain qui devient étrangement proche….

Mark Behr,” L’odeur des pommes”, J.-C. Lattès, traduit de l’Anglais par Pierre Guglielmina, 220 p., 20 euros.

Maman dit que nous devons nous souvenir que la vie n’est pas toujours facile. Le Seigneur peut parfois semer notre vie d’embûches, mais c’est dans les moments comme ceux-là que nous devrions toujours nous souvenir de Job. C n’est pas non plus à nous de nous demander pourquoi ces choses nous arrivent. C’est la volonté du Seigneur et le mieux que nous puissions faire, c’est de prier pour que Little-Neville vive. Ilse dit que ce qui rend la chose encore pire, c’est que trois Blancs se sont acharnés sur lui […] Même si Little Neville a volé du charbon, je ne pense pas que ce soit bien que quelqu’un veuille le faire frire sur un moteur de locomotive. Que Little-Neville soit coloured ou pas, on ne devrait pas faire des choses pareilles, surtout à un enfant. ” p. 209

Livre : Souffle couplés de Gérald Tenenbaum

Dimanche 7 mars 2010

L’auteur de l’ «Ordre des jours » (Eho, 2008, voir notre article) continue son enquête sur la mémoire, en interrogeant cette fois-ci celle d’un jeune homme traumatisé dans l’enfance et qui ne peux rassembler ses souvenirs qu’en remontant, image pas image, le temps. Structure extrêmement maîtrisée, écriture au scalpel, et justesse psychologique sont les trois atouts de ces « Souffles couplés ».

A la suite d’un accident traumatisant dans son enfance, Alex a du quitter le chalet familial de Savoie à l’âge de 11 ans. Vingt-sept ans plus tard, il est barman à Grenoble. Avec deux collègues, il travaille avec précision au café des deux mondes. Il ne sait plus lire, mais peut se souvenir de tout : en « globant » le passé, c’est-à-dire en le re-visionnant image par image, il peut se rappeler de chaque geste et de chaque client. Ce talent est parfois exploité par Maggy, capitaine de police. A part ses collègues et Maggy, Alex fréquente une autre femme : Sandra est psycholinguiste et aide Alex à retrouver la mémoire de son passé. Un homme est tué dans le parc devant le café où travaille Alex. Maggy lui demande de se rappeler si celui-ci faisait partie de ses clients. Par ailleurs le club de boxe que tient un ancien brigadiste italien et ami de Sandra est mis en cause dans ce meurtre. Il risque de se faire expulser de France. Sandra demande à Alex de l’aider à sauver son ami ; pour ce faire, ils entreprennent ensemble un road-trip entre la Savoie et le Val d’Aoste qui replonge Alex dans son passé…

Avec une intrigue fouillée, et déroulée selon une structure parfaitement maîtrisée, « Souffle couplés » nous entraîne dans la quête de mémoire d’Alex comme dans un thriller. En quelques mots, Gérald Tenenbaum sait brosser tout un portrait : par exemple celui de Sandra, superwoman qui maîtrise tout, sauf sa dureté, à la fois adorée et rejetée par son mari psychanalyste dont elle ne partage pas la religion. Et l’ensemble du livre fonctionne avec une économie impressionnante : pas de gras, pas d’aphorismes gratuits, mais uniquement des éléments épars : ceux du présent et la mémoire qui revient en italique du passé. Les deux narrations finissent par se rejoindre pour dessiner la trame de l’action. Un roman élégant où l’on apprend à se souvenir pour pouvoir enfin oublier.

Gérald Tenenbaum, « Souffles couplés », Eho, 202 p., 17 euros, sortie le 11 mars 2010.

« Alex observe sans regarder. Chaque détail est gravé, chaque image est rangée, album implacable dont les pages s’ouvrent toutes seules, comme au vent de mer, lecture forcée, gavage inflexible. » p. 19

Frédéric Vignale, moraliste 2.0

Mardi 2 mars 2010

Le rédacteur en chef du Mague est l’un des rares “amis” que l’on aime suivre sur facebook. A mille lieues des soporifiques “X s’est fait cuire des pâtes” et “Y est fatigué”, les statuts de ce moraliste qui sait vivre dans l’époque qu’il critique sont des petites perles de pensées qui provoquent de jolies étincelles. En témoignent les multiples commentaires que les pensées existentielles et  lettrées de Vignale suscitent en direct sur son “wall” et pour la première fois, un petit livre qui recueille les plus fins de statuts de l’automne dernier. “Frédéric Vignale trouve que Louis XIV était vraiment un bon président de la République” (éditions Biliki) est un témoignage de sagesse et de délicieuse déraison à offrir sans modération à tout ami qui sait de près ou de loin ce qu’est l’ironie.

Les vrais écrivains ne se risquent plus à publier des romans sur papier, ils postent des statuts sur facebook, c’est bien moins ringard” (p. 33)

La renommée des status facebook de Frédéric dépasse désormais le cadre feutré de ses 1700 amis. “Frédéric Vignale trouve que Louis XIV était vraiment un bon président de la République” retrace les aphorismes web 2.0 d’une de nos très belles plumes. Jeux de mots, pensées qui fusent autour de l’actualité mais aussi de la condition de l’homme moderne sont concentrés dans cet assortiment d’humeurs-humour en quelques lignes. Et l’éphémère de la saison dernière est désormais imprimé noir sur blanc sur papier glacé. Si le coup de barre physique de Johnny ou l’élection de Miss France nourrissent l’état psychique quotidien d’un Vignale très “Net and the City”, des prises de positions plus politiques sont aussi de mise. Notamment autour du débat sur l’identité nationale : “FV a échangé sa carte d’identité contre un abonnement d’un an à Pif gadget. A bien meilleure conscience”. Mais c’est sans se prendre au sérieux que Vignale proteste délicieusement sur sa page facebook contre le blingbling sarkozien qu’il décrit comme quasi-monarchique : “Fv fait fi des saisons et a créé sa propre météo intérieure. Mine de rien c’est un véritable acte politique” (p. 30).

Puisque selon Vignale, “Toutes mes vérités sont bonnes à dire” (p. 51), certaines sont strictement conjoncturelles, et pourtant bien agréables à lire. Ni macho, ni intello, juste garçon sensible, intelligent et amoureux de sa talentueuse fiancée, Vignale irradie depuis Tchernobyl jusqu’à l’orée de 2010. A l’image du titre, ses bonnes phrases sont toujours à lire au dixième degré, et en disent long sur nos contemporains doublement branchés. Frédéric Vignale est donc un moraliste classique à la La Rochefoucault qui propose sous une forme discontinue un tableau des moeurs de son époque. Le paradoxe est que  cette forme est bien ancrée dans cette époque, et qu’en grand esprit qui buzze, Vignale a poussé la blague distanciée jusqu’à l’imprimer pour que vous puissiez l’offrir en bouquet. Chers amis lecteurs, à la fois “hype” et critiques, nous vous souhaitons une bonne lecture et de délicieux fous rires à la lecture de ce petit recueil d’aphorismes facebookiens.

“Frédéric Vignale trouve que Louis XIV était vraiment un bon président de la République”, éditions Biliki, 5 euros.

Comment 1 : Le livre de Frédéric Vignaleest le premier volume d’une collection entière nommée “ lu sur facebook” dont deux autres titres sont déjà disponibles  aux éditions Biliki.

Comment 2 : Vous pouvez le suivre chaque jour sur facebook (s’il vous accepte comme ami) et sur le mague et bientôt voir ses superbes photos sensuelles et chics de Catwoman.

Roman : Philippe Djian, Incidences

Vendredi 26 février 2010

Philippe Djian est de retour, avec un livre qui oscille entre le roman d’apprentissage et le film noir. Un scénario bien ficelé autour d’un monstre de plus en plus sympathique au fur et à mesure que le lecteur entre dans l’univers nihiliste et néanmoins sensible d’un raté que même l’amour ne peut sauver.


Marc a dépassé la cinquantaine. Alors que lui-même a fini par comprendre qu’il n’avait pas de talent pour écrire, même trois lignes dans son journal intime, il s’accroche à son travail de professeur de « creative writing » parce que cela lui permet de coucher avec ses étudiantes. La relation fusionnelle qu’il entretient avec sa sœur, Marianne, après qu’ils ont fait bloc contre des parents qui les battaient, fait barrage contre toute autre sorte de relation avec les femmes pour Marc. Jusqu’au jour où une de ses jeunes groupies en état d’ébriété avancé meure dans le lit à côté de lui. Après s’être débarrassé froidement du corps, le respectable professeur rencontre la belle-mère de la jeune morte. Et c’est le coup de foudre physique et intellectuel, et aussi la première fois que Marc voit une femme de plus de 26 ans. Mais son nouveau statut d’amant possédé le force à prendre des risques qu’il n’aurait jamais pris dans ses historiettes passées. Peut-on apprendre l’amour aussi tard ?

Construit comme un scénario de film, « Incidences » commence sur la route qui mène Marc chez lui, et les premières lignes contiennent en germe tout le livre : le goût d’échec de la petite Fiat 500 pour celui qui aurait voulu être un auteur marquant, l’indifférence du antihéros pour sa nouvelle dulcinée et le sentiment claustrophobique d’un schéma toujours répété et ennuyeux, même quand il est poussé jusqu’à la tragédie.
En le faisant entrer par cercles dans le monde désenchanté d’un raté incestueux, qui pour son malheur est très lucide sur sa situation, Philippe Djian plonge le lecteur dans un monde noir et grinçant, mais qui demeure – et c’est génialement gênant- très humain. L’obsession sexuelle, le tabou du professeur acceptant les avances de ses étudiantes, et les références très américaines du livre font penser à du Philippe Roth à la gauloise et repeint en noir. Mais certains retournements (les femmes de quarante ans sont finalement plus intéressantes que celles de vingt, l’autorité universitaire grogne mais ne condamne pas…) prennent à rebours ce thème de l’accès interdit aux biens sexuels trop frais. Enfin, la fine psychologie du roman est relevée par les ellipses. Seuls certains aspects reviennent du passé du personnage principal et Marc est totalement capable de les formuler pour la bonne raison que ça ne l’intéresse pas, le lecteur ne sait rien sur ce qui motive  tous ceux qui l’entourent à agir comme ils le font. Ces points aveugles permettent à Roth de laisser planer un inachevé très stimulant. Inachevé qui entre en tension avec l’étouffement du personnage principal et la structure impeccablement huilée du roman pour laisser le lecteur sur une saine faim.

Philippe Djian, Incidences, Gallimard, 233 p., 17, 90 euros.

Avait-il jamais ressenti cette impression de légèreté qu’il éprouvait à mesure qu’il se livrait à elle ? Après cela était-il étonnant qu’aucune étudiante ne pût désormais trouver grâce à ses yeux ?
Annie Eggbaum pouvait mettre sa poitrine en avant, venir frotter son pubis rebondi contre l’angle de son bureau- quand elle ne posait pas les fesses dessus- ou profiter des cours qu’il lui donnait pour exposer ses charmes –elle se baignait les seins nus tandis qu’il revenait sur les notions de bigger than life ou les sis more qui demeurent essentielles, mais semblent si peu connues et encore moins appliquées que c’en est renversant, une misère-, restait que, quoi qu’elle fit, il ne la désirait pas d’avantage
“,  p. 194

Roman : le bon larron, d’Hannah Tinti

Dimanche 29 novembre 2009

Le premier roman d’Hannah Tinti transcrit dans des mots d’aujourd’hui, les sons, les odeurs et les problème d’un orphelin américain du XIX e siècle. Sans mélodrame, et donnant vie à une galerie de personnages s’étoffant de rebondissement en rebondissement, “Le bon larron” est un livre qui ne se lâche pas.

Ren est un orphelin manchot de 12 ans recueilli par les frères de Saint-Antoine dans un village de la côte Est. S’il n’est pas tout à fait malheureux dans la saleté et la faim de l’orphelinat improvisé, c’est grâce à sa foi et à ses amis, deux jumeaux dont la mère s’est noyée. Quand il est malheureux, il commet de petits larcins : des cailloux, mais surtout et si possible, des livres qu’il dévore en cachette. Sa seule peur est d’être livré à l’armée, quand il aura l’âge. Le seul moyen d’échapper à ce sort est d’être adopté, mais avec sa main coupée, il a peu de chance de trouver du travail dans une ferme. Aussi, quand un homme mature et charismatique mais aussi assez louche prétend qu’il est son frère et qu’il vient le chercher, Ren le suit. Il apprend bien vite que son nouveau tuteur est un voleur de grands chemins, travaillant en équipe avec un ancien instituteur alcoolique. Une de leurs activités principales est de déterrer les cadavres pour les vendre à des médecins…

Bien loin des rag to riches stories, “le bon larron” ressuscite la vie de petites gens vivant sur la côte est des Etats-Unis au XIX e siècle. A travers sa description d’une véritable cour des miracles ou religieux, femmes d’intérieurs, médecins, industriels, larrons  et assassins se côtoient sans manichéisme, Hannah Tinti parvient à évoquer non seulement les situations, mais aussi les sensations de cette époque. Ni conte de fée, ni livre misérabiliste, le roman tourne autour de la personnalité vive et curieuse de Ren, auquel de lecteur s’attache toujours plus, à chaque page tournée. Le bien ou le mal ne sont jamais concentrés dans un camp : les tueurs à gages peuvent être fidèles, les matrones maternelles, et les moines pingres et groumands. Un grand bain bouillonnant de vie, d’aventures et de rencontres réjouissantes.

Hannah Tinti, “Le bon larron”, trad. Mona de Pracontal, Gallimard, collection “Les belles étrangères”, 24 euros.

Il fallait une enveloppe. Et un timbre, 9a allait coûter de l’argent, supposa–t-il. Il plia la lettre en deux. A chaque pliure, il sentait décroître son envie de l’envoyer. Ils comprendraient sûrement qu’il mentait. Il se rendit alors compte que toutes les lettres envoyées par les enfants adoptés devaient être des mensonges, elles aussi“. p. 91

Rentrée littéraire : Voir Saint-Pierre et Miquelon, écrire à Ava, et mourir

Dimanche 6 septembre 2009

Auteur jeunesse reconnu, notamment pour les Secrets de Faith Green (Castermann, 1998), Jean-François Chabas quitte l’enfance pour s’intéresser à l’autre bout de la vie. Son deuxième roman “pour les grands” , Les ivresses (Calmann-Lévy), rassemble les  lettres d’un homme de 36 ans condamné par un cancer.

On aime qui on peut, pas qui on devrait aimer” p. 190

ivresses-livreJonas a 36 ans lorsqu’il apprend qu’il est condamné par un cancer. Il en a pour un an, qu’il décide de passer dans une maison isolée de Saint-Pierre-et-Miquelon. Affaibli et un peu misanthrope, il essaie de continuer son art : le dessin, d’être le moins désagréable possible avec le jeune couple de voisins qui lui apporte à manger, et il décide de se confier à une jeune femme au nom de star et au caractère de lionne qui l’avait agressé à Paris : Ava. Manque de chance pour Ava, après la mort de ses parents naturels, et après avoir été maltraité par une tante, Jonas a grandi avec des parents adoptifs qui tenaient une salle de boxe… Il a donc su désarmer la jeune-femme de 18 ans. La narration avance au fil des souvenirs, des anecdotes d’une vie réduite par la maladie dans une île qui est loin d’être ensoleillée toute l’année, et des interrogations sur l’égoïsme de l’écriture, ou sur la possibilité de transmettre quoi que ce soit à une jeune-femme à peine sortie de l’adolescence. Riches d’aventures, et aussi de réflexion, les 36 petites années du jeune condamné contiennent assez de péripéties, de sentiments et de déceptions pour tisser la trame d’une vie achevée et bien remplie. Et c’est comme si l’écriture venait parachever cet accomplissement.

st-pierre-et-miquelon

Dans un texte simple et lumineux, Jean-François Chabas ramasse les années d’une vie courte, mais trépidante. Et le lecteur reçoit en même temps – ou à la place?- du personnage d’Ava des petites pépites de sagesse qui ont le goût vif et amer des fruits prématurés. Sans trop s’attacher au narrateur, on apprend beaucoup de lui, et on suit sa trajectoire avec une distance d’esthète, sachant qu’il s’agit d’un compagnon condamné. La forme des lettres permet à l’auteur d’être aussi direct que possible, dans ses informations et dans ses questions. L’impression qui se dégage du roman est présente dès la couverture, où l’on voit une esquisse de Rodin : l’achèvement du mouvement malgré le brouillon du trait, la force de la couleur bleue des îles, et le mystère d’un visage à jamais effacé.

Jean-François Chabas, Les Ivresses, Calmann-Lévy, 14,50 euros.

Roman : Une généalogie libertine

Samedi 4 juillet 2009

Quelques recherches sur la généalogie de sa famille permettent à Gérard de Cortanze de mieux connaître la plus sulfureuse  de ses ancêtres, Marie Galante, qui apparaissait déjà dans le roman « Assam » (Prix Renaudot 2002). La 16 e enfant du roi de Sardaigne hante-t-elle encore le château familial pour expier son comportement libertin ?

Dans les archives de la bibliothèque de Turin, un homme se documente sur le passé de ses ancêtres, les Roero di Cortanze. Dans la somme des documents préparés par une jeune femme brune et appétissante se trouve une lettre érotique du XVIII e siècle. Plus Vénus que Minerve, la documentaliste raconte la légende de Marie Galante à l’homme en quête de ses racines;  elle l’encourage aussi à aller rencontrer le fantôme de celle-ci. Il hante  la chambre où elle a été trouvée entrain de s’ébattre avec un prêtre par son père. L’homme se décide donc à se rendre au château familial, vendu et transformé en hôtel de luxe. Tout y est étrange et troublant, du directeur aux fantômes, en passant par le nouveau propriétaire des lieux.

Situant son texte fantasmatique entre le rêve et l’éveil, Gérard de Cortanze télescope la technologie moderne et une écriture érotique XVIIII e parfaitement reconstituée. Se situant résolument dans le sillage de libertins français comme Crébillon ou Vivant Denon, mais batifolant en Italie,  il tente de redoubler le trouble d’une éducation sentimentale pré-révolutionnaire par une trop grande concordance des siècles. L’intrigue est bien menée, le suspense caressé comme une jolie femme, mais il est difficile de ressusciter les mots avec lesquels on se donnait du plaisir, il y a près de trois cents ans.
Plus agréable que vraiment excitant, « La belle endormie » est néanmoins un petit livre bien agréable à déguster sous le soleil de l’été en pensant à la lumière du nord de l’Italie.

Gérard de Cortanze, « La Belle endormie », Le serpent à plumes, 124 p., 14 euros

« L’image de la bibliothécaire se superposait à celles décrites dans ces pages. Quand je lisais qu’une femme était étendue sur un lit de repos, ‘dans l’attitude la plus voluptueuse, la gorge nue, une jambe levée, l’autre pendant à terre, les cuisses les plus blanches écartées et, par la posture où elle se trouvait, absolument découvertes’ c’était elle que je voyais en réalité » p. 22

Vingt pieds sous terre tu « père » encore

Vendredi 16 janvier 2009

Le biographe de Maurice Sachs écrit à son père après et malgré la mort de celui-ci. Un roman court, vivant, immédiat et touchant de franchise.

Après la mort de son père, Henri Raczymow lui parle encore. Pour ressusciter leurs dialogues quotidiens, brefs, mais tellement nécessaires, au téléphone. Pour lui dire qu’il écrit ce livre et lui faire comprendre qu’il l’écrit comme il l’entend : c’est-à-dire comme une évocation puissante plus que comme un compte rendu fidèle de la vie de son géniteur.

Bien sûr le père d’Henri Raczymow est ce juif impressionnant, d’origine polonaise, qui a résisté à l’occupation allemande et survécu à la guerre. Mais son fils ne veut pas le décrire comme une figure écrasante. Loin d’être le père de la horde freudien, Etienne Raczymow est aussi un vieil homme malicieux, avec un corps. Ses radotages et ses heures passées aux toilettes à lire sont aussi présentes que ses idéaux sociaux et sa générosité filiale. Ecrit dans l’urgence, et comme nourri de la nécessité de prolonger un lien toujours trop brusquement rompu, ce petit roman a la force de ses maladresses, et le respect de ses impertinences.

En filigrane, on y découvre un autoportrait du fils, confronté au manque qui surgit brusquement, à tout moment de la journée, et à la difficulté de se voir soudain héritier financier d’un père communiste. Transformé en « nabab », Henri Raczymow peut se payer des déjeuners de Bourgeois Bohême pour continuer seul, au bord su canal St Martin les dialogues qu’il entretenait avec son père.

Difficiles, mais naturelles et dénuées du sentiment de culpabilité qu’on attendrait peut-être, ces conversations post-mortem ne font pas l’éloge d’un fantôme parmi les fantômes d’une famille décimée par la Shoah. Bien au contraire, elles sont ancrées physiologiquement dans un quotidien d’homme posé et lui-même vieillissant.

A mille lieues de la plombante « Lettre au père » de Kafka, « Te parler encore » est un entretien imaginaire et néanmoins terriblement vivant qui laisse même son droit de réponse au mort.

Henri Raczymow, « Te parler encore », Seuil, 13 euros.

« – Tu m’apporteras le livre quand on se reverra… C’est un livre sur quoi déjà ? – Je fais un livre sur toi, papa. – C’est vrai tu me l’as dit. J’oublie toujours ce qu’on me dit, de plus en plus, j’ai l’impression de me dégrader, d’aller vers… je ne sais pas quoi… Tu parles de ma Résistance ? De ma mère qui n’est pas revenue ? – Je vais forcément en parler, je ne sais pas encore comment. – Tu devrais écrire un vrai roman, au lieu de faire comme tu fais d’habitude… ce qui me manque le plus, tu ne me croiras pas, c’est la télé, c’était une bonne occpation, une agréable façon de… d’attendre la …- Mais si, je te comprends, papa, je te comprends parfaitement. Je te reçois cinq sur cinq. D’autant que moi aussi, comme toi… Comme beaucoup de gens finalement. » p. 25

Livre : Richard Andrieux, L’homme sans lumière

Dimanche 4 janvier 2009

Après le succès de « José » prix du premier roman de la forêt des livres et qui sort en poche chez Pocket, l’écrivain Richard Andrieux revient avec « L’homme sans lumière », la correspondance d’un homme médiocre, seul et vieillissant. Le roman est disponible le 8 janvier aux éditions Héloïse d’Ormesson.

Depuis que sa dernière petite amie l’a quitté, Gilbert Pastois est très seul dans son appartement de banlieue. A la retraite, il occupe ses journées à fumer, à boire et à suivre un homme qui lui semble aussi seul que lui et qu’il érige en « ami » et en destinataire d’une longue correspondance où il décrit le vide de sa vie. Car, bien que médiocre, Gilbert Pastois a l malheur d’avoir l’intelligence de se rendre compte de sa condition. Il souffre de sa solitude, et d’un manque d’horizon et d’espoir suffocant. La douleur psychologique est telle qu’il s’enfonce dans un cycle de prise de médicaments qui l’entraîne aux bords de la folie.

Quelque chose résonne fort dans la mélancolie aigue du monsieur tout le monde inventé par Richard Andrieux. Immergé dans la plus grande des résignations, l’ « homme sans lumière » se retrouve sans désir, et même sans besoin (il ne mange presque plus, bois pour oublier et a mis un mouchoir sur toute séduction). Si ce n’est peut-être, celui, radical de quitter sa vie en entier, comme on se déferait d’une peau après une mue magique. Mais « l’homme sans lumière » n’est pas un conte de fée et l’on plonge dans la folie glauque, d’un verre de terre qui n’aurait pas même trouvé d’étoile à aimer.

Richard Andrieux, « L’homme sans lumière », Eho, 16 euros.

« Parfois je me dis que j’aurais dû écrire un roman, le roman de ma vie que j’ai ratée de bout en bout. En couchant sur des pages tout ce qu’il ne faut pas faire et que j’ai fait, j’aurais peut-être laissé une toute petite trace de mon passage sur terre, aussi insignifiant qu’il puisse être … […] ce roman, je l’aurais appelé L’Homme sans lumière. J’aurais raconté l’histoire d’un petit homme qui a toujours eu peur et n’a jamais su briller. Oui, cet homme qui toute sa vie a cherché une étoile sans jamais la trouver, et a fini par se noyer dans un océan de pénombre au milieu des tempêtes, c’est moi » p. 107

Yaël Hirsch