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Saïd Taghmaoui : « En l’espace de sept ans, j’ai accompli aux Etats-Unis ce que je ne pourrais pas faire en une vie ici »

Mercredi 16 décembre 2009

À 36 ans, le comédien découvert dans la « Haine » de Matthieu Kassovitz (1995) a fait bien du chemin. Ayant tourné en Italien, en Français, en Arabe, et en Anglais, dans 57 films et 31 fois en tant que premier rôle, Saïd Tagmahoui n’a pas chômé. Il a même fait un petit détour par la série Lost et joué dans des vidéos pour le groupe U2 !  À l’occasion de la sortie de « G.I. JOE, le réveil du cobra » en Dvd (Paramount, disponible à partir du 10 décembre), nous avons rencontré ce comédien hors du commun, nouvellement naturalisé américain, et qui alterne entre films d’auteurs et blockbusters.

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Le festival international du film de Marrakech, qui a lieu du 4 au 12 décembre, vous rend hommage aux côtés de très grands du cinéma, comme Emir Kusturica ou  Sir Ben Kingsley. Quel effet cela fait-il à l’âge de 36 ans ?

Il y a un côté un peu effet papillon : un battement d’ailes et c’est un tremblement de terre à l’autre bout de la planète ! Même si je me sens un peu jeune pour recevoir un hommage, il y a un coté « yes we can » dans cette récompense. À l’heure actuelle, on est tellement peu nombreux de ma communauté, de ma génération, à sortir la tête de l’eau dignement ! En fait cet hommage il n’est pas pour moi, mais pour tous les gens qui viennent de milieux sociaux défavorisés ou favorisés et qui se battent pour atteindre leur rêves avec des valeurs nobles, sans renier qui ils sont, sans prendre de raccourcis, sans tricher. Voilà ce que je veux, voilà le discours que je vais dire quand je vais recevoir le prix. Ça me flatte parce qu’ils vont projeter huit de mes films, et les gens vont vraiment pouvoir me découvrir et puis sur des grandes places publiques avec 150 000 personnes et puis je suis associé avec des acteurs que j’admire profondément, Christopher Walken, Ben Kingsley, Emir Kusturica, être associé à ces vrais monstres du cinéma dont je respecte le travail va faire de moi une petite mascotte en quelques sortes, mais une mascotte qui va faire en sorte de redonner ça aux vrais gens. En même temps j’ai beaucoup accompli pour mon âge, j’en suis conscient. Je suis convaincu que ces gens là à mon âge n’avaient pas accompli encore déjà cela. Ils ont près de 30 ou 40 ans de plus que moi. Je suis content d’avoir réussi à aboutir mon travail sans trop me renier. Je suis un jeune de banlieue parisienne et je viens d’un milieu très difficile, du ghetto français, on peut appeler ça comme ça. Ca n’a pas été facile tous les jours. À partir de là je suis très fier de cette identité-là. En plus que ce soit mon pays d’origine qui me le remette comme ça, ça me touche triplement. Parce que j’ai beau être un acteur français international, je n’ai jamais pu être en couverture de magazine en France. C’est une espèce de justice divine…

Avez-vous joué avec les figurines G.I. JOE lorsque vous étiez enfant ? Et quel effet cela fait-il d’incarner un G.I. JOE en tant qu’adulte ?
J’ai grandi avec, dans l’ordre, Big Jim, Action man, et ensuite G.I. JOE. Et quand G.I. JOE arrive c’est la révolution parce qu’il y a un dessin animé à l’appui. En même temps les jouets sont tellement bien faits qu’on peut les mettre en scène véritablement. Avec l’imagination d’un môme, vous pouvez imaginer les guerres que ça a fait à la maison. Quand j’étais plus jeune, j’ai toujours rêvé d’être un G.I. JOE, ça c’est sûr. Jouer le rôle de Breaker, c’est un peu un rêve de gosse qui se transforme en réalité. C’est un peu « la cerise sur le ghetto » (rires). J’ai pris ça comme un cadeau, surtout que le producteur du film ne m’a même pas fait faire d’essais. Il m’a offert ce rôle comme une récompense, de respect pour mon travail. J’étais flatté. C’est plus un rôle, là, c’est un cadeau. Ça s’est fait très naturellement.

Vous reprenez le rôle de Breaker pour le deuxième volume de G.I. JOE, pouvez-vous nous en dire plus sur les évolutions du rôle ?
Non, je n’ai pas le droit de divulguer des informations, et il y a des satellites américains partout ! (rires). Mais je peux vous dire que nous avons signé pour trois films. Le deux va arriver, ca c’est sûr. Breaker, dans le film, le personnage que je joue est un geek. C’est la première fois dans l’histoire du cinéma mondial qu’il y a un super-héros arabe, maghrébin, en l’occurrence marocain, et ça tu ne peux pas savoir comme cela fait plaisir aux gens de ma communauté. C’est extraordinaire. Et puis en plus il y a eu un jouet du personnage que j’interprète, avec ma tête, donc avec ma tête d’arabe, il y a eu un jeu vidéo. Et ca au niveau de la mémoire collective et de l’identification, c’est très important. Moi j’aurais rêvé avoir un jouet quand j’étais petit avec une tête qui me ressemble. Nous avons souffert quand nous étions jeunes de ne pas trouver des acteurs qui nous ressemblent physiquement dans des rôles positifs. Jamais. Donc nous sommes allés les chercher chez les américains. Pacino, De Niro ils nous ressemblent un peu physiquement, on s’identifie plus à eux qu’à Claude François. Où est notre Denzel Wahington ? Où est notre Morgan Freeman, puisqu’il y a eu des colonies en France et que l’Afrique a été présente, où sont-ils ? Ha, il y a Harry Roselmack après maintes et maintes polémiques a réussi à s’imposer dans le paf. Où sont-ils dans notre pays des droits de l’homme pluriel et culturel extraordinaire ? On parle d’intégration tous les jours mais l’image est le meilleur vecteur d’intégration possible. Où sont-ils ? C’est dû à quoi ? Au manque d’imagination des scénaristes français, à la ségrégation ambiante, au conservatisme ? Ça fait combien de temps qu’on fait partie intégrante de la vie sociale, politique et économique du pays ? On est six millions… Combien de temps, deux-cents ans ?


Incarner des « rôles positifs » a donc été plus facile pour vous aux Etats-Unis ?

En l’espace de sept ans, j’ai accompli aux Etats-Unis ce que je ne pourrais pas faire en une vie ici. Je ne dis pas que l’Amérique est le pays d’Alice au pays des merveilles, je dis juste que l’on juge les compétences là-bas, et là-bas on ne me demande pas qui je suis. On me demande juste « quel est ton talent ? ». Le talent l’emporte sur les origines. On n’est pas près d’avoir un Barrack Obama en France. J’ai envie de dire qu’on a essayé beaucoup de choses pour ces jeunes-là mais on n’a pas essayé l’amour. On a repeint beaucoup  de fois les bâtiments, on a établi des polices de proximité, juste pour gagner quelques voix aux élections politiques, mais on n’a pas essayé l’amour. Le défi de la France, le vrai défi de demain, ça va être de vivre ensemble. On n’a jamais été plus recroquevillés sur nous-mêmes que depuis ces dix dernières années. Même un comique comme Coluche ne pourrait pas exister aujourd’hui. Il se ferait attaquer dans tous les sens Dès qu’il y en a un qui parle des juifs, c’est la guerre, des musulmans, c’est la guerre, tout le monde attend la faute de l’autre pour tirer la couverture vers soi. Je pense que ça a plus d’effet aujourd’hui. Pour un enfant de deux ans ça veut dire quoi un quota ? Ca ne veut rien dire. Mais pour lui, voir des gens qui lui ressemblent physiquement dans des rôles positifs, inconsciemment ça va tellement payer pour lui qu’il va dire « Yes I can ». Donc les questions sur les quotas c’est pour les intellos là-haut, en attendant, nous, on s’adresse à la génération qui vient. Quand j’étais petit, quand je voyais un noir ou un mexicain dans un film qui ressemblait à un arabe, je me foutais du quota. C’était le rôle qu’il avait qui m’intéressait, c’était sa présence. Alors si on n’y arrive pas naturellement par la bonne volonté des êtres, peut-être qu’il faut l’imposer avant que la boule de neige devienne avalanche.

Est-ce important pour vous de jouer des rôles graves, qui questionnent le passé colonial de la France comme dans « Djinns », de Hugues Martin, qui aborde la guerre d’Algérie ?
André Malraux donnait cette définition de l’art « faire prendre conscience à l’homme de la grandeur qu’il ignore en lui ». Et moi je rajoute : « faire prendre conscience à l’homme de l’horreur qu’il ignore en lui ». Aujourd’hui, c’est mon devoir pour ne pas dire mon devoir de mémoire d’accepter ces rôles difficiles. Pour nous rappeler comment c’est pourquoi et comment l’homme peut partir dans la folie. L’oubli c’est être complice de l’horreur. Pour moi c’est d’une clarté absolue qu’il faut faire des films comme « Djinns » ou « Ô Jérusalem. J’ai la chance d’avoir une carrière internationale et de pouvoir passer d’un blockbuster à un film d’auteur, c’est vraiment une chance extraordinaire pour moi. D’avoir été capable de me conjuguer à ce point-là, de passer d’un film 100 % américain à un film 100 % français ou 100% marocain, c’est mon talent pour les langues. Les langues comme tous les freins et les obstacles ne te font que grandir. J’adorerais revenir faire des films en France mais il n’est pas question de redescendre. On n’a toujours pas de couverture de magazine en France, alors que le New-York Times dit de moi que je suis l’acteur français qui a fait le plus de films à l’étranger depuis Maurice Chevalier.

Propos recueillis à Paris, le 3 décembre 2009.