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Koltès à la Colline : quand les chiens ne rencontrent jamais leur nègre

Lundi 7 juin 2010

Jusqu’au 25 juin, le Théâtre National de la Colline a invité le metteur en scène Michael Thalheimer (qui avait déjà proposé “Les Rats” au début de l’année à la Colline) à mettre en scène une version européenne de “Combat de nègre et de chiens”. Respectant le vœu de Koltès de ne pas faire du texte une pièce sur l’Afrique, Thalheimer montre la peur de l’autre dans sa nudité la plus violente. Un spectacle éblouissant, porté par une scénographie majestueuse et des comédiens époustouflants.

Dans un pays d’Afrique de l’Ouest, un chantier est en train de fermer. Il ne reste plus que son chef, Horn, et le jeune ingénieur Cal. Mais deux autres personnages se glissent dans l’enclos du camp : le “boubou” Alboury venu réclamer le corps de son frère mort écrasé sur le chantier et la blanche et naïve Leone venue rejoindre Horn qui l’a invitée de Paris à assister au feu d’artifice annuel qu’il organise sur le chantier. Enfermés dans la peur des noirs cachés derrière les arbres sur le chantier déserté, les trois personnages blancs n’arrivent pas à dialoguer : ni entre eux, ni avec Alboury. La peur enfante la violence dans une ascension terrifiante, ponctuée par la moiteur des corps qui les lâchent.

Il y a d’abord la fantastique scénographie de Olaf Altman, avec lequel le metteur en scène Michael Thalheimer travaille depuis les années 1990. Le chantier est une plateforme déserte et totalement ouverte; et pourtant, elle enferme plus sûrement chaque comédien que toutes les cavités des prisons. A peine aidé de quelques accessoires, comme des bouteilles de whisky ou des casques de chantier, celui-ci n’a “affaire à rien d’autre qu’à l’auteur, à lui-même et à ses partenaires. Il ne dispose d’aucun accessoire, d’aucun intérieur, d’aucun meuble auxquels il pourrait s’accrocher”. Dans cette esthétique radicale ce sont les corps mêmes qui se font instruments : ceux de l’ombre du chœur noir inspirent la peur, qui se transmet petit à petit aux trois blancs aux prises avec leurs fantasmes sur un autre qu’ils ne rencontrent jamais vraiment. La mise en scène pousse les comédiens à incarner directement chacun de leurs sentiments. C’est littéralement que la naïve Leone se fait Ruth locale pour épouser l’identité noire : elle s’enduit de cirage. C’est de manière toute aussi directe que Cal exprime son désir (en se masturbant sur scène) où son caractère damné de “salaud” (en plongeant dans la merde). De même, le mépris d’Alboury s’exprime en crachats physiques, que les trois blancs copient souvent par automatisme. Si le radicalisme de Michael Thalheimer souligne la fin de toute utopie et de toute illusion, elle se situe aux antipodes du cynisme. C’est d’abord et avant tout pour respecter le vœu de Koltès de lire “Combat de nègre et de chiens” comme une métaphore sur le non-dialogues d’individus blancs que l’ancien directeur artistique du Deutsches Theater de Berlin (2005-2009) a décidé de se passer de toute médiation. Voyant son rôle comme celui d’un “condensateur”, il ne change pas le texte par sa mise en scène, il ne l’illustre pas non plus benoîtement, mais en livre l’essence dans un don violent et fascinant. Ce jaillissement n’est pas sans racine.  Car c’est également pour convoquer un passé européen, de racisme, de colonialisme et de sacrifices, que Thalheimer fait ainsi parler sans médiation les corps de ses comédiens. Ne sachant quel dialecte employer avec Alboury, Leone lui parle … Allemand ! et entonne le “Roi des Aulnes” de Goethe et Schubert, raccrochant ainsi cette production de la pièce de Koltès à toute une tradition européenne de fous faucheurs d’innocents : le cœur des ténèbres de Conrad, l’Amok de Zweig, mais aussi le roman de Michel Tournier (ce dernier ne se passe pas en Afrique.) Les quatre comédiens principaux de la pièce se prêtent au jeu sans masque de leur metteur en scène. En humaniste vieillissant, Charlie Nelson estompe peu à peu le caractère bonhomme de son personnage. Cécile Coustillac parvient à rendre Léone parfaitement naïve, sans aucune hystérie et pourtant de manière très angoissante. Jean-Baptiste Anoumon joue un Alboury fier, inflexible et néanmoins aussi raciste que les personnages colonisateurs de la pièce. Enfin, pièce rapportée d’Allemagne à ce casting français, Stefan Konarske étonne et séduit beaucoup dans le rôle de l’ingénieur sur-diplômé, apeuré, raciste, hystérique, et cherchant un point d’autorité où se soumettre pour arrêter de penser. Le public français est ravi de découvrir ce phénomène qu’est Konarske, avec son accent allemand, son débit de mitraillette, et son corps menu et musclé qui exprime autant les contradictions de son personnage que son visage.

La pièce créée par Chereau en 1983 aux Amandiers se trouve régénérée par ce souffle allemand, européen et intransigeant, que Thalheimer et sa troupe lui infusent. Un spectacle splendide, effrayant et galvanisant, probablement un des meilleurs à l’affiche en ce moment dans la capitale.

Combat de nègre et de chiens“, de Bernard-Marie Koltès, mise en scène : Michael Thalheimer, scénographie : Olaf Altman, avec Jean-Baptiste Anoumon, Cécile Coustillac, Stefan Konarske et Charlie Nelson, Théâtre National de la Colline, Grand Théâtre, durée du spectacle 2h15, jusqu’au 25 juin 2010, mer-sam 20h30, mar 19h30 et dim15h30, 15, rue Malte-Brun, Paris 20e, m° Gambetta, 27 euros (abonné : 13 euros, moins de 30 ans : 13 euros, moins de 30 ans abonné : 8 euros). Réservation : 01 44 62 52 52 ou ici.

Photos : Elisabeth Carecchio.

Rosmersholm, une tragédie domestique d’Ibsen à la Colline

Dimanche 22 novembre 2009

Deuxième partie du diptyque Ibsen mis en scène par Stéphane Braunschweig à la Colline (voir notre article sur Maison de Poupée), “Rosmersholm” concentre les thèmes fétiches du dramaturge norvégien : les fantômes, la vie de province, l’importance de la mrale protestante et l’impossibilité de la confiance et donc du couple. La mise en scène simple et efficace met en valeur le drame domestique puissant de cette pièce moins connue d’Ibsen et qui gagne à l’être.

Après le suicide de sa femme, le pasteur Rosmer (Claude Duparfait) reste seul au domaine familial, en compagnie de Rebekka (Maud Le Grevellec), une parente pauvre venue du nord de la Norvège tenir compagnie à sa femme, avant sa mort et qui règle désormais les affaires quotidiennes du domaine. La mort de sa femme a libéré Rosmer qui voudrait abandonner ses anciennes convictions pour vivre enfin pleinement sa vie en toute liberté. Poussé dans cette direction par Rebekka, il est néanmoins arrêté dans sa mutation par ses anciens amis dont l’austérité peut se faire très sévère. Et Rebekka elle-même a perdu son énergie vitale et sa volonté de liberté à force de vivre avec les fantômes moralisateurs de la famille Rosmer. Quand ces deux-là s’avouent leur flamme, il est déjà trop tard pour jouir de l’amour et la situation est trop compliquée pour qu’ils parviennent à se faire vraiment confiance.

rosmersholm

La mise en scène épurée de Stéphane Braunschweig présente gris, et de biais l’enfermement que constitue la vie à Rosmersholm. Deux murs sans couleur, et les portrait très noirs des ancêtres du pasteur suffisent à symboliser l’aridité d’un climat où la vivante Rebekka se meurt comme une fleur sans eau. Les costumes noirs, blancs et gris de Thibaut Vancraenenbroeck cont dans le même sens minimaliste. Servi par des acteurs extraordinaires, le texte d’Ibsen a donc toute la place pour s’enchaîner en tragédie annoncée, dans les hautes sphères d’une recherche très bourgeoise de la perfection. Seule la domestique du domaine, Madame Helseth (fantastique Annie Mercier) apporte une touche de vie dans ce qu’elle a de bon sens vulgaire à ces êtres éthérés se battant, en vain, contre des fantômes.

Rosmersholm“, de Henrik Ibsen, mise en scène de Stéphane Braunschweig, avec Maud Le Grevellec, Claude Duparfait, Annie Mercier, Christophe Brault, Jean-Marie Winling et Marc Susini, jusqu’au 16 janvier 2010, mercredi à 19h30, vendredi à 20h30, samedi à 17h, dimanche à 15h30, durée du spectacle : 2h30, Théâtre de la Colline, 15, rue Malte-Brun, Paris 20e, m° Gambetta, 27 euros (abonné : 13 euros, moins de 30 ans : 13 euros, moins de 30 ans abonné : 8 euros). Réservation : 01 44 62 52 52.

Photo : Elizabeth Carecchio