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Les désemparés, un trésor de Max Ophuls avec James Mason enfin disponible en Dvd

Vendredi 12 mars 2010

Max Ophuls a passé peu de temps aux Etats-Unis, entre ses années allemandes et françaises. Le réalisateur de “La ronde” a réalisé 3 films pour Hollywood : Lettre d’une inconnue (1948), Caught (1949) et les désemparés (”The Reckless moments”, 1949). La copie restaurée de ce dernier film, à l’écran le 31 mars, et disponible en Dvd le 7 avril, fait mentir l’idée fixe que “Lettre d’une inconnue” est le chef d’oeuvre américain de max Ophuls. Film noir vantant l’amour maternel dans un village bourgeois de la côte ouest, les désemparés est une oeuvre un peu oubliée. Plus pour longtemps.

Alors que la plupart des maris américains sont revenus de la guerre, celui de Lucia Harper (Joan Benett) est reparti pour Berlin afin d’y superviser al construction de ponts. La jeune maman est donc seule dans sa jolie ùaison de Balboa (banlieue de LA) avec son beau-père, son fils un peu mécano et très débraillé, et sa fille Bea, 17 ans. Cette dernière, romaniques étudiante d’arts fréquente un jeune homme mal famé, Ted Derbyet Lucia tente de mettre fin à cette liaison. Or Derby est retrouvé mort. Un type étrange (James Mason) vient alors voir Lucia chez elle. Il est en possession de lettres d’amourde Bea à Derby et veut la faire chanter. Peu à peu la mère de famille et son maître chanteur développent une relation qui dépasse les simples affaires…

Film noir déjà infléchi par un certain retour au réalisme, “Les désemparés” place immédiatement ses spectateurs au coeur d’une bonne famille américaine d’après-guerre. Portée par la grâce de Jona Benett, qui était égalemnt la femme du producteur du film, Walter Wagner, et surtout par le génie élégant d’un James Mason ravi de travailler avec un cinéaste culte mais n’ayant pas encore trouvé son public à Hollywood, l’intrigue garde en haleine du début à la fin. A la direction de la photographie, Burnett Guffey sublime les deux personnages principaux, et transforme leurs brèves rencontres incohérentes des jeux d’ombres troublants.

“Les Désemparés”, de Max Ophuls, avec Joan Benett, James Mason, Geraldine Brooks, Henry O’Neill, USA, 1949, 79 min + 62 minutes de bonus, dvd master restauré HD, Carlotta films, 19.99 euros, sortie le 7 avril 2010.

Sortie en salle en copie restaurée le 31 mars.

La révélation de Hans Christian Schmid, un thriller européen très réaliste au TPIY

Mardi 2 mars 2010

Après l’intimiste “Requiem”, le réalisateur allemand Hans Christian Schmid retrouve le scénariste Bernd Lange pour “La Révélation”. Un thriller au casting européen qui retrace avec un réalisme suffoquant le procès d’un criminel de guerre serbe au Tribunal Pénal International pour la Yougoslavie. Alors que le TPIY doit clore ses activités  à la fin de l’année, après 17 ans de services, et que le criminel de guerre serbe Radovan Karadzic doit finalement être jugé ce mois de mars après avoir boycotté l’ouverture de son procès en octobre dernier, “La révélation” est d’une actualité brûlante. Sortie le 17 Mars 2010.

Un criminel de guerre imaginé par Schmid et Lange, Goran Duric, doit comparaître devant le TPIY pour Crimes contre l’Humanité, alors qu’il brigue la présidence serbe. Alors qu’elle n’est pas tout à fait prête à accepter une mission si délicate, la procureure Hannah Maynard (Kerry Fox Ours d’argent pour son rôle dans “Intimité” de Chéreau en 2001 et que l’on a vue dernièrement à l’écran dans “Bright Star” de Jane Campion) se trouve discréditée lorsque les propos de son témoin principal sur l’épuration ethnique d’un village bosniaque sont prouvés êtres des faux. Après que le mensonge a été démontré sur le terrain, ce témoin se suicide. Folle de rage à l’idée d’avoir été dupée par un témoin dans lequel elle avait confiance et à l’idée de laisser filer Duric qu’elle sait coupable, elle se tourne vers la sœur de son témoin, Mira (Annamarica Marinca, dévoilée dans le rôle principal du film de Robert Mungiu “4 mois, 3 semaines et deux jours”) . Celle-ci en sait bien plus sur les crimes de guerre de Duric qu’elle ne veut bien l’avouer. Mais convaincre cette mère de famille heureuse qui a refait sa vie à Berlin de témoigner à la barre du TPIY n’est pas facile. C’est aussi prendre le risque de la mettre physiquement en danger quand non seulement la Serbie, mais aussi toutes les autres puissances européennes ont intérêt à tirer un trait définitif sur le passé douloureux de l’ancienne Yougoslavie…

Avec un casting européen, un mélange de langues très réaliste (et la roumaine Annamarica Marinca est tout à fait crédible en bosniaque), ainsi qu’une flopée de halls d’hôtels, d’avions et de voyages entre La Haye et Sarajevo, “La révélation” donne à voir de manière simplifiée et néanmoins extrêmement réaliste les conditions d’un procès au TPIY. Tout, des auditions, aux reconstitutions en passant par la garde protégée des témoins et ce qu’on peut ajouter à la liste des accusations d’un criminel de guerre en cours de jugement y est évoqué. Pour être sûre de ne pas trahir la réalité, l’équipe du film s’est rendue à La Haye et s’est assuré les conseils techniques de Florence Hartmann, ex-porte parole de la procureure générale du TPIY, Carla Del Ponte. Au-delà de cette prouesse réaliste, “La révélation” soulève des questions cruciales sur le mode haletant du thriller. Alors qu’on ne sait pas jusqu’au bout si le criminel de guerre va pouvoir être inculpé, la question de savoir quel rôle, toujours  destructeur et souvent nécessaire, le témoignage joue pour une victime, 15 ans après, y est traitée avec profondeur et subtilité à travers le jeu bouleversant d’Annamarica Marinca. Et un épineux problème est courageusement abordé de front quand le film montre à travers le personnage du fiancé de la procureure (incarné par le sudéois Rolf Lassgård qui nous est familier en Kurt Wallander dans l’adaptation des romans de Henning Mankell), comment les grandes puissances européennes préférent laisser des crimes contre l’humanité impunis pour enterrer un passé de violence et permettre une rapide inclusion de la Bosnie et de la Serbie dans l’Union Européenne. Sensuelle et sensible de A à Z malgré la gravité de son rôle et le caractère aseptisé des ambiance dans lesquelles elle évolue, Kerry Fox porte avec une pudeur rayonnante son rôle de justicière très souvent bridée par les lourdeurs administratives et les enjeux politiques qui lui échappent.

Primé dans de nombreux festivals européens (Prix de la paix du festival de Munich, Double prix d’interprétation du festival du Cinéma Européen Cinessone 2009…) “La révélation” est une réussite éthique et esthétique, sorte d’”Interprète” de Sidney Pollack (2005) à l’européenne et bien mieux réussi!

La révélation” (Storm/ Sturm), de Hans Christian Schmid, film  Allemand, Danois et Hollandais, avec Kerry Fox, Anamaria Marinca, Stephen Dillane, Rolf Lassgård, Alexander Fehling, Tarik Filipovic, Kresimir Mikic, Steven Scharf, Joel Eisenblätter…, scénario de Bernd Lange, 2009, 1h43, sortie le 17 mars 2010.

Sortie ciné : Shutter Island ou la brume rétro de la paranoïa

Vendredi 26 février 2010

Avec “Shutter Island”, l’équipe Scorsese/DiCaprio est de retour sur nos très grands écrans, après “Gangs of New-York”, “Aviator” et ” Les infiltrés”. Inspiré du best-seller de Dennis Lehane (qui avait aussi signé “Mystic River”), “Shutter island” nous plonge dans une prison-hôpital psychiatrique des années 1950. L’enquête du Marshal Teddy Daniels pour retrouver une “patiente” mystérieusement disparue se transforme en lutte inégale contre une folie monstrueusement administrée. L’enfer de la paranoïa rétro vu par Scorsese renoue avec l’esthétique expressionniste pour le grand plaisir d’avoir très peur…

Vétéran traumatisé de la Deuxième Guerre mondiale, l’U.S. Marshal (policier fédéral) Teddy Daniels (Leonnardo DiCaprio) est affublé d’un nouveau coéquipier, Chuck Aule (irrésistible Mark Ruffalo en macho adjuvant) pour une mission spéciale : retrouver une prisonnière mystérieusement échappée d’un hôpital psychiatrique où sont détenus des criminels : Shutter Island. Mais le voyage commence mal pour Daniels qui a un terrible mal de mer, est hanté par la mort de sa femme (Michelle Williams, apparition parfaitement désincarnée), et découvre bien  vite qu’il est impossible que la prisonnière se soit échappée seule d’une cellule fermée à clé de l’extérieur sur une île rocailleuse dont les bordures sont des falaises tombant à pic sur un Atlantique déchaîné.

Suspicieux, et privés de leurs armes par la loi locale, Daniels et Aule doivent vite se plier aux règles de Shutter Island, dirigée par l’inventif Dr Cawley (auquel Ben Kingsley prête toute son insaisissable élégance britannique). Et enfermés sur l’île par la tempête, les marshals se trouvent bien vite confrontés à une folie contagieuse : Cawley et son équipe ont-ils d’autres plans que soigner et garder leurs “patients”? Et quelles raisons personnelles ont poussé Daniels à accepter une mission qui semble sortir de sa routine?

Reconstituant minutieusement l’univers psychiatrique des années 1950 avec son arsenal de camisoles, électrochocs, et trépanations, Scorcese invite le spectateur à entrer dans un thriller psychologique et gothique qui frise le genre de l’horreur. Sous des trombes d’eau et porté par des images délicieusement obscures (les gris du directeur de la photographie, Robert Richardson, étant parfois retravaillés numériquement), Shutter Island est une invitation à l’enfermement dans la folie.

Les paranoïas des personnages rejoignent celle de l’Amérique des années 1950. Si celle-ci a hérité du film noir, en donnant asile aux anciens réalisateurs juifs expressionnistes de Weimar, en accueillant des scientifiques de l’acabit d’Oppenheimer ou de Werner von Braun, elle a aussi hérité du III e Reich une fâcheuse tendance à faire de l’homme un animal de laboratoire où l’expérience est bien celle d’une destruction. Dans le cas de l’hôpital psychiatrique de Shutter Island, cette ambivalence est représentée par le personnage du docteur Naehring (interprété par l’immense Max von Sydow qui a notamment joué dans le 7e sceau de Bergman).

Sous les costumes un peu cheap et parfaitement fifties de Leonardo DiCaprio, et les robes à fleurs de Michelle Williams, Scorsese a fait appel à cette mythologie allemande en créant un climat d’inquiétante étrangeté directement inspiré de l’expressionnisme Allemand (”Le cabinet du docteur Caligari”de Robert Wiene auquel le réalisateur a immédiatement pensé en lisant le roman) et de son héritage américain (”Laura” d’Otto Preminger ou encore “Le procès” d’Orson Welles que Scorcese a fait voir à tous ses acteurs). D’ombre portée en ombre portée, et de jeu de piste en jeu de rôle dans l’aqueux marasme de la psychose organisée, le spectateur entre cercle après cercle dans l’intime d’une folie qui a un visage de plus en plus familier… Pour  finir par douter de tout et tous à la fin du film et faire l’expérience troublante de douter de ses propres peurs.

Un grand film noir, extrêmement référentiel, haletant, et évidemment parfaitement cadré par maître Scorsese.


Shutter Island - Bande-Annonce / Trailer B [VOST FR]
envoyé par Lyricis. - Court métrage, documentaire et bande annonce.

Shutter Island” de Martin Scorsese, d’après le roman de Dennis Lehane avec Leonardo DiCaprio, Ben Kingsley, Michelle Williams, Mark Ruffalo, Max von Sydow, et Patricia Clarckson, USA, 2010, 2h17,

Valérie Mréjen filme l’hôpital psychiatrique de Valvert

Vendredi 26 février 2010

La plasticienne, auteure, et réalisatrice de “Pork and Milk” (2006) a accepté un film de commande  : filmer un hôpital psychiatrique de Marseille datant des années 1970 et dont le fonctionnement repose sur la libre circulation des patients et leur interaction avec avec tout le personnel soignant ou administratif de l’institution. Un film réalistee t humain, qui fait figure d’anti-”Shutter Island”, et où Mréjen a glissé toute la poésie de son oeil mélancolique.

Né de la psychothérapie institutionnelle qui prône une psychiatrie ouverte et reposant sur le dialogue et le contact aux patients, l’hôpital de Valvert a ouvert ses portes dans les années 1970. Depuis les principes d’organisation sont demeurés inchangés : les patients (même ceux qui y restent des années) circulent librement dans les jardins et à la cafétéria de l’hôpital et l’accent est mis sur leur contact aux infirmiers, aux médecins, mais aussi aux employés de l’administration comme la directrice du centre de documentation. Toutes les portes sont ouvertes à Valvert, situant l’institution aux antipodes de l’atmosphère asilaire de surveillance panoptique des patients.Mais les fonds s’amenuisent et donc  l’hôpital n’est plus en mesure de proposer à ses patients des vrais emplois rémunérés, et donc un travail salutaire, même si pas toujours efficace, ceux-ci continuent de se promener et de s’exprimer librement. sans parti pris, et parfaitement en accord avec le principe de dialogue qui définit Valvert, avec sa caméra souple et poétique, Mréjean est allée rencontrer infirmiers, administratifs et patients. Et ces derniers sont traités avec une humanité quiconsiste à écouter avec attention ce qu’ils ont à dire, et qui si on se concentre, semble toujours assez cohérent dans le film de Mréjen. Alors que les plans fixes des interview évoquent cette attention aux mots, les longs travelling dans les couloirs de Valvert, où le visage muettement  endeuillé de la réalisatrice fait par deux fois apparition évoque tout un monde lointain : ces contrées milles fois explorées et jamais totalement balisées de l’esprit humain.

Entre réalisme et humanisme, Valvert est un petit bijou à découvrir en salles le 10 mars.

Valvert, de Valérie Mréjean, France, 2008, 52 min.

In the air : George Clooney joue les faux méchants

Mercredi 27 janvier 2010

Jason Reitman, le réalisateur de “Thank you for smoking” et surtout de “Juno” acclamé à Sundance réalise un nouveau hit  faussement politiquement incorrect en filmant George Clooney dans le rôle d’un misanthrope matérialiste dont le travail est de licencier ses concitoyens en pleine crise. De belles images pour une ode à American Airlines et à la classe moyenne américaine.

Après avoir dressé le portrait d’un lobbyiste de tabac dans “Than you for smoking” et d’une adolescente enceinte dans “Juno”, Jason Reitman s’attache à nouveau à un personnage décalé, extrait d’un roman de Walter Kirn, revu et corrigé sous les auspices de deux figures féminines. Ryan Bingham (George Clooney) est un homme d’une quarantaine d’années qui travaille pour une compagnie proposant aux sociétés de faire face pour elles aux employés qu’elles licencient. Basé à Omaha (Nebraska), il ne passe jamais plus de 50 jours par an chez lui. Sa vraie patrie est comme l’indique le titre original du film “Up in the air” :  Les baies vitrées des aéroports, l’air confiné des avions, les plus belles voitures de location, et les hôtels semi-luxe qui bordent les aéroports sont son foyer. Dans tous ces lieux, Ryan est ultra-VIP à grands renforts de cartes magnétiques de fidélité. Fuyant tout attachement, il a pour hobby de donner des conférences sur le bonheur de se libérer des responsabilités, qu’il illustre en manipulant un sac à dos qu’il faudrait virer. Mais lorsque la jeune Natalie Keener (Anna Kendrick que vous connaissez de Twilight) vient de Cornelle expliquer au boss de la firme de licenciement (Jason Bateman, le papa adoptif du bébé de Juno) qu’on pourrait aussi bien faire ce travail télématiquement, tout le mode de vie de Ryan est menacé… Alors qu’il doit prendre la jeune femme sous son aile pour lui montrer les ficelles du métier, une autre lady vient déranger sa solitude heureuse : Alex (Vera Farminga qui incarne la quadra américaine parfaitement conservée). Vivant au même rytme  que Ryan, Alex parvient à provoquer un attachement dangereux chez le misanthrope endurci… Sous l’emprise de DEUX Célimène, Alceste va-t-il changer?

Produit par son papa, Ivan Reitman (le producteur et réalisateur de Ghostbuster )Jason Breitman brosse, à son habitude, des personnages à la fois moyens et extraordinaires. Aidé par des acteurs formidables (Clooney, quoiqu’on en dise, est le seul à pouvoir jouer avec classe et humour le personnage de Ryan), son cher directeur de la photographie, Eric Steelberg, et une minutie formidables sur les détails des villes visitées, Reitman parvient à raconter la transformation subtile de Ryan. Son autre objectif est d’évoquer la crise économique actuelle aux États-Unis. C’est pourquoi les brefs portraits des licenciés proviennent véritablement d’entretiens réalisés dans des villes dévastées comme Detroit ou Saint Louis… A vous de décider si la beauté et la légereté du traitement de ces scènes documentaires sont à la hauteur de leur sujet…

In the air“, de Jason Breitman, avec George Clooney, Vera Farmiga, Anna Kendrick, Jason Bateman, Melanie Lynskey, Amy Morton, USA, 2009, 1h50 min, sortie le 27 janvier.

Joann Sfar dépoussière Gainsbourg

Dimanche 24 janvier 2010

« Gainsbourg, (Vie héroïque) » est, comme son sous-titre, plus un conte évoquant la figure du dandy de la chanson française qu’un biopic grandiloquent. On y retrouve à chaque image l’univers fascinant du dessinateur Joann Sfar.

En décidant de s’appesantir sur les jeunes années de Lucien Ginsburg, et en passant très vite sur les années d’auto-destruction, le dessinateur du « Chat du rabbin » redonne un coup de jeune à Gainsbarre. C’est l’enfant au bord d’une plage qui intéresse Sfar : l’enfant artiste-peintre rêveur et l’enfant juif apeuré pendant la guerre. Débutant dès le générique par une série de dessins très stylisés, Sfar marque tout de suite la vie de l’idole de sa propre patte. Et sa décision d’évoquer plutôt que de montrer les fantômes de l’auteur-compositeur donne aux 2h10 de film une légèreté quasi-onirique. Sfar insiste longuement sur la judéité de Ginsburg : les accents justes de la famille russe immigrée, l’amour et l’exigence du père, et surtout l’étoile et la cache dans une école catholique pendant la guerre, où la figure de l’affiche de la tristement célèbre exposition « Le juif et la France » sort de son cadre pour accompagner l’enfant pendant les sombres années.

Les années de vraie Bohême de l’enfant qui se destine à être peintre sont le cœur du film : la rencontre avec Frehel (géniale Yolande Moreau), alors que le gamin de onze and drague un modèle, puis celle de sa première femme avec qui il passe sa première nuit dans l’atelier de Dali, et enfin celle de Boris Vian (inévitable Philippe Katerine) et des frères Jacques, qui comme le veut la chanson lui beurrent sa tartine avant d’entonner sur scène « Le poinçonneur des lilas » et de lancer Serge Gainsbourg. Sfar dépeint cette atmosphère avec la même légèreté érotique qu’il avait employée pour faire revivre le Montparnasse des années 1920 dans sa BD sur « Pascin ».

Selon Sfar, Gainsbourg découvre qu’il doit se détourner du crayon pour reprendre le piano de son père lorsqu’il rencontre son double. Ce fantôme est une figure fantasmatique de lui-même (nez crochu démesuré et oreilles paraboliques) qui est à la fois son guide, son inspiration de poète et son coup de pouce en cas de timidité touchante avec les femmes. Ce double qu’il appelle « ma gueule » est une sorte de dibouk hassidique qui s’efface quand Gainsbourg prend (trop ?) confiance en lui après l’affaire Bardot.

Dans ce dernier rôle, Laetitia Casta, génialement dirigée, est une parfaite Camille du mépris à l’énonciation toujours trainante. Puis lorsqu’il rencontre Jane Birkin (touchante Lucy Gordon) et renvoie son double, Gainsbourg semble commencer sa chute, sa « gueule » se retournant contre lui pour lui susurrer les impertinences et les excès de la fin de sa vie. Fort heureusement, Sfar n’épilogue pas longtemps sur Gainsbarre et son jeu pervers avec les médias, conservant de ces années deux chansons : « je t’aime, je t’aime » et « aux armes etc », et passant outre le billet brûlé ou les passages télé en état d’ébriété avancée. Pari réussi donc pour ce conte qui présente bien la face solaire et héroïque de Gainsbourg avec un grain de folie, et quelques épis de fantaisie.

Note : regardez bien, parmi les musiciens autour d’Eric Elmosnino, vous pourrez deviner : Gonzales, Mathias Malzieu, ou Thomas Fersen, et Sfar lui-même s’est grimé en Brassens.

« Gainsbourg, (Vie héroïque) », de Joann Sfar, avec Eric Elmosnino, Lucy Gordon, Lucy Gordon, Anna Mouglalis, Laetitia Casta, Mylène Jampanoï, Philippe Katerine, Deborah Grall, Razvan Vasilescu, Kacey Mottet, et Sara Forestier, , France, 2h10, sortie le 20 janvier.

Lebanon, la guerre depuis un tank

Mercredi 13 janvier 2010

Lion d’or à Venise cette année, le film autobiographique de l’israélien Samuel Maoz montre la première guerre du Liban depuis le viseur d’un tank. Fruit de vingt ans de maturation, « Lebanon » est visuellement superbe et moralement éprouvant. Avant première au forum des images le 12 janvier.

« Je n’avais jamais tué quelqu’un avant cette terrible journée. Je suis devenu une vraie machine à tuer. Sortir  ce tank de ma tête m’a pris plus de vingt ans. C’est mon histoire ».

S.M.

Après «Valse avec Bachir » d’Ari Folman, et « Beaufort », de Joseph Cedar, « Lebanon » est une autre évocation de l’invasion du Liban par un vétéran sur Grand écran. Samuel Maoz se rappelle ses dix-neuf ans, la peur et la fin de l’innocence lorsqu’il s’est retrouvé tireur dans un tank chargé de traverser la frontière libanaise. Aux côtés de trois hommes aussi jeunes que lui : Herzl, chargeant les obus,Ygal conduisant le tank et Assi commandant la troupe, Shmulik se retrouve dans des villes déjà bombardées du Sud du Liban, obligé d’obéir aux ordres de leur chef Jamil et de tuer des hommes, parfois des civils, sans quoi il expose sa vie et celle de ses camarades dans et hors du tank. Or, ce tank dévie de son chemin et se retrouve en région syrienne, là où Tsahal ne peut plus venir en aide à ses hommes…

En filmant « Lebanon », Samuel Maoz est finalement parvenu à surmonter un trauma. En plongeant son spectateur dans la réalité crue et aveugle de la guerre, il s’est lui-même libéré d’un poids qu’il partage avec de nombreux hommes de sa génération. Dur avec lui-même, ses acteurs (qu’il a enfermés pendant des heures dans un container pour leur faire ressentir la terreur qui a pu être la sienne en été 1982), et ses spectateurs à qui il n’épargne aucun détail du quotidien du soldat en guerre, Maoz a trouvé un angle visuel fantastique pour transmettre son expérience. La caméra est enfermée dans le tank, et le monde extérieur n’est visible que par le biais du viseur de  Shmulik. On entend les résultats des tirs, lorsque le commandant décrit par le canal de la radio militaire les blessés et les morts. Se réclamant de grands cinéastes ayant filmé la passivité dans la guerre comme Tarkovski dans l’ « Enfance d’Ivan » (1962), Maoz a su par ce procédé du viseur rompre la monotonie d’une réalité faite d’ordres, de saleté, de corps déchiquetés, et de terreur par des scènes poétiques mais néanmoins effrayantes comme la vision d’une femme libanaise qui survit à une grenade dans son appartement, recherchant sa fille morte dans les décombres, et ses vêtements prenant feu alors qu’elle se trouve devant le char. Même s’il a été parfois très critiqué en Israël, puisqu’il montre une « guerre sale », où les guerriers de Tsahal sont à la fois des victimes et des bourreaux, l’objectif du réalisateur n’est pas de dénoncer mais de partager son expérience et de la retranscrire avec exactitude. Ce voyage au bout de la nuit d’un jeune soldat israélien est un témoignage essentiel, et dont on ne peut que louer la force esthétique et historique.


Lebanon sur Comme Au Cinema

« Lebanon » de Samuel Maoz, avec Yoav Donat, Itay Tiray, Oshri Cohen, Michael Moshonov, Zohar Strauss, Israël, 93 min, sortie le 3 février, avant première au Forum des images le 12 janvier.

A Serious Man : les frères Coen revisitent leur enfance à l’humour gris

Mercredi 13 janvier 2010

C’est seulement à leur 14 e film que les excentriques frères Coen prennent un tournant autobiographique.  “A serious man” revisite le Minnesota et la communauté juive où Joel et Ethan Coen ont grandi à la fin des années 1960. Une comédie plus amère que douce dans la grisaille déjantée de la banlieue consommatrice de tout, y compris des conseils des rabbins.

Larry Gopnik (Michael Stuhlbarg)est un professeur de physique sans histoire dont la vie tombe en morceaux : sa femme veut le quitter pour leur voisin, Sy Ableman (irrésistible Fred Melamed) et l’envoie dormir à l’hôtel. Alors qu’il brigue une position plus importante dans son université, des lettres de dénonciation envoyées par un élève lui portent préjudice, son fils est complétement à l’ouest, à quelques semaines de sa Bar-Mitzvah, et sa fille est obsédée par l’idée de se faire refaire le nez. Par-dessus le marché, Larry doit aider son turbulent frère et éviter les séductions de sa voisine. II ne faut pas moins de trois rabbins pour conseiller Larry dans ses malheurs soudains de “Job moyen”…

Commençant sur une parodie du Golem de Paul Wegner, avec une scène polonaise du XIX e siècle qui évoque un conte hassidique absurde, “A Serious man” est bourré de références à un judaïsme, parfois absurde, parfois touchante, tel que les frères Coen l’ont connu dans leur enfance. Aux antipodes de “Burn after reading”, qui, sans scénario, tenait sur son casting royal, ce nouvel opus des Coen, met à l’honneur d’excellents acteurs inconnus du grand public; mais il repose sur une vraie quête de sens, aussi absurde, gris et glauque soit le monde de la classe moyenne juive des banlieues du Minnesota.

Glauque est bien le mot clé pour définir l’atmosphère d’un film extrêmement drôle, bourré d’ironie et qui pourtant met extrêmement mal à l’aise. Roger Deakins, qui était également le directeur de la photographie de “Barton Fink” a su donner à l’image une lumière grise, molle et triste, dans laquelle des acteurs au physique médiocre se trouvent comme prisonniers. Ainsi, pris en étau entre le matérialisme moderne, et l’absurde d’une spiritualité juive décrite par les frères Coen comme une superstition, Larry est une âme égarée. L’excellent Michael Stuhlbag sait rendre touchant  ce personnage pourtant trop moyen pour être intéressant, faisant tout avec sérieux, et que la vie attaque sans crier gare.

Les frères Coen font ce qui leur plaît, sans aucune démagogie pour leur public. “A serious man” n’échappe pas à cette courageuse règle. Et il s’agit probablement de leur meilleur film depuis “The Big Lebowski”. Mais si l’humour décalé qui est la signature des frères Coen est bien là, il n’empêche pas l’évocation d’une grande misère humaine. Cette tristesse, alliée à la multiplicité de références plus communautaires que d’habitude, peuvent peut-être lasser les fans les plus fidèles des réalisateurs.


A serious man - Bande-annonce
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“A Serious Man”, de Joël et Ethan Coen, avec Michael Stuhlbarg, Fred Melamed, Richard Kind, Aaron Wolf, USA, 2008, sortie le 20 janvier.

« Le Londres-Louxor », architecture utopique au cœur du nouveau roman de Jakuta Alikavazovic

Mardi 5 janvier 2010

Après le succès de « Corps volatils » (Goncourt du premier roman 2008), Jakuta Alikavazovic revient chez l’Olivier avec un autre roman où ses origines balkaniques et l’exil à la suite de la guerre de Yougoslavie apparaissent en filigrane d’une histoire d’amour et d’architecture très parisienne. Une énergie et une culture qui ne peuvent que séduire.

Dans un Paris Baal Babylone aussi bien hantée par son passé que fréquentée par une faune d’exilés venus de toute l’Europe de l’est, Esme est une jeune fille pas très sûre de sa beauté, assez réfléchie et timide à rebours puisqu’elle accepte d’endosser la représentation médiatique et télévisée de livres écrits par un autre. Elle traîne souvent au cinéma déserté le Londres-Louxor, dont les labyrinthes et les consommateurs ont la fâcheuse manie baroque de suggérer plutôt que de dénoncer. Un vieux garçon critique littéraire infect, Anton, tombe amoureux d’elle, via les livres qu’il n’a pas écrits. C’est toujours mieux que les hommes qui fondent pour Esme après un dépit amoureux avec sa sœur, et Anton et Esme forment un couple étrange et fascinant : lui, vieux garçon, détaché de tout confort matériel, ou de toute velléité de faire reconnaître son talent, et elle, si réservée qu’elle en disparaît presque de la page. Les tourtereaux vont-ils réussir à retrouver la sœur de Esme sans trop creuser dans un passé douloureux d’exil, de traditions brisées, de langues oubliées et de doute radical sur la nature de l’homme (et de la femme) ?

Dans un style drôle, rapide, et complice, la jeune Alikavazovic sait suggérer les trous noirs du passé, sans jamais s’appesantir sur une trop plombante mémoire. Luftmädchen peu banale, Esme erre dans les couloirs du Louxor, très critique vis-à-vis des séductions de braise de sa sœur et pourtant éperdument dépendante de son retour dans sa vie. Cosmopolite, postmoderne, et architecturalement très documenté « Le Londres-Louxor » est un roman français… qui ne ressemble pas à un roman Français, mais à une tentative digne du nouveau monde de recréer tout un pays sous-terrain à partir de la seule déficience de mémoire du personnage principal. Il y a à la fois du Borges et du Blanchot dans ces disparitions obscures et néanmoins tellement éclairantes sur les nostalgies sans centre de l’exil.

« Le Londres-Louxor », de Jakuta Alikavazovic, L’Olivier, 192 p., parution le 7 janvier.

« Il arrivait peu de choses à Esme ; tout était fait de façon à ce qu’il lui arrive le moins de choses possible. Elle était satisfaite de cette organisation. Elle voulait que sa vie soit à l’image des lieux qu’elle occupait. Elle vivait dans un studio très simple ; d’un regard on y voyait tout. Cela la rassurait. Elle avait des meubles de série, scandinaves, qu’elle avait montés elle-même. Sans les livres disait sa sœur, son appartement aurait eu l’air un peu spartiate. Sans les livres il aurait eu l’air militaire. »

Dvd : Douglas Sirk, les années allemandes

Dimanche 29 novembre 2009

Carlotta propose un premier coffret de films réalisés par Douglas Sirk (Demain est un autre jour, Mirage de la vie…) au temps où il travaillait pour la UFA et signait encore ses films Detlef Sierck. L’occasion également de redécouvrir les débuts de la superstar du cinéma nazi, Zarah Leander.

En 3 Dvds et 4 films, c’est le cœur de la période allemande du réalisateur Douglas Sirk que vous pouvez redécouvrir. Réalisateur d’origine danoise, venu de la mise en scène de théâtre, Douglas Sirk a travaillé pour le grand studio allemand, la UFA, pour laquelle il a découvert la superstar d’origine suédoise et à la voix grave inoubliable, Zarah Leander.

Les deux premiers films concentrés sur le premier Dvd sont des adaptations. “La fille des marais” (1935) est tirée d’une nouvelle de Selma Lagerlöf et montre sur un mode naturaliste la séduction troublante d’Helga, fille-mère un peu sorcière, venue d’une ferme perdue dans les marais de la campagne suédoise. “Les piliers de la société” (1935) est un film sur les dessous de l’ascension sociale, inspiré d’une pièce du norvégien Henrik Ibsen, dont la structure est revue pour l’écran. Avec l’acteur nazi  Heinrich George (”Metropolis”, “Le juif Süss”…) qui a été déporté par les soviétiques, après la guerre.

Restaurés avec habileté, ces deux films témoignent des débuts talentueux de Sirk avec la caméra. Sirk disait que la lumière et l’angle représentaient la philosophie du cinéma…

Le deux films suivants sont issus de la rencontre entre Douglas Sirk et l’égérie suédoise Zarah Leander. Après le départ de Marlene Dietrich pour les Etats-Unis et face au refus de Greta Garbo de tourner dans un film allemand, la UFA avait besoin d’une nouvelle star allemande. Que Douglas Sirk est allé chercher sur une scène de théâtre à Vienne. Avant même la sortie du superbe “Paramatta, bagne de femmes” (1937, le titre en allemand est littéralement “Vers de nouveaux rivages”), Zarah Leander était déjà une star en Allemagne. Dans le film, elle interprète le rôle d’une chanteuse londonienne qui, pour sauver son amant, endosse le crime d’un faux qu’il a signé et se retrouve au bagne de Paramatta en Australie. Les chansons du films (”Ich steh im Regen”, “Yes sir”, “Ein Paar Tränen werd’ ich weinen um Dich”) appartiennent désormais au Panthéon de la chanson allemande. L’année d’après Sirk et Leander reprennent leur collaboration pour un film qui sera un succès mondial : “La habanera”. L’histoire est celle d’une jeune suédoise partie en voyage à Porto-Rico avec sa tante, et qui décide au dernier moment de rester sur l’île, pour y épouser l’élégant et dangereux Don Pedro de Avila. Dix ans plus tard, alors qu’elle se sent prisonnière sur l’île, a le mal du pays et se replie  sur son rôle de maman, l’héroïne retrouve un amour suédois de jeunesse, venu enquêter sur une fièvre contagieuse que les autorités de l’île, dont Don Pedro, tentent de dissimuler. La chanson éponyme du film est un autre tube allemand des années 1930.

Malgré certaines lourdeurs due aux conditions de production du film (propagande nazie un peu lourde sur le manque d’efficacité des américains, populations noires immédiatement liées au dévergondage dans les cabarets et casinos…) “Paramatta” et la “Habanera” témoignent de l’intérêt de Sirk pour les grands horizons (Australie, Porto-Rico) et la critique sociale. Derrière l’image lisse et maîtrisées, on peut même percevoir des fortes influences brechtiennes (Sirk avait lui-même mis en scène l’Opéra de Quat’sous) chez  le réalisateur qui a fui l’Allemagne pour retrouver sa femme juive et a eu aux Etats-Unis la carrière que l’on connaît.

Dans les bonus, ne manquez pas l’interview sans tabous de Douglas Sirk sur sa rencontre avec Zarah Leander. Vous y apprendrez que la diva avait les hanches larges, que les réalisateurs de l’époque appelaient le visage plein et placide de Leander, Garbo, ou Ingrid Bergman un “visage de vache”, et comment, déjà en 1937, on pouvait  créer de toutes pièces une nouvelle star.

Coffret Douglas Sirk, partie 1, “La fille du marais” (1935-78 min), “Les piliers de la société” (1935- 78 min), “Paramatta, bagne de femmes (1937-98 min), et “La Habanera” (1937-98 min). Films en noir et blanc et parlants, 3 dvd, VOST, 39, 90 euros. Sortie le 3 décembre 2009.