L’auteure de « Journal de la création » (1990) et de « Lignes de faille » (Prix fémina 2006) a publié son dernier roman très attendu chez Actes Sud, le mois dernier. Un voyage familial en Toscane est l’occasion pour la photographe quadragénaire Rena Greenblatt de revenir sur son passé et sur sa profession de photographe. Sensuel, féministe, et aussi bien construit que les précédents livres, « Infrarouge » se dévore d’une traite.
Photographe reconnue, d’origine canadienne et vivant en France, Rena Greenblatt est une femme moderne, indépendante et sensuelle, qui s’apprète à épouse un quatrième mari bien plus jeune qu’elle quand elle entreprend un voyage avec son père et sa belle-mère en Toscane. Troublée par le vieillissement subit du scientifique spécialiste du cerveau humain qui était son héros d’enfance, et très ennuyée par les simagrées de sa belle-mère à l’intellect un peu simple, Rena ronge son frein et fait semblant d’être une touriste ordinaire en leur compagnie. Le temps libre et les rêves tourmentés qu’elle fait dans sa chambre d’hôtel solitaire lui permettent de revenir sur sa vie : son amie imaginaire, Subra, son modèle, Diane Arbus, qui l’emporte haut la main face aux influences de Araki et Lee Miller, sa meilleure amie actuelle, Kerstin, et aussi ses rapports difficiles avec son frère et sa mère, morte à 37 ans après une tragédie familiale dans laquelle Rena était partie prenante. Elle revient également sur la liberté de ses fantasmes et de ses désirs, ainsi que son identité de femme, de mère et de « demi » juive. Enfin, elle évoque ses grandes séries de photos passées, une sur les enfants de femme prostituées, et une autre sur des hommes dont elle a essayé de percer le secret, bien souvent au lit, son appareil photo toujours collé à son corps frémissant.
La force de Nancy Huston n’est pas seulement son style, ni ses références agréables, ni même ses idées féministes, fraiches et nettes, mais inchangées depuis les années 1970. La recette de son succès vient de la structure simple et efficace de ses romans. Etalé sur huit jours qu’on relie facilement aux huit cercles de l’enfer de Dante que l’héroïne est en train de lire, « infrarouge », s’enfonce progressivement dans les dédales d’un passé souvent obscur pour éclairer les douleurs familiales et personnelles, ainsi que les culpabilités qui ont fait du personnage principal la femme forte et libre qu’elle est. Mais cette liberté se paie chère, et quand certains secrets enfouis refont surface, Rena se sent obligée d’aller jusqu’au bout de cette enquête, auprès de son père, et perd amant, travail et légèreté. Les nuances psychologiques sont des trésors que Huston cache derrière son écriture claire et harponnent la lectrice ou le lecteur jusqu’à la dernière ligne…
Nancy Huston, « Infrarouge », Actes Sud, 309 p., 21,80 euros, sortie le 5 mai 2010.
Nancy Huston rencontrera ses lecteurs le 10 juin à 19h à la librairie l’arbre à lettres, 2 rue edouard Quenu, Paris 5e, m° Monge.
Le réalisateur d’”Elisa” et des “Enfants du marais” retrouve Gérard Depardieu pour un grand film Français digne des chefs-d’œuvre de son papa, Jacques Beceker. Un dialogue scintillant et émouvant entre un homme mûr un peu simple et une vieille dame folle de livres sur un banc d’une ville de Province… A voir sans modérer l’usage enthousiaste de sa boîte de kleenex.
Germain (toujours incroyable Gérard Depardieu) est un homme de quarante-cinq ans souffrant d’avoir toujours été considéré comme “le béret” (ie l’idiot) du village, et palliant son illettrisme par l’amour du jardinage, l’amitié et une belle et simple histoire d’amour avec une jeune-femme chauffeur de bus (lumineuse Sophie Guillemin). Tous les jours, il va déjeuner au parc où il compte les pigeons. Il leur a même donné un nom à chacun! Cette attention pour les animaux qui l’entourent lui permet de rencontrer une vieille dame solitaire, perchée comme un moineau sur son banc, et toujours un livre en main : Margueritte (merveilleuse Gisèle Casadesus). Celle-ci l’appelle “jeune-homme” et sait voir la perle qui sommeille sous l’apparence un peu lourde de Germain. Elle se met à lui lire à voix haute Albert Camus et Romain Gary et, lui montrant combien une écoute attentive est à la racine même de tout bon lecteur, elle réussit là où tous les instituteurs de l’école républicaine ont échoué. Transformé, Germain se met à citer le panthéon de la littérature française devant ses camarades de bar, un peu étonnés. Une véritable histoire d’amour filial naît entre Germain et Margueritte. Et le jour où celle-ci lui annonce qu’elle perd la vue, Germain décide d’affronter son pire ennemi : la difficulté de lire, pour pouvoir continuer de traverser mots et phrases en compagnie de sa nouvelle amie.
Court, incisif et plein d’amour de l’homme et du monde, sans jamais tomber dans le sentimental, le film “La tête en friche” a un petit côté suranné qui rappelle l’âge d’or du cinéma français. Avec ce qu’il a de meilleur : des dialogues étincelants, adaptés par Jean-Loup Dabadie et Jean Becker du roman de Marie-Sabine Roger, une galerie de personnages extrêmement touchants (la vieille dame fière et solitaire, la patronne de bar amoureuse d’un jeune homme infidèle et jouée par la délicieuse Maurane, la mère dure et têtue enfermée dans son passé et la musique de Luis Mariano, et bien sûr le très touchant cancre-crème Germain), une musique signée Laurent Voulzy, et des comédiens absolument remarquables (avec également François-Xavier Demaison en amant profiteur et violent). On en sort le cœur serré et bondissant d’émotion, avec une nostalgie constructive pour la simplicité de relations profondes qui ne passent pas seulement par le fil complexe des mots mais aussi par des gestes simples : offrir du fenouil, des fleurs, un dictionnaire, s’occuper au jour le jour de l’autre, ou mettre de l’argent de côté pour ses enfants. A voir absolument.
“La tête en friche”, de Jean Becker, avec Geneviève Casadesus, Gérard Depardieu, Maurane, Sophie Guillemin, François-Xavier Demaison, et Jean-François Stévenin, France, 1h22, sortie le 2 juin 2010.
Erica Falck est sur le point de se marier. Mais entre les déboires de sa sœur, les pressions de sa future belle-mère et les enquêtes de son promis, le commissaire Patrik Hedström, l’organisation des festivités est plus que difficile… Après « La princesse des glaces », « Le prédicateur » et « Le tailleur de pierre » Camilla Läckberg, la jeune maîtresse du polar suédois est de retour chez Actes Sud… pour notre plus grand plaisir.
La petite ville de Tanumshede (ouest de la Suède) est en ébullition : une fameuse émission de téléréalité va focaliser l’attention de tout le pays sur la petite bourgade. Au commissariat, Patrik Hedström ne chôme pas : il faut assurer la quiétude du tournage de ce big brother provincialisé, accueillir une nouvelle recrue très ambitieuse, Hanna Kruse, et un accident ayant lieu le matin de l’ouverture s’avère être un meurtre. Comment le fringant commissaire de 35 ans va t-il trouver le temps de choisir son costume de mariage pour convoler en juste noces avec sa douce Erica Falck, elle-même très occupée par leur fille, sa sœur traumatisée, et les deux enfants de celle-ci ?
Digne héritière d’Henrik Mankell et Stieg Larsson, Camilla Läckberg perpétue avec talent la tradition du polar suédois. Le lecteur se réjouit de retrouver les personnages de l’auteure et leur routine toujours bouleversée par une série de meurtres, ainsi que l’exotisme à la fois dépaysant et proche d’un pays européen où l’égalité des sexes règne, tant que l’esprit de province ne jette pas l’opprobre sur l’homosexualité. Et Läckberg apporte une touche de contemporanéité à sa galerie de personnages immuables, avec la discrète mais incisive critique d’un jeu débile de téléréalité que les cadavres n’arrêtent pas. L’auteure décrit les participants paumés de jeu avec maestria, soulignant les types dans lesquels on les classe, mais ajoutant une touche d’empathie à ce constat. On comprend dès lors pourquoi et comment des jeunes gens d’aujourd’hui désirent avidement sortir de leur routine pour briller- même sous forme de caricature- sur les petits écrans de leur public.
Camilla Läckberg, « L’oiseau de mauvais augure », trad. Lena Grumbach et Catherine Marcus, Actes Sud, collection « Actes noirs », 366 p., 22 euros, sortie française le 5 mai 2010.
L’auteure, compositrice et interprète lituanienne Alina Orlova livre un album trilingue et épicé avec “Laukinis šuo dingo” (Le chien sauvage Dingo, titre d’un livre russe pour enfants). Elle est le 7 juin sur la scène de l’européen.
Elle a 22 ans à peine. La peinture et la photographie sont devenues ses violons d’Ingres. Elle chante en trois langues : anglais, russe et lituanien, a une voix haut perchée qui rappelle Regina Spektor ou Joanna Newsom, et mélange tradition cabaret à la Dresden Dolls, orchestrations violoncelle classiques à la Keren Ann new style et petits bruitages incongrus à la Cocorosie. Impertinente sous ses courts cheveux blonds, Alina Orlova est une figure centrale de la scène alternative de Vilnius. Et une femme qui a su garder une part d’enfance.
Deux ans après sa sortie à l’Est, son album “Laukinis šuo dingo” est enfin disponible en France chez Fargo. 16 titres pop et poétiques irrésistibles. L’entraînante première chanson « Lovesong », avec ses violons nostalgiques, sa poésie presque naïve, et son atmosphère cabaret représente bien l’ensemble du CD. Aux pincements des violons slaves (les accents blues de « Paskutinio Mamuto daina », le xylophone de cristal de « Utomlionnoe Solnce », la fantaisie des trémolos romantiques de « Lijo » ou « Žeme, sukis greitai » …), Orlova ajoute, avec son clavier et sa voix haute et acidulée, une naïveté claire , et des petits bruits qui parasitent délicieusement le tragique (les chuchotements de « Nojus » ou de « Transatlantic Love »), ainsi que le caractère décalé d’un cabaret magique (« Vaduokliai », « Vasaris »…).
On ne regrette qu’une chose : ne pas parler lituanien et donc ne pas comprendre toute la poésie des paroles de l’album qu’on pressent dans les titres anglais.
Alina Orlova, “Laukinis šuo dingo”, Fargo, CD 19 euros, version digitale, 9.99 euros. Myspace.
Concert le 7 juin à l’Européen, 20h, 5 rue Biot, Paris 17e, m° Place de Clichy, 18.80 euros. Pour acheter vos billets, cliquez ici.
Dix photographes de l’agence Magnum ont été invités à immortaliser le printemps Georgien, l’an dernier. Du 25 mai au 6 juin, cette traversée de la société et des paysages géorgiens est exposée à la mezzanine du Palais de Tokyo. “Vaut (carrément) le détour”, comme dirait notre fidèle compagnon, le guide vert.
Antoine d’Agata, Jonas Bendiksen, Thomas Dworzak, Martine Franck, Alex Majoli, Gueorgiu Pinkhasov, Martin Parr, Paolo Pellegrin, Mark Power et Alec Soth, tous photographes de la mythique agence Magnum ont suivi les traces de Robert Capa et de Henri Cartier-Bresson en Géorgie au printemps 2009. Et se sont répartis les tâches : A l’origine du projet, Thomas Dworzak a suivi le président Mikhail Saakashvili, Martin Parr a fait… du Martin Parr, en soulignant les aspects kitschs de la société géorgienne, Martine Franck (veuve de Henri Cartier-Bresson) s’est concentrée sur des portraits de famille, Mark Power s’est réservé l’industrie et l’économie, Alex Majorie a retrouvé les lieux des combats de 2008 entre Russie et Georgie, Alex Soth a cherché la plus jolie fille du pays. Et surtout, les clichés de Paolo Pellegrin interrogent les divers rapports à la spiritualités des habitants du pays (voir image ci-contre).
De très belles photos, en accès libre, encore tout le week-end, avant que le grand show de 30 artistes russes ultra-contemporain, qui aura lieu à partir du 12 juin dans la cadre de l’Année de la Russie et de l’exposition DYNASTY.
Après le succès de la “Chambre noire” (2004) sur la torture d’un étudiant aux convictions marxistes dans le Maroc des années 1970, Hassan Benjelloun évoque l’exil judéo-marocain du début des années 1970 depuis le bar d’une petite ville de Bejaad. Musical, tendre et fraternel.
Au début des années 1960, après la mort du roi Mohamed V, et l’indépendance du Maroc, les juifs ne sont plus bien vus et tentent de partir clandestinement pour Israël. Dans la petite ville de bejaad, le départ des juifs est une catastrophe pour Mustafa (Abdelkader Lofti). Enfin propriétaire, après avoir passé sa vie à économiser pour racheter le bar du village au dernier français y vivant encore, il risque de devoir renincer à son commerce. En effet, conformément à la loi d’Allah, s’il ne reste plus que des musulmans dans le village. le conseil pourra l’obliger à fermer son débit de boisson. Heureusement, dans son malheur, Mustafa a de la chance : le seul juif qui refuse de partir est Shlomo (Simon Elbaz), horloger et musicien. Après le départ mouvementé de sa femme et de sa fille pour Israël avec les autres juifs du village, ce dernier vient animer le bar de son voisin et ami lors de ses longues nuits de solitude …
Drôle, tendre et aussi critique (on sent bien la manière dont les rapports entre juifs et musulmans changent doucement à Bejaad, et le sionisme musclé des associations chargées de venir récupérer les juifs marocains est parodié), « Où vas-tu Moshé ? » fait partie de ces films simples dont le principal n’est pas la perfection des images, mais des dialogues savoureux, portés par des comédiens charismatiques. En juif attaché à son pays natal et refusant un « retour » qui est surtout un exil en Israël Simon Elbaz incarne – tout en musique- un personnage, où bien des exilés involontaires et bien des amoureux du Maroc se retrouveront.
A voir au cinéma les 3 Luxembourg, dès le 9 juin.
“Où vas-tu Moshé ?” (Finemachiamoshé ?), de Hassan Benjelloun, avec Simon Elbaz, Rim Shamou, Ilham Loulidi, Abdelkader Lotfi, Hassan Essakalli, Mohamed Tsouli, Abdelkader Lofti, Rabii El Kati, Abdelmalek Akhmiss, Abderrahim Bargache, Hassan Essakalli, Mohamed Tsouli Khandouki, Abdellah Chakiri, Maroc, 2008, 1h30.
Jusqu’au 4 juillet « Les Misérables » fête ses 25 ans au Théâtre du Châtelet. Une production anglaise grandiose, aussi bien du point de vue des voix que de la mise en scène, et qui rappelle au public Français ce qu’est une vraie Comédie Musicale.
Les Misérables, ou “Les Mis’” pour les intimes, c’est à l’origine, la comédie musicale créée par Robert Hossein en 1980 au Théâtre du Mogador, sur une musique de Claude-Michel Schönberg, et un texte adapté par Alain Boublil et Jean-Marc-Natel. Le producteur Cameron Mackintosh remarque le spectacle et le fait traduire par Herbert Kretzmer en Anglais. Avec le succès que l’on sait : affiche ininterrompue à Londres, 18 ans de triomphe à Broadway, et 56 millions de spectateurs à ce jour dans le monde ! Pour fêter les 25 ans du spectacle de Mackintosh, depuis un an, une production époustouflante des Misérables parcourt le monde. Elle est à l’affiche du Théâtre du Châtelet jusqu’au 4 juillet, pour le plus grand bonheur du grand public, et aussi des plus jeunes.
La musique Claude-Michel Schönberg n’a pas pris une ride et les thèmes des héros qui nous ont tous fait vibrer emportent immédiatement l’adhésion. Inspirée du décor original de John Napier et des dessins de Victor Hugo, la mise en scène romantique imaginée par Laurence Connor et James Powell est absolument somptueuse : avec une cinquantaine de comédiens-chanteurs sur scène, dans des décors industriels qui expriment bien l’urbanisation et l’enfermement dans la misère qui caractérisent du 19ème siècle dépeints par Baudelaire : le métal dentelé, élégant et néanmoins implacable semble emmurer les personnages, qu’il s’agisse de l’usine où Fantine est exploitée ou des barricades grandiose et monstrueuses des étudiants en révolte contre le pouvoir en place.. Avec une fluidité magique, la ville est toujours en mouvement. Elle se fait animale. Le climat révolutionnaire et romantique de l’œuvre d’Hugo est revu à la sauce libertaire des années 1970, et les dessins oniriques d’Hugo en fond de décor appellent à aller plus loin qu’ « à la fin du jour » pour « rêver un autre rêve ». La distribution est à l’avenant des décors : grandiose. En Valjean, John Owen-Jones exprime toute la palette de ses talents : du grave aveu d’identité de bagnard, à la superbe prière de protection pour l’homme de sa fille adoptive, « Bring me home » qui plane dans les aigus.
En face, Earl Carpenter est un Javert droit comme un « I » et tout en élégance vocale. Le timbre chaud et coloré de Gareth Gates en Marius, l’étudiant amoureux charme. Les timbres féminins sont tout aussi exceptionnels : Madalena Alberto est une Fantine déchirante, Rosalind james une Eponine à la voix puissante et blues et qui tire des larmes dans son air « On my own », et la jeune interprète de Cosette enfant à une voix d’une puissance absolument extraordinaire, notamment dans son air « Castle on the clouds ». Quant aux Thénardier (Ashley Artus et Lynne Wilmot), très clownesques dans cette mise en scène, ils n’en ont pas moins des voix à la hauteur de leurs camarades tragiques.
Il y a dans cette production des misérables, un souci de la perfection qu’on ne trouve qu’à Londres. La beauté des décors et des voix évoque aussi bien Delacroix que la magie du Paris de Carné, pour nous amener vers les thèmes intemporels et internationaux de l’enfance sacrifiée, de l’amour romantique et d’un monde meilleur à venir. A voir absolument !
« Les Misérables », de Claude-Michel Schönberg, texte anglais Herbert Kretzmer, direction musicale : Peter White, mise en scène Laurence Connor et James Powell, avec John Owen-Jones, Earl Carpenter, Gareth Gates, Madalena Alberto, Katie Hall, Ashley Artus, Lynne Wilmot, Rosalind James, et Jake Abbott, jusqu’au 4 juillet, Théâtre du Châtelet, mar-ven 20h, sam, dim, 15h et 20h, Place du Châtelet, m° Châtelet, 10 à 98 euros. Réservation ici.
L’auteure britannique du “Royaume interdit” (James Tait Black Memorial Prize, Prix Femina étranger 1994) implante son dernier roman dans les Cévennes, telles que les rêvent la bonne société londonienne. Fidèle à elle-même et au genre du réalisme poétique, Rose Tremain donne à ces « Silences » des accents délicieusement ironiques. Disponible chez Lattès à partir du 2 juin 2010.
Un grand antiquaire londonien, Anthony Verey, sent la fin de sa vie arriver. Il décide d’entreprendre une dernière grande chose : acheter un mas dans le Sud de la France et l’aménager pour atteindre la perfection. C’est sa sœur Véronica, le seul être qu’il chérit vraiment, qui l’a inspiré dans cette démarche. Spécialiste des jardins, celle-ci tente d’en cultiver un sans eau dans le Sud de la France et d’enfaire un livre. Mais la compagne de Veronica, Kittty, aquarelliste ratée, ne voit pas l’arrivée du frère d’un bon œil : jalouse de lui et de l’attention que Veronica lui porte, elle souhaite même sa mort. Anthony s’installe pourtant longuement chez sa sœur et se met à visiter plusieurs maisons. Son choix tombe sur le Mas Lunel, une maison de famille appartenant au vieil et ivrogne Aramon, qui en chassé sa sœur, Audrun. Du coup, cette dernière s’est construite une petite baraque en bord de terrain, qui bouche la vie et risque bien de décourager le pimpant acheteur britannique…
Si vous aimez les vrais et gros romans psychologiques, vous ne serez jamais déçus par Rose Tremain. Ses personnages aussi bien français qu’anglais sont touffus, socialement et moralement marqués par la vie. L’action commence comme un roman policier, à partir des sentiments de nostalgie d’une petite parisienne limogée dans les Cévennes et découvrant lors d’un voyage de classe qui la rend plus mélancolique encore que d’habitude un corps. Les multiples flash-backs éclairent avec subtilité les chemins qui ont mené chacun des personnages là où il se trouve : pour chacun, un carrefour différent de la vie. Rien n’est donc laissé au hasard, ni dans l’ombre, et Tremain crée puis étanche avec habileté la soif de son lecteur. Certaines scènes champêtres tirent également du côté de la poésie, notamment dans les réflexions intimes de ses personnages féminins : elles s’accordent si bien avec les couleurs et les bruissements de la nature. A ces ingrédients classiques, l’auteure ajoute également une touche acidulée d’ironie à la Iris Murdoch. Et la satire de la bonne société anglaise un peu dégénérée entre sa pluie, ses jardins, et ses enfants trop raffinés pour savoir se défendre rejoint étrangement celle de paysans français incestueux et alcooliques congénitaux.
Rose Tremain, « Les silences », trad. Claude et Jean demanuelli, J.C. Lattès, 402 p., 20.50 euros, sortie le 2 juin 2010.
Pour les anglophones, ne manquez pas les 10 commandements de l’écrivain, d’après Rose Tremain, sur le site du Guardian (ici). Un bel antidote au nombrilisme autofictionnel frenchy.
L’été capricieux met du temps à venir, entre coups de soleil et pluie battante. Et comme toujours l’année met du temps à finir. La fin des cours et l’envoi de dernière minute de ma “note sur travaux” (ie 30 pages qui justifient, une fois encore pourquoi j’ai eu le malheur de vouloir réfléchir, enseigner, et même ô audace publier quelques articles) me laissent un peu plus libre. Et encore une fois, plus de liberté c’est aussi plus de solitude et de temps pour réfléchir… et me remettre à écrire un peu. Avant tout, il a aussi fallu un peu dormir et tenter de profiter de journées de repos volées. A Dinard, il y a quinze jours, en voyage romantique, sinon romanesque. Sous les nuages, du sable plein les ballerines, quelques saunas, beaucoup de poisson et de tendresse et des plages et des plages de musique dans la voiture. Le Grand hôtel et ses odeurs feutrées m’ont ramenée à mes étés d’enfance au Royal de Deauville. Le retour a Paris a été brusque et violent, avec les notes des étudiants, le dossier d’agreg, et finalement, il y a une semaine, après une dernière “performance” sur Max Jacob au club des poètes, la libération. Que j’ai très bien vécue en me recréant un petit New-York à Paris : Hareng chez feu Finkielstein qui a changé de nom, frozen yoghurt chez myberry, et beaucoup de yoga dans un petit club juste à côté de chez moi tenu par un américain, et ô joie, ouvert les jour fériés de mai. Sport enfin à profusion, maintenant que j’ai le temps. Puis week-end en milieu de semaine de mercredi à vendredi dernier avec ma meilleure amie A. et toute sa famille dans le Cotentin. Pas de connexion Internet, donc peu de boîte à sorties, jolie maison avec vue sur la mer montant et descendant sous un ciel gris et froid, vieux livres de familles, et parties de scrabble endiablées avec toute sa famille. Il y a la maman de A., tellement pleine d’amour, son père, l’intello un peu torturé et néanmoins plein de bon sens de la famille, la petite nièce de 3 ans, sage comme une image, à qui je donne une fois son bain, ce qui me réconcilie avec les enfants et surtout Mam, qui a 87 ans, et ne peut plus trop bouger, mais qui me raconte un peu sa vie et qui est ravie de voir la mer à perte de vue depuis le balcon. Ça , quelques foulées sur la plage, et Jacques Brel dans la voiture, ce fut un véritable retour aux sources. Et la conscience que c’était vraiment du temps d’amitié volé avec ma chère A. que sa vie tout aussi trépidante mais tellement différente de la mienne ne me laisse qu’à l’heure du déjeuner pendant l’année. Le retour à Paris a été tonitruant. d’abord parce que je ne sais pas me reposer un peu. Si je m’arrête de courir, je m’effondre et après, il est bien difficile de reprendre mon agenda culturel, amical et intellectuel essoufflé. Ensuite parce que j’ai voulu quand même y arriver hier soir : après un shabbat en famille j’ai voulu me poser avec un livre en attendant mon doux et tendre, mais, coup de fil. B. me proposait d’aller rencontrer Anthony Coleman, à l’affiche de l’expo sur “radical jewish culture” du Mahj, dans un squat du bout de Nord de Paris (M° Max Dormoy). Je lis un demi-roman dans le métro à l’aller, et mon ami me dit… qu’il est au Mac Donald; depuis la vitre extérieure du fast food, je lève mes yeux au ciel, en guise de protestation polie. J’entre : il est attablé avec trois de mes très bons amis. Et retombe sur New-York : non pas grâce à Coleman, qui a l’air adorable, mais parce que le squat en question est une milonga où des couples dansent très sérieusement le Tango, ce qui me ramène à mes heures et mes heures de cours de l’an dernier et ma nullité terrible en la matière. Un peu blue et sacrément fatiguée de mon repos des trois jours précédents, je quitte assez tôt (minuit) la compagnie. re-métro, fin de roman, je veux envoyer un texto à une amie en phase de transition - et là, drame, un homme me vole mon i-phone des mains. Autant dire ma vie. Je me lève vite et fort et hurle “Non, non,non”, d’un ton décidé. Je cours après le ladre et l’attrape par la bandoulière de son sac. Les gens -touristes compris- sortent du métro dans un geste solidaire pour l’arrêter. Le type lâche mon précieux portable et je m’étale sur les deux genoux sur le quai. Mon sac se renverse, mais avec l’aide de mes sympathique camardes de voyage et du chauffeur du métro qui attend deux longues minutes, je récupère tout, et m’assieds sagement. Je vérifie : je n’ai rien perdu, et n’ai que deux gros bleus sur les genoux. Tout va bien, donc, même si je suis un peu choquée. Me voilà repartie pour faire face à un ami ivre et pénible que nous avons en commun avec mon chéri. Une heure, deux heures, il ne part pas, moi je voudrais partir et rejoindre la sécurité de mon lit. Mais je sens qu’il faut que je reste… Ce qui m’a couté un réveil tardif, pas de yoga, et une matinée passée sans rien y voir (lentilles de contact aux abonnés absents). De retour vers 16h dans mon quartier, toujours en petite robe noire dans le froid, je porte de lourdes bouteilles jusque chez moi : ce soir, petite soirée à la maison, avant, expo de photo à l’autre bout de Paris dont la boîte à sorties est partenaire. Et demain : pique-nique à perpéte pour une cause juive, si possible passage au forum des images où l’on projette les films de la quinzaine des réalisateurs dont un court réalisé par une amie, et une comédie musicale au châtelet. J’ai cinq articles à écrire, dois encore me changer et tartiner un peu pour ce soir, mais tout devrait bien se passer…
Jusqu’au 26 juin, la Compagnie Volens/ Nolens donne vie au texte décalé de Rémi De Vos (”Débrayage”, “André le magnifique”…) au Lucernaire. Une comédie grinçante sur la pureté perdue d’un couple très patriote formé par deux autrichiens des alpes…
Fritz et Grete sont un couple modèle : le jour Fritz travaille et compte en fonctionnaire passionné, tandis-que que Grete brique leur maison de fond en comble… en rêvant que son mariage ressemble un peu à “Sissi”, Fritz étant son Curt Jürgens et elle, bien sûr, Romy Schneider. Le soir, les époux se retrouvent autour d’un repas concocté par Grete. Et Fritz éduque en Pygmalion sa femme “simple et qui sait le rendre heureux” en partageant avec elle son sens des valeurs autrichienne. Mais dès le début de la pièce, l’idylle prend du plomb dans l’aile à cause de la naïveté de Grete. Par excès de sens pratiques, celle-ci est allée acheter du détergent au “marché cosmopolite”, le plus proche de chez eux. Le sens des valeurs locales de Fritz est perturbé par cet acte. Et de graves conséquenecs s’ensuivent puisqu’au marché, Grete a été repérée par un joli coeur balkano-carpatho-transylvanien : Yosip Karageorgevicth Assanachu. Celui-ci vient la draguer (et la violer avce son consentement) jusque chez elle, alors qu’en bon citoyen, Fritz est allé rejoindre la parade locale, habillé en bermuda de cuir…
Avec une table, deux chaises, un scotch marquant les limites de la maison, un pan de mur, et surtout trois excellents comédiens, David Lejard-Ruffet fait des miracles de mise en scène. Doublant parfaitement les répétitions du texte dans leurs gestes, les comédiens en habits folkloriques parviennent à faire pleurer de rire leur public. Et aussi à le mettre mal à l’aise ! Si la litanie inaugurale de Grete faisant le ménage efferaie -on s e demande jusqu’où l’expérience de la répétition va être poussé - le rythme s’emballe dès l’arrivée de Fritz. Cru sans être grossier, et subtil dans ses variations, le texte semble tirer de grosses ficelles pour mieux ancrer une réflexion finalement très philsophique sur les dérives de la lutte pour la conservation de la pureté. Et la fable domestique se transforme vite en boucherie raciste… Parfaite en mignonne crétine des alpes, Charlotte Petitat habite la scène d’un bout à l’autre de la pièce. A ses côtés Antoine Rosenfeld joue tout en sobriété son personnage de proto-nazi moralisateur, tandis-que Pierre-Etienne Royer incarne un étranger cliché et interchangeable, tout à fait séduisant. Inventive, drôle, et bâtie autour d’un grand texte, cette mise en scène d’Alpenstock ravira les amateurs de Thomas Bernhardt, les fans d’humour décalé, et tous ceux qui aiment réfléchir et se laisser surprendre.
“Alpenstock”, de Rémi de Vos, mise en scènede David Lejard-Ruffet, avec Charlotte Petitat, Antoine Rosenfeld et Pierre-Etienne Royer, juqu’au 26 juin, mar-sam 20h, dim 17h jusqu’au 13 juin, Théâtre du Lucernaire, salle rouge, 53 rue Notre-Dame des Champs, paris 6e, m° Vavin, 10 à 30 euros. Réservation ici ou au 0142222650.
“Fritz- Il faut sans cesse revenir à la pureté, Grete. la pureté ets le trésor qu’il faut préserver contre les tentatives de la souillure. Le monde est une pubelle où les saletés se mélangent sans aucun discernement. les saletés se mélangent sans retenue et proposent à la fin un odeur indéchiffrable… Alors qu’il suffirait qu’une saine organisation hygiéniste mondialement régulatrice distribue de solides sacs en plastique afin de maintenir ensembel ce qui doit l’être et isoler les éléments contre-nature pour disposer d’un environnement écologiste totalement satisfaisant et que la poubelle reste immaculée. Ach, j’ai fait un rêve, Grete!”