Archive pour la catégorie ‘Evènement’

#Ledébat

Jeudi 3 mai 2012

La première fois que j’ai tenu un journal, j’ai écrit au dessus de mon texte de pré-ado l’évènement politique marquant du jour. C’était l’élection de Bill Clinton. J’avais donc 10 ans. Toute mon adolescence, même dans les pires affres ou mes échauffements de jeune-fille, comme disent si joliment les allemands, j’ai toujours noté en haut à côté de la date le fait politique à retenir. Souligné deux fois. Et puis contre toute attente je suis entrée à sciences-po… et j’ai détesté devoir me pendre à la prière des news quotidiennes. Rejet, littérature, poésie, effets de langue fleuris. J’ai gardé pas mal de ça jusqu’à la fin du doctorat. Les gens qui parlaient de politique me faisaient l’effet de petits garçons plantant leurs drapeaux et alignant leurs soldats sur une mappemonde décharnée et approximative.

Mais ce soir après 2h45 de débat dense, un moment de concentration- sans pubs, sans pause pipi, sans clope, sans check d’e-mail, sans coup de fil- comme les Français ne sont plus habitués à en avoir depuis des lustres, j’ai envie d’écrire en surligné en hashtag (parce que je suis une grande fille qui tweet tweet) #ledébat2012. Ça aurait pu être le 11 septembre (je prenais l’avion pour Chicago le 12 septembre 2012), 2002, l’élection d’Obama que j’ai pourtant suivie sur place de A à Z. Eh non, c’est Hollande/Sarkozy. Finalement très frenchy, au moment où il faudrait faire les valises…

Mathieu Boogaerts

Jeudi 12 avril 2012

Petit détour à la Java hier soir où le répertoire et la présence de l’autre Mathieu (et désormais pour moi le seul) m’a complétement scotchée (expression totalement has been, sorry). Constat : Mais pourquoi ai-je jusqu’ici écouté d’une oreille seulement distraite. Bref article TLC, ici. Et suivent quelques vidéos…


Smokey Landing

Vendredi 2 mars 2012

Ces jours-ci, j’ai envie de gris. Retomber dans mes travers à la quête amollie de cheveux rassurants. Et puis : le vernis opaque sans écaillement. La fenêtre du soir, avec quelques volutes, mais une fois la laque sèche, la chaleur du lit, et les genoux sans chien, ni calmant . Platement passive, se tenir arrondie devant un bol de riz gluant, un verre d’eau de radis et tout poser en plis de contentement. Cultiver aussi les cernes qui prouvent que les nuits sont mises à profit, sans paupières lourdes et sans emportement. Ces temps-ci, J’ai envie de demie-teinte, de rien de trop vivant. Rien qu’il faudrait payer cher après, en grimaces et en tiraillements. Beaucoup de travail, c’est admis, mais seulement si je peux perdre mon temps. J’ai envie de souffler un peu, lentement; de transpirer, mais sans éreintement. J’ai envie du béton sale mais élégant des immeubles haussmanniens et des chaussées vides par mauvais temps. Le gris, ça marche aussi pour les amis : on se parle poliment, j’écoute avec esprit, je raconte la Nouvelle Orléans. On note comme tout mûrit, à table, dans un bon restaurant. Mais pas de grand récit, plus jamais de débraillement ; pas de portrait nu précis, pas d’analyse nourrie d’alcool et de retournements. Le pantalon reste seyant, et les souliers vernis. Une fois que c’est fini, après pas trop longtemps, vers dix heures et demie, j’entame une longues marche dans Paris. Mais seule, talons plats pour le tapis et en harmonie avec mes gants. Ces jours-ci, j’ai envie de gris, plus que des grands feux grisants que j’avais nourris à l’artifice et au renoncement.

Et comme je suis tellement calme et cool, voici le titre de l’illustration : “Paris la nuit”, de Nicolas de Staël, 1954.

Slalolipser

Mardi 3 janvier 2012

La matinée aurait dû être tranquille. J’aurais dû pouvoir me concentrer tranquillement sur mon travail. Et bien PAS du tout, malheureusement mon interface facebook était ouverte. C’est important pour mon travail de journaliste de suivre le fil info, et puis plaisant aussi, parfois… Mais pas ce matin. Étrangement, le matin, ce ne sont pas vos amis étrangers qui vous parlent; non ce sont les amis parisiens qui s’ennuient au bureau et passent le temps en vous dring dring dring parlant. Dans le meilleur des cas ils font une réapparition tout à fait inopportune, mais aussi in-opportuniste. Ils disent juste coucou. Là cava, après tout si on ne s’est pas parlé depuis 3 mois c’est pas sur facebook qu’on va rattraper les infos perdues. Non, les pires sont ceux qui ne vous sonnent QUE pour vous demander quelque chose: un contact, une info administrative, un conseil de sortie théâtre, un plan logement etc… en général ils baignent cette demande pénible et injuste (pourquoi viennent ils vous embêter VOUS et maintenant, ils ne peuvent pas le trouver seul ce super contact à tel magazine? et s’ils sont sûr que vous l’avez, ils ne peuvent pas appeler? ) d’une logghorée moimoimoimesque sur ce qu’ils deviennent et leurs succès de génies géniaux. Ce n’est qu’à la huitième réponse fraîche et évasive qu’ils finissent par demander de manière aussi vague qu’insistante comment vous vous portez. Et là vous êtes tellement fatigué et énervé que vous n’avez même plus la présence d’esprit de répondre comme aux fâcheux qui trompent juste gentiment leur ennui :  “désolée, je ne peux pas trop parler, je suis au bureau”(oui oui je le formule toujours de manière aussi mièvre, ca passe mieux)…Donc on répond : chavachava (spéciale dédicace au Shaga de Marguerite Duras).

A défaut de pouvoir immédiatement appliquer le point 6 de mes bonnes résolutions de 2012, il va falloir que je ruse. Et que je mette un mot sur cette technique filandreuse qui consiste à botter en touche : ne pas répondre aux requêtes éhontées en temps et en patience des “amis facebook”, sans pour autant que d’un coup sorte une violent “oublie moi”, comme celui -bien mérité- que j’ai balancé ce matin (et complétement inefficace le fâcheux a quand même envoyé une réponse de 10 lignes)

Bref, après réflexion, je crois que j’ai trouvé un verbe pour décrire ce difficile art de passer entre les “chat” et de ne PAS répondre aux sollicitations facebook entre 9h et 18h… Quelque chose donc entre la politesse de l’ellipse et la technicité d’un slalom : Slalolipser. Dorénavant, je vais donc Slalolipser, et j’espère que cela aura un goût apaisant de fleur d’oranger et une efficacité quasi-homonyme.

ps: vous comprendrez qu’en écrivant ce billet ici, je fais le pari que dans leur moimoimoiisation éhontée, les fâcheux – et les fâcheuses-  ne viendront pas pêcher jusque dans le journal d’une autre de telles doléances. S’ils y parvenaient, et perçaient à jour mon merveilleux néologisme, je perdrais et ma botte secrète et mon pari : Retour à la case grossière du “va te XXX, oublie-moi!”.

Adieu Jorge Semprun

Mercredi 8 juin 2011

Évidemment, nous savions que sa santé était mauvaise, nous nous y attendions. Mais évidemment aussi, personne à la rédaction ne voulait commencer à préparer cette nécrologie que je viens d’écrire d’un ton neutre dans toutelaculture.com cachant si bien les yeux embués.

Les livres de Jorge Semprun m’ont vraiment – à plusieurs reprises- sauvée. Le lire était le seul moyen, dans les années noires de l’adolescence, de me permettre -parfois- d’échapper aux fantômes. D’arrêter de lire, nuit et jour, des témoignages, encore des témoignages. Quand, après trois semaines sans sommeil et hors de la vie, trois semaines de grand froid de pattes de mouches venues d’ailleurs et de si près, je reprenais un de ses romans, il me parlait de Char, de Baudelaire, de Zarah Leander le dimanche aux projections du camp. De Kafka, aussi, de Zoran Music et surtout de Paul Celan. “Pavot et mémoire” est vite devenu mon recueil de prières à ces fantômes si exigeants. Grâce à Semprun, je me suis tournée vers la littérature et non l’histoire . A ses côtés, je sortais d’une mémoire qui n’était pas la mienne mais me recouvrait entièrement. Avec lui, je pouvais m’intéresser un peu à autre chose. Je reprenais goût à la littérature européenne, comme si, émissaire honnête des fantômes de plomb assis sur mes épaules, il m’en avait donné la permission.

J’ai pourtant découvert Semprun tard. En terminale, je crois, si bien que j’avais exactement le même âge que lui, quand il est entré en Résistance. Je n’étais qu’un mauvaise scientifique planchant sur ses maths difficiles et cherchant des parcelles de choses plus vraies, plus charnues, dans les romans. La Deuxième Guerre était encore taboue à la maison et je lisais sans rien dire, en cachette, depuis l’âge de 8 ans, ces fameux récits du désastre. A dix-sept ans, enfin émancipée et ayant même le droit de traverser la rue seule et de prendre parfois le bus ( mais pas encore le métro), je courais à chaque début de vacance scolaire m’offrir de quoi me nourrir à la Fnac. La librarie de mon enfance, rue Du Pont des Loges avait déjà fermé depuis longtemps, et c’est dans les rayons lyophilisés du grand magasin des Ternes que j’ai pêché “Le Grand Voyage”. J’y ai surtout retrouvé les rails, l’enfermement, et un air rare et trop connu pour que le bruissement de vie puisse me parler, derrière le bois pourri, la suffocation et le bruit du métal. Bien plus tard, le Noël de mon année d’hypokhâgne, une amie m’a conseillé “L’écriture ou la vie”. Qui est demeurée une planche de salut et un point de repère dans ces années si douloureuses où seules les marches désœuvrées dans Paris, le froid du sol de la salle de bain contre ma tempe et l’annihilation mesurée de la musique baroque, me tenaient à distance d’une vraie folie. C’est avec Semprun que j’ai passé et à ma grande surprise obtenu le concours de sciences-po. C’est avec lui et l’érotisme enfin proche de sa Montagne Blanche, que j’ai tenu bon face à l’ennui et la superficialité de ce qui nous était offert en deuxième année. Lui et Duras. Pèlerinages nombreux, là où ils se rencontraient, chez elle, 5 rue Saint Benoît. Lui et Duras et bien sûr Resnais dont l’esthétique est demeurée la plus juste pour moi, quand il s’agit de marquer l’incompréhensible et son tango de Rupture.

Et, toujours dans ce quartier si beau d’une nouvelle école hostile, j’ai pu lui dire, de vive voix merci. Ma meilleure amie et moi avons eu la grande chance d’être conviées pour le thé dans son bel appartement de la rue de l’Université, grâce à une très proche amie de ma mère. Étrange expérience que de rencontrer ce grand lion tellement humain, tellement vivant, pour une jeune-fille trop bien éduquée et trop timide de 19 ans. Il était déjà fatigué, attristé par le décès de sa femme, mais terriblement présent et à l’écoute. Quand je lui ai demandé s’il pouvait ou comptait aussi écrire en dehors de son expérience – de la fiction pure-, il a souri, et m’a dit qu’il ne savait pas s’il le pouvait. Comme si l’écriture dévorant la vie ne suffisait pas. Il y avait aussi la vie dévorant l’imaginaire. Semprun a ajouté qu’il essayait de le faire, qu’il était revenu à sa langue maternelle pour écrire vraiment.

J’ai été un peu déçue par “Vingt ans et un jour”, et je crois bien que j’ai commencé l’espagnol pour pouvoir le lire dans l’original. Toujours très bonne élève, avec mes cinquante mots de Castillan, j’ai ému mon prof aux larmes lors d’un exposé sur sa vie et son œuvre. Puis je me suis détachée de Semprun. J’ai posé ses livres sur mes étagères, suis parfois tombée sur lui à la télévision ou dans un débat sur la mémoire, mais j’ai volontairement coupé tout lien intime avec mon départ aux États-Unis. Car les romans de Semprun se sont mis à représenter une période trop dure, un gouffre de ma vie.

Quand des connaissances me disaient qu’il allait mal, que sa santé se dégradait, ou quand je le voyais moins flamboyant sur le petit écran de mon studio, je croisais les nerfs et évacuait la possibilité. de sa disparition. Il m’est aujourd’hui encore impossible de croire qu’un ancien déporté dans un camp nazi -même Buchenwald- puisse vraiment mourir. Et pourtant, l’âge est venu. Et ce soir, j’ai calmement écrit cette nécrologie glaciale. Et ce soir, je me sens étrangement proche de lui. Peut-être parce que sa mort est aussi un adieu à mon adolescence”.

Kichinev 1903 : Sur les traces de Bialik dans la ville du massacre

Dimanche 7 mars 2010

La maison de la poésie propose un spectacle autour du poème écrit en Hébreu  par Haïm NahmanBialik après qu’il est allé recueillir les témoignages des survivants du pogrom de Kichinev au printemps 1903. Venu d’une famille originaire de Kichinev, l’israélien Zohar Wexler raconte dans un Français sanglé sa propre quête de la vérité sur les pas de Bialik avant de lire avec toute son âme le poème « Dans la ville du massacre ». Bouleversant.

Les deux grands-parents de Zohar Wexler sont originaires de Kichinev (ville russe à l’époque) et sont arrivés en Palestine dans les années 1930. Les arrières grands-parents du narrateur ont donc été témoins (et pour l’arrière grand-père, victime) des pogromes de 1903 et 1905. Le pogrome de Kichinev qui a duré deux jours pendant Pessah et Pâques les 6 et 7 avril 1903 a fait 49 morts et plus de 300 blessés. La violence exercée par les habitants de Kichinev sur leurs voisins juifs était à l’époque un choc car d’une bestialité inégalée : femmes violées, femmes enceintes éventrées, crânes défoncés au marteau, vieillards décapités … La toute jeune photographie a immortalisé ce moment de barbarie et les photos du massacre ont fait le tour de la presse internationale.

Vivant à l’époque à Odessa (avant de devenir Le poète national d’Israël où il a immigré en 1924) Haïm Nahman Bialik a été envoyé par la Commission historique juive recueillir des témoignages du pogrome en mai 1903. S’il a pris de nombreuses notes (dont les carnets sont toujours à Kichinev), Bialik n’est pas revenu de ce voyage avec  un rapport, mais avec un poème. Un poème en Hébreu, bourré de références biblique, et dans lequel Dieu lui-même narre les faits et avec eux, sa honte. Après avoir raconté dans un style très simple et droit sa propre et récente quête sur les pas de Bialik dans la ville de ses grands parents, Zohar Wexler récite avec toutes ses forces le poème de Bialik.

« Dans la ville du massacre » se fait écho de la violence, de la colère et du deuil. De l’incompréhension aussi, puisque les juifs morts ont été assassinés pour rien. Les survivants ne savent que se résigner et mendier, tout reprend comme si de rien n’était. Seules les araignées gardent la mémoire vivante de ce qui s’est vraiment passé. Alors Dieu demande à un homme qu’il appelle « Fils d’Adam » – et à qui ils parle en termes biblique comme à Abraham (Lève toi et marche)- de toujours se souvenir. De maintenir dans la colère le souvenir, en rendant le deuil impossible. La récitation du poème est le véritable cœur du spectacle, la petite histoire du retour aux origines n’étant qu’un moyen de préparer le spectateur à tant de noirceur. Ce périple vers la ville du massacre est scandé par l’accent chaleureux et israélien de Zohar Wexler, porté par des vidéos montrant Israël, Kichinev, la mer, et aussi les archives (photos et textes). Ces vidéos, ainsi que celles de l’entrée qui introduisent le spectateur dans l’univers tout particulier du massacre, de la colère qui en est née et du sionisme, sont signées Marie-Elyse Beyne.

« Kichinev 1903 », avec et de Zohar Wexler, vidéos Marie-Elyse Beyne, scénographie Vincent Tordjman, lumièreChristian Pinaud, son Teddy lasry, costumes Cidalia Da Costa. Jjusqu’au 21 mars, mer-sam 20h, dim 16h, durée 1h10, Maison de la poésie, petite salle, entrée 161, rue Saint-martin, Paris 3e, m° Rambuteau, Les Halles, 17 euros (TR 12 et 5 euros).

« Lève-toi et va dans la ville du massacre,
Et tu verras de tes yeux et tu palperas de tes mains,
Sur les haies et les murs, les arbres et les pierres,
Du sang coagulé et des cervelles durcies.
Et tu traverseras les ruines et les décombres,
Et les murs éventrés et les fours éclatés,
Là où la hache creusa amplifia les trous et les brèches,
Pareils à des plaies béantes, noirs, incurables
Et tu passeras plongeant les pieds dans les plumes,
Butant contre des tas de bris et de débris,
Trébuchant sur des montagnes de livres et de parchemins
L’anéantissement d’un travail surhumain.
Et tu ne t’arrêteras pas sur cette destruction et tu passeras vers le chemin.
Plus loin les acacias se montreront à tes yeux,
Parées de fleurs et de plumes et exhalant une odeur de sang
Tes narines en respireront de force
L’étrange encens offert par un aimable printemps.
Et tandis que de ses flèches d’or,
Un soleil radieux te fendra le corps –
De chaque éclat de verre
Partiront des rayons joyeux,
Comme pour railler ton malheur.
Car Dieu convia le printemps et le massacre à la fois :
Le soleil brilla, l’acacia fleurit et l’égorgeur égorgea… »

crédits photos : © Béatrice Logeais / Maison de la Poésie

La Chanson Française pleure Mano Solo

Dimanche 10 janvier 2010

J’ai eu la chance de l’interviewer à Bourges il y a trois ans. Avec l’aide du chat et heureusement avant de l’entendre en live, sinon je crois que je n’aurais eu que le courage de bafouiller en face de tant d’intensité. Grande grande tristesse. Et grande gratitude pour des chansons qui m’ont souvent autant accompagnée et soutenue que celles de Barbara ou Brel.

Après de longues années de luttes contre le Sida, Mano Solo s’est éteint aujourd’hui, à l’âge de 46 ans. La France pleure l’un de ses grands chanteurs populaires.

Chaque nouvel album était un victoire pour Emmanuel Cabut. La douleur et la rage de vivre ont inspiré chaque note des dix merveilleux disques qu’il a offerts à son public. Séropositif depuis la fin des années 1980, le chanteur avait annoncé que son sida s’était déclenché lors d’un concert au Bataclan, en octobre 1995. Sauvé par la trithérapie, il avait été hospitalisé le 12 novembre dernier, après son dernier concert à l’Olympia. Il s’est éteint ce matin à la suite de “plusieurs ruptures d’anévrismes”, selon ses proches. Il avait 46 ans.

Silhouette punk, habits et chapeau noirs, et toujours accompagné de son chien, Mano Solo semblait concentrer toute la vie de son corps si maigre dans une voix déchirante et puissante. Le fils du dessinateur Cabu s’est fait connaître avec son album “La marmaille nue” (1993) où il exprimait déjà tous ses déchirements dans des chansons comme “Allez viens”. Chanteur populaire adoré de son public auquel il rendait bien sa passion, c’est sur fond d’accordéon qu’il partageait sa rage et sa lutte écorchée contre la solitude. Dans la plus pure tradition de Piaf et Brel, il décrivait le monde qui l’entourait, un monde qu’il percevait avec toute l’acuité et l’intensité que l’on entend dans sa voix.

Il sortait de sa vie et de ses tripes des titres nus de vérité. On lui doit les plus belles chansons d’amour des dernières années comme “Trop de silence”, “C’est toujours quand tu dors”(La marmaille nue), “C’est en vain” (“Les années sombres”, 1995),  “Sens-tu” (“Je ne sais pas trop”, 1997), ou “Palace” (“In the Garden”, 2007).  Sans faux-semblants, il a aussi évoqué son addiction à l’héroïne dans la chanson “Au creux de ton bras”(La marmaille nue). Figure engagée, Mano Solo soutenait une association qui venait en aide aux enfants malgache. Produit par Warner pendant de nombreuses années, il a décidé de faire appel à son public pour auto-produire ses deux derniers albums.

Dessinant lui-même les couvertures de ses albums et auteur du roman « Joseph sous la pluie » (Ed. la marmaille nue, 1997), Mano Solo était également auteur, peintre et dessinateur.


Mano Solo – Je Reviens
envoyé par danieldp. – Futurs lauréats du Sundance.

Cinéma : le concert de Radu Mihaileanu

Vendredi 23 octobre 2009

Le nouveau film du réalisateur de “Va, vis deviens…” a déjà fait grand bruit avec une retransmission en direct vendredi 23 octobre de la première au théâtre du Châtelet projetée dans de nombreuses salles de France, dont le Gaumont Opéra et le Gaumont Convention. Samedi 24 octobre, à 10h30, une deuxième avant-première est prévue au Saint-Germain des Près, en présence du réalisateur. Pour gagnez vos places envoyez vos noms à leconcert-ap@europacorp.com.

« Quand la musique pleure, c’est l’humanité, c’est la nature entière qui pleure avec elle. A vrai dire elle n’introduit pas ces sentiments en nous, elle nous introduit plutôt en eux, comme des passants que l’on pousserait dans une danse. » Henri Bergson

Andrei Filipov (irrésistible Alexei Guskov) était à l’époque de Brejnev le chef d’orchestre du Bolchoï. Parce qu’il a refusé de renvoyer les musiciens juifs de son orchestre, il a été interrompu en plein concert par le camarade qui dirigeait l’administration de l’orchestre, Ivan Gavrilov, alors qu’il exécutait une œuvre qu’il avait répétée jusqu’à la rendre parfaite : le concerto pour violon de Tchaïkovski. Trente ans plus tard, Filipov est … balayeur au Bolchoï et intercepte un fax d’invitation de l’orchestre par le Théâtre du Châtelet. Il rappelle alors ses anciens compagnons – y compris Gavrilov comme impresario- et se lance dans une aventure impossible : se faire passer pour l’orchestre du Bolchoï et finalement jouer ce concerto de Tchaïkovski  à la perfection avec comme soliste l’illustre jeune et belle Anne-Marie Jacquet (Mélanie Laurent). Mais trente ans loin des instruments a laissé l’ancien fleuron de la musique russe un peu rouillé…

Malgré certains clichés et un irréalisme prononcé, ou peut-être grâce à ce parti pris, Radu Mihaileanu signe une fable enchanteresse, où la Russie soviétique, la Russie contemporaine et le milieu engoncé du classique français s’entrechoquent avec harmonie. L’épopée de l’orchestre de bras cassés, tous reconvertis dans des petits boulots pas très glorieux, vers un Paris qui garde l’aura qu’avait la capitale il y a  plus d’un siècle est jubilatoire. Le Français suranné et trop poli de l’impresario qui croit encore à la révolution est un bonheur, les roulements slaves de yeux de Filipov, et son lyrisme à propos de la musique quand il a un peu trop bu sont rafraîchissants. Enfin et surtout, personne n’interrompt le projet fou du chef d’orchestre-balayeur, comme si, quelque part dans le monde, il existait des gens qui croyaient encore qu’un raté peut, à tout âge, revenir au sommet. A partir du moment où la troupe arrive en France, le public français n’est plus dépaysé, puisque la toujours parfaite Mélanie Laurent éclaire l’écran de son sourire désormais familier et que l’on retrouve de grands acteurs bien de chez nous dans les seconds rôles tragiques (Miou-Miou) et comiques (Berléand en directeur du Châtelet, et Lionel Abelanski en sous-fifre et souffre-douleur de ce dernier).

Parce qu’il parvient à nous faire rêver et à nous emplir de nostalgie et d’empathie, on pardonne tout à Mihaileanu, même ses plans ratés et ses litres d’émotion impudique (il faut bien dire que les flash-backs pendant le concert de come-back sur la violoniste juive morte de froid et de folie au goulag sont simplement grossiers). On sort du film un grand sourire aux lèvres et le cœur battant la chamade du concerto de Tchaïkovski. Un beau moment d’humanité cosmopolite réunie autour de la musique.

Le concert, de Radu Mihaileanu, avec Alexei Guskov,  Dimitry Nazarov, Mélanie Laurent, François Berléand, Miou-Miou, et Lionel Abelanski, 2008, 2h00, EuropaCorp, sortie le 4 novembre.

Plus d’infos sur la page facebook du concert.

Dominique Blanc saisissante dans “La Douleur” de Duras

Vendredi 2 octobre 2009

Jusqu’au 11 octobre, le théâtre de l’Atelier laisse Dominique Blanc seule en scène pour interpréter le récit de l’attente de Robert Antelme par Marguerite Duras. Une saisissante performance de comédienne dans une mise en scène minimaliste co-signée par Patrice Chéreau.

« La douleur est une des choses les plus importantes de ma vie. Le mot « écrit » ne conviendrait pas. Je me suis trouvée devant des pages régulièrement pleines d’une petite écriture extraordinairement régulière et calme. Je me suis trouvée devant un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment auquel je n’ai pas osé toucher et au regard de quoi la littérature m’a fait honte. » M. D.

A la Libération, comme tant d’autres femmes en France, Marguerite Duras a attendu son compagnon, Robert Antelme, déporté à Dachau. Elle a retrouvé les carnets bleus dans lesquels elle avait écrit “La Douleur” à la fin des années 1980, et les a donc publiés après son succès de “L’Amant” (1984).Déposés à l’IMHEC, les carnets de guerres de l’auteure ont été publiés chez Gallimard, il y a deux ans. Cette publication a prouvé que très peu de ce texte a été réécrit. Il s’agit donc d’un témoignage authentique.

Le texte est bouleversant : plus simple que les écrits d’après “Lol V. Stein”, et terriblement intime, il mêle la politique, l’angoisse, Dieu et les sentiments contradictoires de quelqu’un qui ne sait plus tellement qui elle attend, tandis qu’elle imagine le pire pour l’homme qu’elle aime – avec raison. D’un point de vue historique, “La Douleur” est un formidable témoignage. Écrit à chaud, le texte est un récit minutieux des affres de l’attente, dans le désordre organisé du retour des prisonniers de guerre et des déportés, sur fond de musique gaie, à la gare d’Orsay. On y apprend également les détails du retour à la vie d’un homme d’1m84 et qui pèse moins de 34 kilos. Et Duras n’épargne aucun détail, mêlant ses considérations la responsabilité de tous les Européens dans ce crime à la texture et l’odeur des excréments du déporté. Cela peut paraître trivial, mais c’est important. Dans les coulisses des réflexions sur la nature humaine  qu’a publiées Antelme, avec “L’Espèce humaine”, Duras montre à quel point la nature humaine est complexe et contradictoire. L’attente est une souffrance intolérable, une petite mort, et la joie du retour de l’homme aimé n’empêche ni la lâcheté, ni le dégoût. Il est d’ailleurs dommage que le texte ait été coupé, pour cette représentation, car sa fin montre la déliquescence du couple. Et comment l’amour n’est PAS aussi fort que la mort…

Mais être tenu en haleine plus qu’une heure et demie par l’incroyable Dominique Blanc aurait été trop dur. Dans sa longueur actuelle, le spectacle est déjà très éprouvant. Si on ne retrouve pas toujours toute la musique de Duras dans l’énonciation de la comédienne, celle-ci  parvient à rester claire, malgré la fébrilité avec laquelle les metteurs en scène – Patrice Chéreau et Thierry Thieû Niang -lui demandent de jouer.  Véritable caméléon, elle apparaît les cheveux longs, noirs et lisses, et donne à son visage la forme lunaire de celui de Duras. Elle ne butte sur aucun mot, et, dans un décor de salle de classe, elle parvient à tenir son public accroché aux mots, alors qu’elle bouge à peine, pour enlever et remettre son manteau et changer de chaise.

Il faudra attendre encore longtemps pour voir une si grande actrice rencontrer un texte si puissant. Réservez-donc vite avant le 11 octobre.

“La Douleur”, de Marguerite Duras, avec Dominique Blanc, mise en scène : Patrice Chéreau et Thierry Thieû Niang, mar-sam 21h, dim, 15h, Théâtre de l’Atelier, 5, place Charles Dullin, Paris 18e, m° Abesses, 8 à 32 euros.

Cinéma : Portés disparus

Mardi 11 août 2009

Avec « London River », Rachid Bouchareb (« Indigènes») s’intéresse à la petite histoire plutôt qu’à la grande. Réunissant à l’écran deux acteurs aussi divers et talentueux que l’anglaise Brenda Blethyn et le malien Sotigui Kouyaté, il signe un film poétique et prenant sur la tolérance. A voir d’urgence pour ceux qui ont raté la projection d’Arte, le 16 juin dernier.

Sortie le 23 septembre.

Elisabeth (Brenda Blethyn) est entrain de travailler la terre dans sa ferme de Guernesey quand elle apprend que les attentats du 7 juillet 2005 ont eu lieu, à Londres. Sans nouvelles de sa fille, étudiante dans la capitale britannique, elle décide de s’y rendre. Arrivée à l’appartement de celle-ci, elle découvre qu’elle vit dans un quartier musulman, et qu’elle a bien disparu. Dans sa quête angoissée, elle rencontre Ousmane (Sotigui Kouyaté, qui était déjà le personnage principal du film de Bouchareb, “Little Sénégal”), venu de France vérifier si son fils qu’il n’a pas vu depuis l’âge de six ans va bien. Or il s’avère que les deux enfants portés disparus vivaient ensemble et suivaient des cours d’Arabe… Les deux parents ont alors peur qu’ils n’aient fait partie des terroristes à l’origine des attentats…

Filmé en quinze jours, psychologiquement juste sur le désarroi de parents recherchant leurs enfants après un drame, et livrant au public un Londres multiculturel en état de choc, Rachid Bouchareb signe un petit bijou sur l’altérité et aussi sur la croyance.

Comme l’explique le réalisateur, la croyance « fait partie de l’identité » mais « ne définit pas » un individu. Reconnaissant l’importance de cette croyance en montrant les deux personnages du film entrain de prier chacun à leur manière et plaidant pour la tolérance en donnant la religion musulmane au policier en charge de l’enquête, Bouchareb nous apprend subtilement à ne pas mélanger islam et islamisme. Il suggère aussi que la spiritualité d’un chant de griot peut aussi consoler une vieille dame anglaise.

La rencontre du film est aussi celle des deux acteurs, la blanche et gironde Brenda Blethyn (« Secret and lies») qui baragouine le français avec charme et le sculptural Sotigui Kouyaté (Ours d’argent du meilleur acteur à Berlin) qui a la beauté résolue d’un arbre millénaire. Cette rencontre nous fait réaliser comme Elisabeth dans le film, que si beaucoup d’êtres humains nous sont étrangers, « finalement, nos vies ne sont pas si différentes ».


“London River”, de Rachid Bouchareb, avec Brenda Blethyn, Sotigui Kouyaté, Roschdy Zem, Samy Bouajila, 2009, 88 minutes.