Archive pour la catégorie ‘Evènement’

Kichinev 1903 : Sur les traces de Bialik dans la ville du massacre

Dimanche 7 mars 2010

La maison de la poésie propose un spectacle autour du poème écrit en Hébreu  par Haïm NahmanBialik après qu’il est allé recueillir les témoignages des survivants du pogrom de Kichinev au printemps 1903. Venu d’une famille originaire de Kichinev, l’israélien Zohar Wexler raconte dans un Français sanglé sa propre quête de la vérité sur les pas de Bialik avant de lire avec toute son âme le poème « Dans la ville du massacre ». Bouleversant.

Les deux grands-parents de Zohar Wexler sont originaires de Kichinev (ville russe à l’époque) et sont arrivés en Palestine dans les années 1930. Les arrières grands-parents du narrateur ont donc été témoins (et pour l’arrière grand-père, victime) des pogromes de 1903 et 1905. Le pogrome de Kichinev qui a duré deux jours pendant Pessah et Pâques les 6 et 7 avril 1903 a fait 49 morts et plus de 300 blessés. La violence exercée par les habitants de Kichinev sur leurs voisins juifs était à l’époque un choc car d’une bestialité inégalée : femmes violées, femmes enceintes éventrées, crânes défoncés au marteau, vieillards décapités … La toute jeune photographie a immortalisé ce moment de barbarie et les photos du massacre ont fait le tour de la presse internationale.

Vivant à l’époque à Odessa (avant de devenir Le poète national d’Israël où il a immigré en 1924) Haïm Nahman Bialik a été envoyé par la Commission historique juive recueillir des témoignages du pogrome en mai 1903. S’il a pris de nombreuses notes (dont les carnets sont toujours à Kichinev), Bialik n’est pas revenu de ce voyage avec  un rapport, mais avec un poème. Un poème en Hébreu, bourré de références biblique, et dans lequel Dieu lui-même narre les faits et avec eux, sa honte. Après avoir raconté dans un style très simple et droit sa propre et récente quête sur les pas de Bialik dans la ville de ses grands parents, Zohar Wexler récite avec toutes ses forces le poème de Bialik.

« Dans la ville du massacre » se fait écho de la violence, de la colère et du deuil. De l’incompréhension aussi, puisque les juifs morts ont été assassinés pour rien. Les survivants ne savent que se résigner et mendier, tout reprend comme si de rien n’était. Seules les araignées gardent la mémoire vivante de ce qui s’est vraiment passé. Alors Dieu demande à un homme qu’il appelle « Fils d’Adam » - et à qui ils parle en termes biblique comme à Abraham (Lève toi et marche)- de toujours se souvenir. De maintenir dans la colère le souvenir, en rendant le deuil impossible. La récitation du poème est le véritable cœur du spectacle, la petite histoire du retour aux origines n’étant qu’un moyen de préparer le spectateur à tant de noirceur. Ce périple vers la ville du massacre est scandé par l’accent chaleureux et israélien de Zohar Wexler, porté par des vidéos montrant Israël, Kichinev, la mer, et aussi les archives (photos et textes). Ces vidéos, ainsi que celles de l’entrée qui introduisent le spectateur dans l’univers tout particulier du massacre, de la colère qui en est née et du sionisme, sont signées Marie-Elyse Beyne.

« Kichinev 1903 », avec et de Zohar Wexler, vidéos Marie-Elyse Beyne, scénographie Vincent Tordjman, lumièreChristian Pinaud, son Teddy lasry, costumes Cidalia Da Costa. Jjusqu’au 21 mars, mer-sam 20h, dim 16h, durée 1h10, Maison de la poésie, petite salle, entrée 161, rue Saint-martin, Paris 3e, m° Rambuteau, Les Halles, 17 euros (TR 12 et 5 euros).

« Lève-toi et va dans la ville du massacre,
Et tu verras de tes yeux et tu palperas de tes mains,
Sur les haies et les murs, les arbres et les pierres,
Du sang coagulé et des cervelles durcies.
Et tu traverseras les ruines et les décombres,
Et les murs éventrés et les fours éclatés,
Là où la hache creusa amplifia les trous et les brèches,
Pareils à des plaies béantes, noirs, incurables
Et tu passeras plongeant les pieds dans les plumes,
Butant contre des tas de bris et de débris,
Trébuchant sur des montagnes de livres et de parchemins
L’anéantissement d’un travail surhumain.
Et tu ne t’arrêteras pas sur cette destruction et tu passeras vers le chemin.
Plus loin les acacias se montreront à tes yeux,
Parées de fleurs et de plumes et exhalant une odeur de sang
Tes narines en respireront de force
L’étrange encens offert par un aimable printemps.
Et tandis que de ses flèches d’or,
Un soleil radieux te fendra le corps -
De chaque éclat de verre
Partiront des rayons joyeux,
Comme pour railler ton malheur.
Car Dieu convia le printemps et le massacre à la fois :
Le soleil brilla, l’acacia fleurit et l’égorgeur égorgea… »

crédits photos : © Béatrice Logeais / Maison de la Poésie

La Chanson Française pleure Mano Solo

Dimanche 10 janvier 2010

J’ai eu la chance de l’interviewer à Bourges il y a trois ans. Avec l’aide du chat et heureusement avant de l’entendre en live, sinon je crois que je n’aurais eu que le courage de bafouiller en face de tant d’intensité. Grande grande tristesse. Et grande gratitude pour des chansons qui m’ont souvent autant accompagnée et soutenue que celles de Barbara ou Brel.

Après de longues années de luttes contre le Sida, Mano Solo s’est éteint aujourd’hui, à l’âge de 46 ans. La France pleure l’un de ses grands chanteurs populaires.

Chaque nouvel album était un victoire pour Emmanuel Cabut. La douleur et la rage de vivre ont inspiré chaque note des dix merveilleux disques qu’il a offerts à son public. Séropositif depuis la fin des années 1980, le chanteur avait annoncé que son sida s’était déclenché lors d’un concert au Bataclan, en octobre 1995. Sauvé par la trithérapie, il avait été hospitalisé le 12 novembre dernier, après son dernier concert à l’Olympia. Il s’est éteint ce matin à la suite de “plusieurs ruptures d’anévrismes”, selon ses proches. Il avait 46 ans.

Silhouette punk, habits et chapeau noirs, et toujours accompagné de son chien, Mano Solo semblait concentrer toute la vie de son corps si maigre dans une voix déchirante et puissante. Le fils du dessinateur Cabu s’est fait connaître avec son album “La marmaille nue” (1993) où il exprimait déjà tous ses déchirements dans des chansons comme “Allez viens”. Chanteur populaire adoré de son public auquel il rendait bien sa passion, c’est sur fond d’accordéon qu’il partageait sa rage et sa lutte écorchée contre la solitude. Dans la plus pure tradition de Piaf et Brel, il décrivait le monde qui l’entourait, un monde qu’il percevait avec toute l’acuité et l’intensité que l’on entend dans sa voix.

Il sortait de sa vie et de ses tripes des titres nus de vérité. On lui doit les plus belles chansons d’amour des dernières années comme “Trop de silence”, “C’est toujours quand tu dors”(La marmaille nue), “C’est en vain” (”Les années sombres”, 1995),  “Sens-tu” (”Je ne sais pas trop”, 1997), ou “Palace” (”In the Garden”, 2007).  Sans faux-semblants, il a aussi évoqué son addiction à l’héroïne dans la chanson “Au creux de ton bras”(La marmaille nue). Figure engagée, Mano Solo soutenait une association qui venait en aide aux enfants malgache. Produit par Warner pendant de nombreuses années, il a décidé de faire appel à son public pour auto-produire ses deux derniers albums.

Dessinant lui-même les couvertures de ses albums et auteur du roman « Joseph sous la pluie » (Ed. la marmaille nue, 1997), Mano Solo était également auteur, peintre et dessinateur.


Mano Solo - Je Reviens
envoyé par danieldp. - Futurs lauréats du Sundance.

Cinéma : le concert de Radu Mihaileanu

Vendredi 23 octobre 2009

Le nouveau film du réalisateur de “Va, vis deviens…” a déjà fait grand bruit avec une retransmission en direct vendredi 23 octobre de la première au théâtre du Châtelet projetée dans de nombreuses salles de France, dont le Gaumont Opéra et le Gaumont Convention. Samedi 24 octobre, à 10h30, une deuxième avant-première est prévue au Saint-Germain des Près, en présence du réalisateur. Pour gagnez vos places envoyez vos noms à leconcert-ap@europacorp.com.

« Quand la musique pleure, c’est l’humanité, c’est la nature entière qui pleure avec elle. A vrai dire elle n’introduit pas ces sentiments en nous, elle nous introduit plutôt en eux, comme des passants que l’on pousserait dans une danse. » Henri Bergson

Andrei Filipov (irrésistible Alexei Guskov) était à l’époque de Brejnev le chef d’orchestre du Bolchoï. Parce qu’il a refusé de renvoyer les musiciens juifs de son orchestre, il a été interrompu en plein concert par le camarade qui dirigeait l’administration de l’orchestre, Ivan Gavrilov, alors qu’il exécutait une œuvre qu’il avait répétée jusqu’à la rendre parfaite : le concerto pour violon de Tchaïkovski. Trente ans plus tard, Filipov est … balayeur au Bolchoï et intercepte un fax d’invitation de l’orchestre par le Théâtre du Châtelet. Il rappelle alors ses anciens compagnons - y compris Gavrilov comme impresario- et se lance dans une aventure impossible : se faire passer pour l’orchestre du Bolchoï et finalement jouer ce concerto de Tchaïkovski  à la perfection avec comme soliste l’illustre jeune et belle Anne-Marie Jacquet (Mélanie Laurent). Mais trente ans loin des instruments a laissé l’ancien fleuron de la musique russe un peu rouillé…

Malgré certains clichés et un irréalisme prononcé, ou peut-être grâce à ce parti pris, Radu Mihaileanu signe une fable enchanteresse, où la Russie soviétique, la Russie contemporaine et le milieu engoncé du classique français s’entrechoquent avec harmonie. L’épopée de l’orchestre de bras cassés, tous reconvertis dans des petits boulots pas très glorieux, vers un Paris qui garde l’aura qu’avait la capitale il y a  plus d’un siècle est jubilatoire. Le Français suranné et trop poli de l’impresario qui croit encore à la révolution est un bonheur, les roulements slaves de yeux de Filipov, et son lyrisme à propos de la musique quand il a un peu trop bu sont rafraîchissants. Enfin et surtout, personne n’interrompt le projet fou du chef d’orchestre-balayeur, comme si, quelque part dans le monde, il existait des gens qui croyaient encore qu’un raté peut, à tout âge, revenir au sommet. A partir du moment où la troupe arrive en France, le public français n’est plus dépaysé, puisque la toujours parfaite Mélanie Laurent éclaire l’écran de son sourire désormais familier et que l’on retrouve de grands acteurs bien de chez nous dans les seconds rôles tragiques (Miou-Miou) et comiques (Berléand en directeur du Châtelet, et Lionel Abelanski en sous-fifre et souffre-douleur de ce dernier).

Parce qu’il parvient à nous faire rêver et à nous emplir de nostalgie et d’empathie, on pardonne tout à Mihaileanu, même ses plans ratés et ses litres d’émotion impudique (il faut bien dire que les flash-backs pendant le concert de come-back sur la violoniste juive morte de froid et de folie au goulag sont simplement grossiers). On sort du film un grand sourire aux lèvres et le cœur battant la chamade du concerto de Tchaïkovski. Un beau moment d’humanité cosmopolite réunie autour de la musique.

Le concert, de Radu Mihaileanu, avec Alexei Guskov,  Dimitry Nazarov, Mélanie Laurent, François Berléand, Miou-Miou, et Lionel Abelanski, 2008, 2h00, EuropaCorp, sortie le 4 novembre.

Plus d’infos sur la page facebook du concert.

Dominique Blanc saisissante dans “La Douleur” de Duras

Vendredi 2 octobre 2009

Jusqu’au 11 octobre, le théâtre de l’Atelier laisse Dominique Blanc seule en scène pour interpréter le récit de l’attente de Robert Antelme par Marguerite Duras. Une saisissante performance de comédienne dans une mise en scène minimaliste co-signée par Patrice Chéreau.

« La douleur est une des choses les plus importantes de ma vie. Le mot « écrit » ne conviendrait pas. Je me suis trouvée devant des pages régulièrement pleines d’une petite écriture extraordinairement régulière et calme. Je me suis trouvée devant un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment auquel je n’ai pas osé toucher et au regard de quoi la littérature m’a fait honte. » M. D.

A la Libération, comme tant d’autres femmes en France, Marguerite Duras a attendu son compagnon, Robert Antelme, déporté à Dachau. Elle a retrouvé les carnets bleus dans lesquels elle avait écrit “La Douleur” à la fin des années 1980, et les a donc publiés après son succès de “L’Amant” (1984).Déposés à l’IMHEC, les carnets de guerres de l’auteure ont été publiés chez Gallimard, il y a deux ans. Cette publication a prouvé que très peu de ce texte a été réécrit. Il s’agit donc d’un témoignage authentique.

Le texte est bouleversant : plus simple que les écrits d’après “Lol V. Stein”, et terriblement intime, il mêle la politique, l’angoisse, Dieu et les sentiments contradictoires de quelqu’un qui ne sait plus tellement qui elle attend, tandis qu’elle imagine le pire pour l’homme qu’elle aime - avec raison. D’un point de vue historique, “La Douleur” est un formidable témoignage. Écrit à chaud, le texte est un récit minutieux des affres de l’attente, dans le désordre organisé du retour des prisonniers de guerre et des déportés, sur fond de musique gaie, à la gare d’Orsay. On y apprend également les détails du retour à la vie d’un homme d’1m84 et qui pèse moins de 34 kilos. Et Duras n’épargne aucun détail, mêlant ses considérations la responsabilité de tous les Européens dans ce crime à la texture et l’odeur des excréments du déporté. Cela peut paraître trivial, mais c’est important. Dans les coulisses des réflexions sur la nature humaine  qu’a publiées Antelme, avec “L’Espèce humaine”, Duras montre à quel point la nature humaine est complexe et contradictoire. L’attente est une souffrance intolérable, une petite mort, et la joie du retour de l’homme aimé n’empêche ni la lâcheté, ni le dégoût. Il est d’ailleurs dommage que le texte ait été coupé, pour cette représentation, car sa fin montre la déliquescence du couple. Et comment l’amour n’est PAS aussi fort que la mort…

Mais être tenu en haleine plus qu’une heure et demie par l’incroyable Dominique Blanc aurait été trop dur. Dans sa longueur actuelle, le spectacle est déjà très éprouvant. Si on ne retrouve pas toujours toute la musique de Duras dans l’énonciation de la comédienne, celle-ci  parvient à rester claire, malgré la fébrilité avec laquelle les metteurs en scène - Patrice Chéreau et Thierry Thieû Niang -lui demandent de jouer.  Véritable caméléon, elle apparaît les cheveux longs, noirs et lisses, et donne à son visage la forme lunaire de celui de Duras. Elle ne butte sur aucun mot, et, dans un décor de salle de classe, elle parvient à tenir son public accroché aux mots, alors qu’elle bouge à peine, pour enlever et remettre son manteau et changer de chaise.

Il faudra attendre encore longtemps pour voir une si grande actrice rencontrer un texte si puissant. Réservez-donc vite avant le 11 octobre.

“La Douleur”, de Marguerite Duras, avec Dominique Blanc, mise en scène : Patrice Chéreau et Thierry Thieû Niang, mar-sam 21h, dim, 15h, Théâtre de l’Atelier, 5, place Charles Dullin, Paris 18e, m° Abesses, 8 à 32 euros.

Cinéma : Portés disparus

Mardi 11 août 2009

Avec « London River », Rachid Bouchareb (« Indigènes») s’intéresse à la petite histoire plutôt qu’à la grande. Réunissant à l’écran deux acteurs aussi divers et talentueux que l’anglaise Brenda Blethyn et le malien Sotigui Kouyaté, il signe un film poétique et prenant sur la tolérance. A voir d’urgence pour ceux qui ont raté la projection d’Arte, le 16 juin dernier.

Sortie le 23 septembre.

Elisabeth (Brenda Blethyn) est entrain de travailler la terre dans sa ferme de Guernesey quand elle apprend que les attentats du 7 juillet 2005 ont eu lieu, à Londres. Sans nouvelles de sa fille, étudiante dans la capitale britannique, elle décide de s’y rendre. Arrivée à l’appartement de celle-ci, elle découvre qu’elle vit dans un quartier musulman, et qu’elle a bien disparu. Dans sa quête angoissée, elle rencontre Ousmane (Sotigui Kouyaté, qui était déjà le personnage principal du film de Bouchareb, “Little Sénégal”), venu de France vérifier si son fils qu’il n’a pas vu depuis l’âge de six ans va bien. Or il s’avère que les deux enfants portés disparus vivaient ensemble et suivaient des cours d’Arabe… Les deux parents ont alors peur qu’ils n’aient fait partie des terroristes à l’origine des attentats…

Filmé en quinze jours, psychologiquement juste sur le désarroi de parents recherchant leurs enfants après un drame, et livrant au public un Londres multiculturel en état de choc, Rachid Bouchareb signe un petit bijou sur l’altérité et aussi sur la croyance.

Comme l’explique le réalisateur, la croyance « fait partie de l’identité » mais « ne définit pas » un individu. Reconnaissant l’importance de cette croyance en montrant les deux personnages du film entrain de prier chacun à leur manière et plaidant pour la tolérance en donnant la religion musulmane au policier en charge de l’enquête, Bouchareb nous apprend subtilement à ne pas mélanger islam et islamisme. Il suggère aussi que la spiritualité d’un chant de griot peut aussi consoler une vieille dame anglaise.

La rencontre du film est aussi celle des deux acteurs, la blanche et gironde Brenda Blethyn (« Secret and lies») qui baragouine le français avec charme et le sculptural Sotigui Kouyaté (Ours d’argent du meilleur acteur à Berlin) qui a la beauté résolue d’un arbre millénaire. Cette rencontre nous fait réaliser comme Elisabeth dans le film, que si beaucoup d’êtres humains nous sont étrangers, « finalement, nos vies ne sont pas si différentes ».


“London River”, de Rachid Bouchareb, avec Brenda Blethyn, Sotigui Kouyaté, Roschdy Zem, Samy Bouajila, 2009, 88 minutes.

Petite sortie estivale

Mardi 26 mai 2009

Très beaux jours de soleil de plomb sur un New-York transfiguré par l’été. La foule nocturne déambule bras et jambes nus dans les rues, et jeudi je dansais de joir d’avoir visité le studio d’un artiste talentueux,Serge Strosberg, sur les trottoirs de Midtown avec une jolie troupe russe. Après de longues tergiversations (Hamptons ou pas Hamptons) j’ai passé la plus grande partie du week-end en ville. Très beau pot d’adieu pour R sous le pont de Williamsburg dans un bar brésilien où les Français étaient nombreux. Soirée musique avec pas mal de comédiens reconvertis, samedi, à Washington Heights, et hier, gym, ballade dans Chelsea, puis “The girlfriend experience” de Soderbergh. Le film - qui suit la call-girl Chelsea chez ses clients inquiets avant l’élection d’Obama- m’a beaucoup touchée, décrivant le New-York du début de la crise que j’ai bien connu et me faisant ressentir avec force là très banale question de savoir si nous sommes tous et tous des objets à vendre, corps et âmes compris. Auquel cas, il faudrait se résigner à fixer un prix. Ce matin, grande virée à dix sur les collines escarpées de Cold Spring. Il s’agissait plus d’escalade que de marche, à une heure de train depuis Grand Central. Epuisée et bronzée, je vais me délecter d’un bon bain…

Retour au baroque

Dimanche 24 mai 2009

Le premier jeu de mots qu’on m’a appris en anglais est : “If it ain’t baroque don’t fix it” (Si ce n’est pas cassé/baroque, ne répare pas). J’avais choisi d’aller vivre à Chicago. Non pas en faisant tourner une des vieilles planètes rondes de bois de la grande Bibliothèque de Prague, mais déjà sur Internet. Parce qu’à Chicago, il y avait un opéra. Avec des productions de qualité mineure et des mises en scènes vieillottes, ai-je vite réalisé pour me “mettre” à la musique symphonique, qui était là-bas d’excellente exécution. C’est vrai, j’ai tendance à vouloir réparer. Pour justifier un peu mon existence. Et cela me joue des tours de manèges entiers. Mais la seule chose parfaite et impossible à retoucher pour moi est la musique baroque. Parce que c’est de la musique d’abord, une sorte de magie pour moi, qui a sauvé mon père pendant la guerre et dont je ne peux pas apprécier la fabrication puisque je ne lis pas les notes. Et Baroque ensuite, parce que la forme est fière et pure. Particulièrement l’aria da capo. Perfection de la colère flamboyante du “Armate” (en latin, encore mieux) de la Juditha triumphans de Vivaldi, écouté jusqu’à la corde, neige jusqu’aux genoux devant les affreux bâtiments néo-gothiques de l’Université de Chicago. Et visage lisse et océanique du désespoir de Ariodante quand il apprend que sa douce et tendre l’a trompé. 11 minutes de lamento où chaque seconde et chaque strophe répétée vient alourdir le poids de peine dans le “Scherza infida” de Handel, découvert cette fois à Salzbourg la magnifique, de la voix menue et impeccable de Anne-Sophie von Otter. 11 minutes de calvaire sec, à des kilomètres du miel romantique de la complaisance à souffrir. L’adieu déchirant mais noble d’Ottavia à Rome dans l’indépassable “Couronnement de Popée” de Monteverdi. Le baroque ne se sent pas vivant dans la souffrance, il y est parfaitement minéral et mort. Pendant des années, mini-disc puis i-pod sur les oreilles, cette petite mort-là je l’ai appelée ma “dialyse cérébrale”. S’arrêter de penser enfin, mais pas forcément pour ressentir, juste pour se laisser bercer vers l’intemporel. Et pourtant, il y a la vie aussi : le refus de la mort de Sénèque toujours dans Poppée que je suis allée écouter tous les soirs au TCE pendant deux semaines ; le visage terriblement mobile de La Bartoli quand elle vrille de tout son corps empaqueté de soie rouge les vagues du “Anch’il Mar” de Bazajet (Vivaldi encore). Et les jeux drôles de la Sémélé de Haendel, quand j’entonnais le “morning lurke” pour fêter dignement mes premières amours. Enfin, et surtout, le retour à la vie de vieilles partitions défraîchies pendant les belles années où les XVII et XVIII siècles étaient revenus à la mode. Avec le souci d’un authentique pré-rousseauien à jouer tout cela sur des instruments anciens qui grésillent métalliquement, du clavecin à la guitare. Les contre-ténors rivalisaient au Mozarteum, et les divas de chef d’orchestres très symphoniques s’y mettaient aussi. Belles années passées et dépassées. Le baroque n’est plus vraiment à la mode. Alors on fait avec ce qu’il y a : cette année, beaucoup de Bel Canto au Metropolitan Opera, et aussi de l’opéra français XIXe qui connaît une certaine vogue charmante. C’est charmant en effet et cela me fait sourire. Mais cela m’éloigne du roc de mes dix-sept ans, que je recherche en cet après-midi ensoleillé dans les enregistrements déjà vieux que me prodigue un ordinateur fatigué au son moyen. Avant de travailler sur la conversion, j’avais converti moi-même tous mes amis au baroque. Réveil obligé en torrents de Monteverdi et de Gluck, à Rome aussi bien qu’à Venise. La première fois que j’ai entendu le “Stabat mater” de Pergolèse, j’ai eu la nausée. C’est toujours un très bon signe. Et cela fait longtemps qu’aucune nausée métaphysique n’est venue réveiller les belles certitudes culturelles d’une journaliste bien dans sa peau de temps contemporain. Et ça me manque. On revient toujours aux vieux lieux où l’on a été surpris et l’on joue le jeu de se laisser ravir. Répétition en trompe l’oeil qui me retient sans perspective mais avec force dans ma chambre, alors qu’il fait beau dehors et que New-York vibre au rythme d’un soleil vert écrasant. Rameau à pleins poumons dans les forêts alpines, à rêver de la grandeur Française des Indes Galantes semblait un soleil plus rayonnant que la nudité de masse à Central Park ou les défilés de mode austères des Hamptons. Était-ce cela la jeunesse? Je pensais être vieille déjà…
Il y a huit jours, j’ai tranché une partie de moi-même pour mieux laisser vivre le reste du corps. Il est bon de savoir qu’il y a un tronc survivant vers lequel je peux toujours revenir, même si j’en connais tous les contours : la voix solitaire du si sérieux James Bowman quand il chante la Pieta sans transcendance de Vivaldi.

Attaque ad feminam

Vendredi 15 mai 2009

Bien étrange monde que celui des blogueurs et du net. Il a fallu qu’un ami me prévienne pour que je me rende compte

1) Que mon intreview d’Harold a été repris sur le Blog des éditions Eho.

Gilles, avec une touchante maladresse, a  intitulé son post restituant l’itw : “Très bel article de la non moins belle   Yaël”. Je prends ça pour un compliment de galant homme, ma féminité ou ma beauté n’ayant rien à voir avec l’article.

2) Qu’une de mes anciennes camarades d’hypokhâgne au stylo très amer me dénigre comme “une jolie femme a(yant) la bonne idée d’écrire un article de complaisance sur un livre récemment sorti chez Eho”.

J’ai longuement hésité à traiter par le mépris. Finalement je réponds chez moi à cet article, assez rigolo en fait, parce qu’il met complètement à côté de la plaque.

Chère  Lise-Marie, alias Wrath,

1) Merci de décorer ainsi ton blog d’une vieille photo de moi (aux côtés de Mandor). Mais celle-ci a été prise il y a plus d’un an à l’avant-dernier anniversaire de la maison d’édition Eho, qui est, je ne le cache pas, une de mes préférées à Paris. Cette année, je suis bien loin des milieux journalistiques et de l’édition. Je vis à New-York où j’enseigne et  écris tranquillement ma thèse de sciences-politiques  dans une solitude monacale, à mille lieues des intrigues et condescendances que tu imagines

2) Il se trouve que j’ai été très émue par le livre d’Harold. Que le livre a été longtemps sans éditeur malgré ses qualités et les liens qui pouvaient attacher Harold à d’autres maisons d’édition. Et que j’ai été à la fois soulagée et admirative de savoir qu’une maison comme eho avait su reconnaître la beauté simple et forte de ce texte, et décidé de l’éditer et de se battre pour qu’il soit lu.

Harold est un très cher ami. Je  l’ai découvert comme auteur et comme être humain avec son premie roman. Et je sais quelles richesses il a en lui. Ce qui fait que si son texte avait été mauvais, j’aurais été encore plus sévère car  déçue dans de grandes attentes. Or “Un hiver avec Baudelaire” m’a émue, ravie et aussi étonnée : je ne m’attendais pas à quelque chose d’aussi grave aussi vite chez mon libertin du XXIe siècle préféré. Je crois que je rends bien compte de cette suprise heureuse dans l’entretien, tel que nous l’avons publié dans la boîte à sortie.

3) Je crois profondément que mon travail, en tant qu’enseignante et en tant que journaliste, repond à un impératif d’enthousiasme. Je refuse de perdre du temps à rendre compte de livres qui n’en valent pas la peine. Je refuse ton amertume paralysée et paralysante.

La colère face à une deception oui! mille fois oui! et cela m’arrive. Mais descendre pour le plaisir un livre d’un jeune auteur me semble obscène.

Je préfère “regarder ce qu’il y a de beau”, comme le chantait Barbara, d’après un texte de Brel. Et heureusement, félicitons-nous!, nos contemporains nous donnent à lire et à voir du beau. Le roman de Harold est l’une de ces belles choses qui m’ont emerveillées. En tant que courroie de transmission j’ai voulu partager cette beauté avec mes lecteurs.

Dans l’attente de pouvoir écrire complaisamment quelque chose de positif sur ta prose, si elle est bonne,

Bien à toi,

Yaël

Le diable au corset

Vendredi 1 mai 2009

Vingt ans après les « Liaison dangereuses », le réalisateur britannique Stephen Frears revient à ses amours Françaises. Son adaptation du « Chéri » de Colette est une jolie infidélité baroque qui énergise un retour en costumes sur la Belle Epoque.

« Chéri » (1920) et « La fin de Chéri » (1926) font partie des romans les plus réussis de Colette. Revenant après la Grande guerre sur l’époque bénie et tout en arabesque de la « Belle Epoque » à travers l’intimité d’une liaison entre un jeune homme désœuvré et une ancienne cocotte de plus de vingt ans son aînée, c’est toute la nostalgie des heures paisibles des premières autos qui se dégage de ces deux textes courts, légèrement scandaleux et très incisifs.

L’adaptation en costumes du premier volume par Stephen Frears aurait pu être lourde ou guindée. Il n’en est rien. Comme dans « The Queen », c’est la danse originale de la caméra qui dépoussière les crinolines et les corsets. Entamant volontairement son « Chéri » par un mouvement vif, et par la légèreté du début d’une liaison entre un jeune dandy qui s’ennuie (Rupert Friend, parfaitement joli et sans charisme) et une demi-mondaine en fin de carrière (Epoustouflante Michelle Pfeiffer, qui a bien pris de la bouteille depuis son rôle de colombe tâchée dans les « Liaisons dangereuses » filmées par Frears). Le personnage d’entremetteuse et d’obstacle est la mère-poule de Chéri (excentrique et invraisemblable Kathy Bates, qu’on avait presque oubliée depuis son rôle de tortionnaire dans « Misery ». Ici, on dirait une otarie en jupons de soie qui en fait des tonnes à l’Anglaise et… ça marche !).

Des tables de Maxim’s aux dunes de Biarritz, en passant par les robes japonisantes de Michelle Pfeiffer et les classiques scènes de lit, Frears n’évite aucun cliché. Mais il ne s’embarrasse pas de trop de rigueur historique et on aperçoit du bitume sur les ponts de Paris. Sa manière very british et très « too much » de voir les falbalas de la Belle Epoque redonne vie aux personnages de Colette, auxquels les désœuvrés et les blasés de notre début de siècle ont tout le loisir de s’identifier.

Sauf la dernière scène, qui brade un peu vite « La fin de Chéri » sur récitation de texte, tout est parfait. Surtout, divine, élancée, et touchante, Michelle Pfeiffer. Elle a tout compris aux recettes de la séduction parisienne et à leurs limites. Avec « Chéri », on attendait un moment théâtral, et l’on a le plaisir de déguster un vrai festin de cinéma.

« Chéri », de Stephen Frears, avec Michelle Pfeiffer, Kathy Bates, Rupert Friend, 1h30

Poche : Une tête coupée, d’Iris Murdoch

Vendredi 20 février 2009

L’imaginaire Gallimard vient de (re) publier la traduction d’un grand roman de la fine écrivaine irlandaise Iris Murdoch. Datant de 1961, donc d’avant « Le prince noir » (1973) et « La mer, la mer » (Booker prize 1978) (Tous deux également disponibles dans la collection l’Imaginaire), « Une tête coupée » contient déjà tous les thèmes qui font la force de l’écriture d’Iris Murdoch : l’érotisme glauque, les dessous peu reluisants de la haute bourgeoisie londonienne, une finesse psychologique qui opère comme un bistouri et un cynisme irrésistible. Un plaisir délicat dont on aurait tort de se priver.

Négociant en vin d’une quarantaine d’années, historien à ses heures, et aisément installé dans la haute bourgeoisie londonienne, Martin Lynch-Gibbon a une vie bien rangée. Il a Antonia, sa jolie femme blonde et fantasque entrain de se faner avec élégance, et Georgie, sa jeune maîtresse universitaire, qui accepte tout de lui y compris le secret bourgeois qui entoure un adultère de longue haleine. Jusqu’au jour où sa femme lui annonce qu’elle le quitte pour vivre avec son psy (qui s’avère être aussi un des meilleurs amis de Martin). Martin est forcé de jouer les grands seigneurs alors qu’il ne comprend pas pourquoi après dix ans de mariage heureux sa femme ne se contente pas de prendre un amant plutôt que de le quitter. Il réalise alors qu’il est un objet manipulé par tous ses proches. Et un objet très violent, qui plus est, malgré les kilogrammes de savoir vivre civilisé dont il s’est empesé. Une série de drames le confrontent alors avec tout ce qu’il déteste : les sentiments criards, les crises de larmes et d’hystérie, les batailles de coqs à poings nus, et les chantages au suicide. Dans la bataille il s’amourache de la sœur de son rival, une étrange anthropologue juive, pas si jolie, dénuée d’empathie pour la souffrance humaine et néanmoins fascinante de franchise.

Mettant en scène une femme fatale pas banale, et un grand mou plutôt très sympathique de lucidité, Iris Murdoch déballe avec autant de brusquerie que de tact le linge sale de la famille Lynch-Gibbon. Et c’est avec un plaisir pervers mais pas si coupable que le lecteur apprend comment, dans les familles où l’on appelle sa sœur un peu pesante « ma fleur », et où l’on a le luxe de se passionner pour des batailles historiques, en buvant un peu trop de bon whisky, les liens du sang et de la chair sont maculés de triviale violence. On y couche avec sa sœur, ou le frère de son mari, on y fait avorter sa maîtresse, alors que par ailleurs on se fait remarquer en tranchant des serviettes de table brodées avec un sabre japonais selon l’antique coutume des samouraïs.

Chez Murdoch la finesse psychologique est une arme, et la cruauté fait rire, sans gratuité. « Une tête coupée » est une belle leçon de psychanalyse qui sort des sentiers battus sans pourtant éviter les grandes lumières des autoroutes œdipiennes. Un grand roman, jouissif de part en part.

Iris Murdoch, « Une tête coupée », Trad. Yvonne Davet, Gallimard, Collection « L’Imaginaire », 317 p., 8,50 euros.

« Honor laissa pendre le sabre vers le sol. Elle dit : ‘Etant chrétien, vous associez âme avec amour. Eux, là-bas, l’associent avec maîtrise de soi, avec puissance.
- Et vous, avec quoi l’associez-vous ?’
Elle haussa les épaules. ‘Je suis juive.
- Mais vous croyez aux dieux ténébreux, dis-je.
- Je crois aux gens’, dit Honor Klein. C’était là une réponse assez inattendue.
Je dis ‘Vous avez passablement l’air d’un renard qu’il dit qu’il croit aux oies’ ». p. 150