Archive pour juin 2010

Heiner Müller : la foudroyante absence du père au Théâtre de l’Athénée

Vendredi 18 juin 2010

Dans le cadre du Festival Agora de l’Ircam, le théâtre de l’Athénée propose trois représentations exceptionnelles d’une pièce autobiographique et courte de Heiner Müller. Sur une musique du compositeur suisse Michael Jarrell, les percussions de Strasbourg ponctuent les bribes d’une non-relation terrifiante.

“Le mieux, c’est un père mort-né. toujours repousse l’herbe par-dessus la frontière. L’herbe doit être arrachée de nouveau et de nouveau qui pousse par-dessus la frontière.”

Tout commence par une syncope de percussions assourdissante. La confession du dramaturge allemand Heiner Müller ne peut être entendue. Pour son père, il n’a qu’un amour négatif – comme une version humaine de la théologie négative. C’est par bribes, par “ruines”, non pas au sens de Walter Benjamin mais bien au sens de celles de Berlin à l’année zéro, que l’intime de cette relation se dévoile. Müller s’exprime par découpes de souvenirs calmes et froids mais qui laissent supposer une relation terrifiante. Une père aussi dévorateur que celui de Kafka mais d’une toute autre manière. Un père envoyé au camp par les nazis car cadre du parti socialiste, mais un père qui apprend à son très jeune fils à baisser la tête pour ne pas se mettre en danger. Un père qui reprend tranquillement sa position politique de gauche après la guerre, avec un éclat usurpé qui asphyxie le fils. Un père que le fils voit dépérir à l’hôpital sans rien ressentir. Un père mort-né, une mère baleine bleue, et un fils quasiment incapable de dire “Je”.

Interprété par l’immense Gilles Privat, le fils a le flegme douloureux : une apathie de mort-vivant, digne fils de son père. Il évolue dans la sublime mise en scène de d’André Wims. Un décor tout en verticalité où les rayons du soleil gèlent et semblent se noyer dans la terre meuble et salissante. A ses côtés, dans cette froideur monumentale à la Anselm Kiefer, des fantômes se meuvent en silence. L’enfant qui n’est plus, un gigantesque ours impuissant, une danseuse-pantin qui vieillit et une femme d’un jour des années 1960, totalement intechangeable. Dans le fond, les percussions de Strasbourg et la musique électronique de Michael Jarell se dissimulent comme dans une fosse. Ils expriment la violence des non-dits du texte, laissant à peine la confession des ruines filtrer. Les trois seuls caractères colorés sont les chanteuses, habillées en flapper jaune poussin avec un bonnet marin tout brechtien. Mais le timbre clair de leur voix vient répeter pour les déformer les propos du fils. Comme des moires vengeuses ou un tribunal d’Erynies. Mais l’Oreste héros de la pièce de Müller n’est pas parricide – encore moins matricide. Le sang et la terre sur ses mains, c’est l’absence de passion; une indifférence mortifère et sublime qui touchera même ceux et celles qui peuvent rester un peu rétifs aux flux bruyants et aux chuchotements perçants de la musique de Jarrell.

“Le Père”, d’Heiner Müller, musique : Michael Jarrel, intérprétation : Les percussions de strasbourg, chanteuses : Suzanne Leitz-Lorey, Truike van der Poel et Raminta Babickalte, musique éléctronique : IRCAM, mise en scène André Wilms, avec Gilles Privat, Théâtre de l’Athénée, 7 rue Boudreau, Paris 9e, m° Opéra, RER Auber, les 17, 18, 19 juin 2010, 20h, 13 à 30 euros (tarif jeune -30 ans à partir de 6,50 euros).

Photos : Monika Rittershaus

Accueil chaleureux pour Alina Orlova et son piano à l’Européen

Mardi 8 juin 2010

Lundi 7 juin, la chanteuse lituanianienne était seule avec son piano pour interpréter les compositions de son album “Laukinis šuo dingo” (voir notre article) qui vient de sortir en France chez Fargo. La plupart des textes étaient en lituanien et en russe, et le public ne pouvait pas comprendre les mots. En revanche, la voix  forte et fragile et l’émotion volontaire et timide de la jeune prodige ont conquis son audience parisienne.

C’est dans une robe sage de matelot, manche trois quart, longueur plus que stricte, et auréolée de ses boucles blondes qu’Alina Orlova fait son entrée sur la scène de l’Européen, lundi 7 juin à 20h30. Timide, elle se présente brièvement en français avant de passer aux choses sérieuses : jouer et chanter ses compositions piano solo. Il y en a  16 sur son album et Alina les interprète presque toutes.  Les doigts virevoltent sur le clavier, revisitant en mode “classique” les compositions de “Laukinis šuo dingo” . Puis la voix, solaire, angélique, retentit. Moins cristalline que dans les enregistrements, on ne peut cependant pas dire qu’elle est chaleureuse : elle est tout simplement la pureté qui aveugle. Pendant tout le concert, tout se passe  comme si les doigts luttaient avec la voix et que les uns et l’autre se faisaient la courte échelle dans une lutte avec l’ange pour monter toujours plus haut. Et chacun des morceaux est une bataille qu’Orlova interrompt très brutalement d’une seule note de piano, comme si arriver au bout d’une chanson était à chaque fois uen victoire.

A mille lieues de certains arrangements “cabaret” de l’album, Orlova seule à son piano chante des chansons d’une mélancolie infinie, qu’il s’agisse des siennes propres ou de vieilles comptines russes. Sur scène, plus de masque, plus de jeu. Juste la grande tristesse des sons et  une gravité d’âme toute slave. Entre deux morceaux, la jeune femme boit parfois un peu d’eau, bafouille un remerciement en anglais, mais elle ne parle pas. Elle ne raconte pas ce que ses textes mystérieux veulent évoquer. Elle prend une respiration et repart à l’assaut, dans un autre morceau qu’elle interpréte de toutes ses forces. Et finalement, charmé par tant d’intensité, le public n’a pas eu besoin de comprendre par des mots ce qu’Alina Orlova chantait pour l’applaudir, lui demander des bis, et lui exprimer toute sa gratitude…

Assister à un concert de l’artiste lituanienne est une expértience de violente innocence qu’on ne peut que chaudement recommander.

Alina Orlova, “Laukinis šuo dingo”, Fargo, CD 19 euros, version digitale, 9.99 euros. Myspace.

Dans ses yeux, un Oscar plus que mérité

Lundi 7 juin 2010

Oscar du meilleur film étranger cette année, le film argentin de Juan  José Campanella mélange comédie romantique et polar en flash back. Un film où la tendresse, l’amour et le sens de la justice coexistent avec la folie, la patience et le joyeux bordel de l’administration argentine. Zéro faute dans cette grande oeuvre pour le réalisateur de “Fils de la mariée” et des “Neuf  reines” qui retrouve une fois encore son merveilleux acteur fétiche : Ricardo Darin.

Adapté du roman d’Eduardo Sacheri, “la Pregunta de sus ojos”, “Dans tes yeux” met en scène Benjamin Esposito (irrésistible Ricardo Darin), un clerc que sa retraite encourage à revenir sur le cas qui l’a le plus marqué, dans une ébauche de roman. En 1974, il a été amené à enquêter sur le viol et le meurtre violent d’une jeune femme de 23 ans. Coiffant au poteau l’officier de police chargé de l’enquête, Esposito découvre l’identité de l’assassin en feuilletant les vieilles photos de familles. la lueur d’avidité dans les yeux d’un ami d’enfance de la morte le met sur la bonne piste. Mais le meurtrier n’est pas facile à coincer… surtout si ses supérieurs de la justice argentine lui mettent des bâtons dans les roues. C’est avec l’aide de son collègue ivrogne (fantastique personnage incarné par Guillermo Francella) et de sa jeune, jolie, et bourgeoisie supérieure directe, Irène (Soledad Villamil, meilleur espoir féminin aux Goyas), cette année) qu’Esposito se lance à la poursuite de cet homme… 25 ans après cette enquête continue de hanter Esposito, mais aussi ses collègues et le veuf de la jeune femme assassinée. Rouvrir les zones d’ombres du passé semble bien avoir des conséquences sur le présent pourtant désespérément rangé de tous ces personnages.

Humain, drôle, parfaitement construit et très poétiquement filmé, “Dans ses yeux” ménage son suspense à grands renforts de sentiments et de retour de souvenirs. Le romantisme est là, les archétypes aussi, et on se glisse dans les Buenos Aires des années 1970 comme dans une  seconde peau. Fidèle à son quartier natal d’Avallaneda et à sa ville d’adoption, Buenos Aires, dans “Dans ses yeux”, Juan José Campanella creuse la même matière comique et émouvante qui portait le bouleversant “Fils de la mariée” et il le mélange au suspense drôle qui avait fait le succès international des “neuf reines”. Du point de vue des idées et des adhésions, le film est tout aussi riche et généreux : dans des dialogues étincelants, les réflexions sur la peine de mort ou sur les carences de la justice prennent une dimension à la fois simple, directe, et juste. Porté par des comédiens de génie, “Dans tes yeux” est certainement le film le plus accompli et le plus riche actuellement sur nos écrans.

“Dans ses yeux”, de Juan José Campanella, avec Ricardo Darin, Guillermo Francella, Soledad Villamil), Agentine, 2009, 127 min.

Koltès à la Colline : quand les chiens ne rencontrent jamais leur nègre

Lundi 7 juin 2010

Jusqu’au 25 juin, le Théâtre National de la Colline a invité le metteur en scène Michael Thalheimer (qui avait déjà proposé “Les Rats” au début de l’année à la Colline) à mettre en scène une version européenne de “Combat de nègre et de chiens”. Respectant le vœu de Koltès de ne pas faire du texte une pièce sur l’Afrique, Thalheimer montre la peur de l’autre dans sa nudité la plus violente. Un spectacle éblouissant, porté par une scénographie majestueuse et des comédiens époustouflants.

Dans un pays d’Afrique de l’Ouest, un chantier est en train de fermer. Il ne reste plus que son chef, Horn, et le jeune ingénieur Cal. Mais deux autres personnages se glissent dans l’enclos du camp : le “boubou” Alboury venu réclamer le corps de son frère mort écrasé sur le chantier et la blanche et naïve Leone venue rejoindre Horn qui l’a invitée de Paris à assister au feu d’artifice annuel qu’il organise sur le chantier. Enfermés dans la peur des noirs cachés derrière les arbres sur le chantier déserté, les trois personnages blancs n’arrivent pas à dialoguer : ni entre eux, ni avec Alboury. La peur enfante la violence dans une ascension terrifiante, ponctuée par la moiteur des corps qui les lâchent.

Il y a d’abord la fantastique scénographie de Olaf Altman, avec lequel le metteur en scène Michael Thalheimer travaille depuis les années 1990. Le chantier est une plateforme déserte et totalement ouverte; et pourtant, elle enferme plus sûrement chaque comédien que toutes les cavités des prisons. A peine aidé de quelques accessoires, comme des bouteilles de whisky ou des casques de chantier, celui-ci n’a “affaire à rien d’autre qu’à l’auteur, à lui-même et à ses partenaires. Il ne dispose d’aucun accessoire, d’aucun intérieur, d’aucun meuble auxquels il pourrait s’accrocher”. Dans cette esthétique radicale ce sont les corps mêmes qui se font instruments : ceux de l’ombre du chœur noir inspirent la peur, qui se transmet petit à petit aux trois blancs aux prises avec leurs fantasmes sur un autre qu’ils ne rencontrent jamais vraiment. La mise en scène pousse les comédiens à incarner directement chacun de leurs sentiments. C’est littéralement que la naïve Leone se fait Ruth locale pour épouser l’identité noire : elle s’enduit de cirage. C’est de manière toute aussi directe que Cal exprime son désir (en se masturbant sur scène) où son caractère damné de “salaud” (en plongeant dans la merde). De même, le mépris d’Alboury s’exprime en crachats physiques, que les trois blancs copient souvent par automatisme. Si le radicalisme de Michael Thalheimer souligne la fin de toute utopie et de toute illusion, elle se situe aux antipodes du cynisme. C’est d’abord et avant tout pour respecter le vœu de Koltès de lire “Combat de nègre et de chiens” comme une métaphore sur le non-dialogues d’individus blancs que l’ancien directeur artistique du Deutsches Theater de Berlin (2005-2009) a décidé de se passer de toute médiation. Voyant son rôle comme celui d’un “condensateur”, il ne change pas le texte par sa mise en scène, il ne l’illustre pas non plus benoîtement, mais en livre l’essence dans un don violent et fascinant. Ce jaillissement n’est pas sans racine.  Car c’est également pour convoquer un passé européen, de racisme, de colonialisme et de sacrifices, que Thalheimer fait ainsi parler sans médiation les corps de ses comédiens. Ne sachant quel dialecte employer avec Alboury, Leone lui parle … Allemand ! et entonne le “Roi des Aulnes” de Goethe et Schubert, raccrochant ainsi cette production de la pièce de Koltès à toute une tradition européenne de fous faucheurs d’innocents : le cœur des ténèbres de Conrad, l’Amok de Zweig, mais aussi le roman de Michel Tournier (ce dernier ne se passe pas en Afrique.) Les quatre comédiens principaux de la pièce se prêtent au jeu sans masque de leur metteur en scène. En humaniste vieillissant, Charlie Nelson estompe peu à peu le caractère bonhomme de son personnage. Cécile Coustillac parvient à rendre Léone parfaitement naïve, sans aucune hystérie et pourtant de manière très angoissante. Jean-Baptiste Anoumon joue un Alboury fier, inflexible et néanmoins aussi raciste que les personnages colonisateurs de la pièce. Enfin, pièce rapportée d’Allemagne à ce casting français, Stefan Konarske étonne et séduit beaucoup dans le rôle de l’ingénieur sur-diplômé, apeuré, raciste, hystérique, et cherchant un point d’autorité où se soumettre pour arrêter de penser. Le public français est ravi de découvrir ce phénomène qu’est Konarske, avec son accent allemand, son débit de mitraillette, et son corps menu et musclé qui exprime autant les contradictions de son personnage que son visage.

La pièce créée par Chereau en 1983 aux Amandiers se trouve régénérée par ce souffle allemand, européen et intransigeant, que Thalheimer et sa troupe lui infusent. Un spectacle splendide, effrayant et galvanisant, probablement un des meilleurs à l’affiche en ce moment dans la capitale.

Combat de nègre et de chiens“, de Bernard-Marie Koltès, mise en scène : Michael Thalheimer, scénographie : Olaf Altman, avec Jean-Baptiste Anoumon, Cécile Coustillac, Stefan Konarske et Charlie Nelson, Théâtre National de la Colline, Grand Théâtre, durée du spectacle 2h15, jusqu’au 25 juin 2010, mer-sam 20h30, mar 19h30 et dim15h30, 15, rue Malte-Brun, Paris 20e, m° Gambetta, 27 euros (abonné : 13 euros, moins de 30 ans : 13 euros, moins de 30 ans abonné : 8 euros). Réservation : 01 44 62 52 52 ou ici.

Photos : Elisabeth Carecchio.

Nancy Huston, Infrarouge : rencontre le 10 juin à la librairie l’arbre à lettres

Lundi 7 juin 2010

L’auteure de « Journal de la création » (1990) et de « Lignes de faille » (Prix fémina 2006) a publié son dernier roman très attendu chez Actes Sud, le mois dernier. Un voyage familial en Toscane est l’occasion pour la photographe quadragénaire Rena Greenblatt de revenir sur son passé et sur sa profession de photographe. Sensuel, féministe, et aussi bien construit que les précédents livres, « Infrarouge » se dévore d’une traite.

Photographe reconnue, d’origine canadienne et vivant en France, Rena Greenblatt est une femme moderne, indépendante et sensuelle, qui s’apprète à épouse un quatrième mari bien plus jeune qu’elle quand elle entreprend un voyage avec son père et sa belle-mère en Toscane. Troublée par le vieillissement subit du scientifique spécialiste du cerveau humain qui était son héros d’enfance, et très ennuyée par les simagrées de sa belle-mère à l’intellect un peu simple, Rena ronge son frein et fait semblant d’être une touriste ordinaire en leur compagnie. Le temps libre et les rêves tourmentés qu’elle fait dans sa chambre d’hôtel solitaire lui permettent de revenir sur sa vie : son amie imaginaire, Subra, son modèle, Diane Arbus, qui l’emporte haut la main face aux influences de Araki et Lee Miller, sa meilleure amie actuelle, Kerstin, et aussi ses rapports difficiles avec son frère et sa mère, morte à 37 ans après une tragédie familiale dans laquelle Rena était partie prenante. Elle revient également sur la liberté de ses fantasmes et de ses désirs, ainsi que son identité de femme, de mère et de « demi » juive. Enfin, elle évoque ses grandes séries de photos passées, une sur les enfants de femme prostituées, et une autre sur des hommes dont elle a essayé de percer le secret, bien souvent au lit, son appareil photo toujours collé à son corps frémissant.

La force de Nancy Huston n’est pas seulement  son style, ni ses références agréables, ni même ses idées féministes, fraiches et nettes, mais inchangées depuis les années 1970. La recette de son succès vient de la structure simple et efficace de ses romans. Etalé sur huit jours qu’on relie facilement aux huit cercles de l’enfer de Dante que l’héroïne est en train de lire, « infrarouge », s’enfonce progressivement dans les dédales d’un passé souvent obscur pour éclairer les douleurs familiales et personnelles, ainsi que les culpabilités qui ont fait du personnage principal la femme forte et libre qu’elle est. Mais cette liberté se paie chère, et quand certains secrets enfouis refont surface, Rena se sent obligée d’aller jusqu’au bout de cette enquête, auprès de son père, et perd amant, travail et légèreté. Les nuances psychologiques sont des trésors que Huston cache derrière son écriture claire et harponnent la lectrice ou le lecteur jusqu’à la dernière ligne…

Nancy Huston, « Infrarouge », Actes Sud, 309 p., 21,80 euros, sortie le 5 mai 2010.

Nancy Huston rencontrera ses lecteurs le 10 juin à 19h à la librairie l’arbre à lettres, 2 rue edouard Quenu, Paris 5e, m° Monge.

La tête en friche, l’illettrisme à visage humain

Lundi 7 juin 2010

Le réalisateur d'”Elisa” et des “Enfants du marais” retrouve Gérard Depardieu pour un grand film Français digne des chefs-d’œuvre de son papa, Jacques Beceker. Un dialogue scintillant et émouvant entre un homme mûr un peu simple et une vieille dame folle de livres sur un banc d’une ville de Province… A voir sans modérer l’usage enthousiaste de sa boîte de kleenex.

Germain (toujours incroyable Gérard Depardieu) est un homme de quarante-cinq ans souffrant d’avoir toujours été considéré comme “le béret” (ie l’idiot) du village, et palliant son illettrisme par l’amour du jardinage, l’amitié et une belle et simple histoire d’amour avec une jeune-femme chauffeur de bus (lumineuse Sophie Guillemin). Tous les jours, il va déjeuner au parc où il compte les pigeons. Il leur a même donné un nom à chacun! Cette attention pour les animaux qui l’entourent lui permet de rencontrer une vieille dame solitaire, perchée comme un moineau sur son banc, et toujours un livre en main : Margueritte (merveilleuse Gisèle Casadesus). Celle-ci l’appelle “jeune-homme” et sait voir la perle qui sommeille sous l’apparence un peu lourde de Germain. Elle se met à lui lire à voix haute Albert Camus et Romain Gary et, lui montrant combien une écoute attentive est à la racine même de tout bon lecteur, elle réussit là où tous les instituteurs de l’école républicaine ont échoué. Transformé, Germain se met à citer le panthéon de la littérature française devant ses camarades de bar, un peu étonnés. Une véritable histoire d’amour filial naît entre Germain et Margueritte. Et le jour où celle-ci lui annonce qu’elle perd la vue, Germain décide d’affronter son pire ennemi : la difficulté de lire, pour pouvoir continuer de traverser mots et phrases en compagnie de sa nouvelle amie.

Court, incisif et plein d’amour de l’homme et du monde, sans jamais tomber dans le sentimental, le film “La tête en friche” a un petit côté suranné qui rappelle l’âge d’or du cinéma français. Avec ce qu’il a de meilleur : des dialogues étincelants, adaptés par Jean-Loup Dabadie et Jean Becker du roman de Marie-Sabine Roger, une galerie de personnages extrêmement touchants (la vieille dame fière et solitaire, la patronne de bar amoureuse d’un jeune homme infidèle et jouée par la délicieuse Maurane, la mère dure et têtue enfermée dans son passé et la musique de Luis Mariano, et bien sûr le très touchant cancre-crème Germain), une musique signée Laurent Voulzy, et des comédiens absolument remarquables (avec également François-Xavier Demaison en amant profiteur et violent). On en sort le cœur serré et bondissant d’émotion, avec une nostalgie constructive pour la simplicité de relations profondes qui ne passent pas seulement par le fil complexe des mots mais aussi par des gestes simples : offrir du fenouil, des fleurs, un dictionnaire, s’occuper au jour le jour de l’autre, ou mettre de l’argent de côté pour ses enfants. A voir absolument.


“La tête en friche”, de Jean Becker, avec Geneviève Casadesus, Gérard Depardieu, Maurane, Sophie Guillemin, François-Xavier Demaison, et Jean-François Stévenin, France, 1h22, sortie le 2 juin 2010.

Roman policier : l’oiseau de mauvais augure, de Camilla Läckberg

Lundi 7 juin 2010

Erica Falck est sur le point de se marier. Mais entre les déboires de sa sœur, les pressions de sa future belle-mère et les enquêtes de son promis, le commissaire Patrik Hedström, l’organisation des festivités est plus que difficile… Après « La princesse des glaces », « Le prédicateur » et « Le tailleur de pierre » Camilla Läckberg, la jeune maîtresse du polar suédois est de retour chez Actes Sud… pour notre plus grand plaisir.

La petite ville de Tanumshede (ouest de la Suède) est en ébullition : une fameuse émission de téléréalité va focaliser l’attention de tout le pays sur la petite bourgade. Au commissariat, Patrik Hedström ne chôme pas : il faut assurer la quiétude du tournage de ce big brother provincialisé, accueillir une nouvelle recrue très ambitieuse, Hanna Kruse, et un accident ayant lieu le matin de l’ouverture s’avère être un meurtre. Comment le fringant commissaire de 35 ans va t-il trouver le temps de choisir son costume de mariage pour convoler en juste noces avec sa douce Erica Falck, elle-même très occupée par leur fille, sa sœur traumatisée, et les deux enfants de celle-ci ?

Digne héritière d’Henrik Mankell et Stieg Larsson, Camilla Läckberg perpétue avec talent la tradition du polar suédois. Le lecteur se réjouit de retrouver les personnages de l’auteure et leur routine toujours bouleversée par une série de meurtres, ainsi que l’exotisme à la fois dépaysant et proche d’un pays européen où l’égalité des sexes règne, tant que l’esprit de province ne jette pas l’opprobre sur l’homosexualité. Et Läckberg apporte une touche de contemporanéité à sa galerie de personnages immuables, avec la discrète mais incisive critique d’un jeu débile de téléréalité que les cadavres n’arrêtent pas. L’auteure décrit les participants paumés de jeu avec maestria, soulignant les types dans lesquels on les classe, mais ajoutant une touche d’empathie à ce constat. On comprend dès lors pourquoi et comment des jeunes gens d’aujourd’hui désirent avidement sortir de leur routine pour briller- même sous forme de caricature- sur les petits écrans de leur public.

Camilla Läckberg, « L’oiseau de mauvais augure », trad. Lena Grumbach et Catherine Marcus, Actes Sud, collection « Actes noirs », 366 p., 22 euros, sortie française le 5 mai 2010.

Alina Orlova, la chanteuse espiègle de l’Est

Lundi 7 juin 2010

L’auteure, compositrice et interprète lituanienne Alina Orlova livre un album trilingue et épicé avec “Laukinis šuo dingo” (Le chien sauvage Dingo, titre d’un livre russe pour enfants). Elle est le 7 juin sur la scène de l’européen.

Elle a 22 ans à peine. La peinture et la photographie sont devenues ses violons d’Ingres. Elle chante en trois langues : anglais, russe et lituanien, a une voix haut perchée qui rappelle Regina Spektor ou Joanna Newsom, et mélange tradition cabaret à la Dresden Dolls, orchestrations violoncelle classiques à la Keren Ann new style et petits bruitages incongrus à la Cocorosie. Impertinente sous ses courts cheveux blonds, Alina Orlova est une figure centrale de la scène alternative de Vilnius. Et une femme qui a su garder une part d’enfance.

Deux ans après sa sortie à l’Est, son album “Laukinis šuo dingo” est enfin disponible en France chez Fargo. 16 titres pop et poétiques irrésistibles. L’entraînante première chanson « Lovesong », avec ses violons nostalgiques, sa poésie presque naïve, et son atmosphère cabaret représente bien l’ensemble du CD. Aux pincements des violons slaves (les accents blues  de « Paskutinio Mamuto daina », le xylophone de cristal de « Utomlionnoe Solnce », la fantaisie des trémolos romantiques de « Lijo » ou « Žeme, sukis greitai » …), Orlova ajoute, avec son clavier et sa voix haute et acidulée, une naïveté claire , et des petits bruits qui parasitent délicieusement le tragique (les chuchotements de « Nojus » ou de « Transatlantic Love »), ainsi que le caractère décalé d’un cabaret magique (« Vaduokliai », « Vasaris »…).

On ne regrette qu’une chose : ne pas parler lituanien et donc ne pas comprendre toute la poésie des paroles de l’album qu’on pressent dans les titres anglais.
Alina Orlova, “Laukinis šuo dingo”, Fargo, CD 19 euros, version digitale, 9.99 euros. Myspace.

Concert le 7 juin à l’Européen, 20h, 5 rue Biot, Paris 17e, m° Place de Clichy, 18.80 euros. Pour acheter vos billets, cliquez ici.

10 photographes de l’agence Magnum fêtent le printemps georgien au Palais de Tokyo

Lundi 7 juin 2010

Dix photographes de l’agence Magnum ont été invités à immortaliser le printemps Georgien, l’an dernier. Du 25 mai au 6 juin, cette traversée de la société et des paysages géorgiens est exposée à la mezzanine du Palais de Tokyo. “Vaut (carrément) le détour”, comme dirait notre fidèle compagnon, le guide vert.

Antoine d’Agata, Jonas Bendiksen, Thomas Dworzak, Martine Franck, Alex Majoli, Gueorgiu Pinkhasov, Martin Parr, Paolo Pellegrin, Mark Power et Alec Soth, tous photographes de la mythique agence Magnum ont suivi les traces de Robert Capa et de Henri Cartier-Bresson en Géorgie au printemps 2009. Et se sont répartis les tâches : A l’origine du projet, Thomas Dworzak a suivi le président Mikhail Saakashvili, Martin Parr a fait… du Martin Parr, en soulignant les aspects kitschs de la société géorgienne, Martine Franck (veuve de Henri Cartier-Bresson) s’est concentrée sur des portraits de famille, Mark Power s’est réservé l’industrie et l’économie, Alex Majorie a retrouvé les lieux des combats de 2008 entre Russie et Georgie, Alex Soth a cherché la plus jolie fille du pays.  Et surtout, les clichés de Paolo Pellegrin interrogent les divers rapports à la spiritualités des habitants du pays (voir image ci-contre).

De très belles photos, en accès libre, encore tout le week-end, avant que le grand show de 30 artistes russes ultra-contemporain, qui aura lieu à partir du 12 juin dans la cadre de l’Année de la Russie et de l’exposition DYNASTY.

« Le Printemps Géorgien » , Palais de Tokyo, Mezzanine, 13 avenue de président Wilson, Paris 16e, métro Iéna, entrée libre.

Où vas-tu Moshé ? L’exil judéo-marocain incarné par Simon Elbaz

Lundi 7 juin 2010

Après le succès de la “Chambre noire” (2004) sur la torture d’un étudiant aux convictions marxistes dans le Maroc des années 1970, Hassan Benjelloun évoque l’exil judéo-marocain du début des années 1970 depuis le bar d’une petite ville de Bejaad. Musical, tendre et fraternel.

Au début des années 1960, après la mort du roi Mohamed V, et l’indépendance du Maroc, les juifs ne sont plus bien vus et tentent de partir clandestinement pour Israël. Dans la petite ville de bejaad, le départ des juifs est une catastrophe pour Mustafa (Abdelkader Lofti). Enfin propriétaire, après avoir passé sa vie à économiser pour racheter le bar du village au dernier français y vivant encore, il risque de devoir renincer à son commerce. En effet, conformément à la loi d’Allah, s’il ne reste plus que des musulmans dans le village.  le conseil pourra l’obliger à fermer son débit de boisson. Heureusement, dans son malheur, Mustafa a de la chance : le seul juif qui refuse de partir est Shlomo (Simon Elbaz), horloger et musicien.  Après  le départ mouvementé de sa femme et de sa fille pour Israël avec les autres juifs du village, ce dernier vient animer le bar de son voisin et ami lors de ses longues nuits de solitude …

Drôle, tendre et aussi critique (on sent bien la manière dont les rapports entre juifs et musulmans changent doucement à Bejaad, et le sionisme musclé des associations chargées de venir récupérer les juifs marocains est parodié), « Où vas-tu Moshé ? » fait partie de ces films simples dont le principal n’est pas la perfection des images, mais des dialogues savoureux, portés par des comédiens charismatiques. En juif attaché à son pays natal et refusant un « retour » qui est surtout un exil en Israël Simon Elbaz incarne – tout en musique- un personnage, où bien des exilés involontaires et bien des amoureux du Maroc se retrouveront.
A voir au cinéma les 3 Luxembourg, dès le 9 juin.

“Où vas-tu Moshé ?” (Finemachiamoshé ?), de Hassan Benjelloun, avec Simon Elbaz, Rim Shamou, Ilham Loulidi, Abdelkader Lotfi, Hassan Essakalli, Mohamed Tsouli, Abdelkader Lofti, Rabii El Kati, Abdelmalek Akhmiss, Abderrahim Bargache, Hassan Essakalli, Mohamed Tsouli Khandouki, Abdellah Chakiri, Maroc, 2008, 1h30.