Archive pour 6 avril 2010

Benjamin Biolay, provoc light et star ad hoc aux Gémeaux de Sceaux

Mardi 6 avril 2010

Dans le cadre du festival “Chorus”, Benjamin Biolay donnaît deux concerts. Le premier à La Défense, lundi 29 mars, et le deuxième au Théâtre des Gémeaux à Sceaux, mercredi 31 mars. C’est ce dernier concert que La boîte à sorties a vu et entendu. Sans suprise, mais toujours avec autant de grâce, un des plus beaux concerts de l’année.

Auréolé de son carton plein pour l’album “La superbe” aux victoires de la musique, Benjamin Biolay est apparu tout de noir vêtu, trois boutons de chemise discrétement déboutonnés sur la scène des Gémeaux de Sceaux sur l’air de “Tout ça me tourmente”. Pendant plus de deux heures et demie, il a réjoui un public de “fans” majoritairement féminines, faisant preuve d’une très grande générosité à mille lieues de son image de “bad boy”.

Harpe et violoncelle au fond à gauche, guitare basse et percussions au fond à droite, et laboratoire musical (synthé, glockenspiel, théramine…) devant, ses quatre musiciens suivaient le chanteur-chef d’orchestre comme un seul homme. Et comme d’habitude, malgré la mauvaise sonorisation de la salle, le compositeur a bluffé son public dans la précision et le renouvellement de l’interprétation de ses titres.

Le prodigue Biolay s’est concentré sur ses tubes des deux derniers albums, “La Superbe” et “Trash  yéyé”. Mais il n’a pas hésité a reprendre des chansons plus anciennes, notamment le “Chien d’avant-garde” qu’il avait composé pour Keren Ann, lors du passage central du concert où le chanteur s’est installé seul au piano, ou encore dans les bis sans fin. Biolay y a offert une superbe version d’ “A l’origine” avec des modulations un peu monstrueuses de son tout petit filet de voix et terminant en position foetale. Il a également revu son tout premier tube : “Les cerfs-volants”.

Tirant son repertoire vers le slam et la musique nouvelle, et laissant de côté la plupart de ses chansons “cul” (“la garçonnière”…)  dans ses petites chaussures noires vernies, Biolay a paru s’être distancié du fantôme de Gainsbourg pour être enfin lui-même : l’auteur-compositeur français le plus talentueux de notre époque. Ceci n’a bien sûr pas empêché une touche de provoc’, notamment dans la reprise de la “Merco Benz” qui s’est transmuée en “Carla-Bru-Benz” et en “Sarkobenz” histoire d’alimenter les rumeurs…

En final, Biolay a eu la standing ovation largement méritée qu’il demandait dans sa chanson “Padam” : “J’attendais en vain / Que le monde entier m’acclame / Qu’il me déclare sa flamme / Dans une orgie haut de gamme”.

Après Chorus, la tournée de Biolay continue, et il sera de retout sur la scène du Nouveau Casino les 7 et 8 mai. Toutes les dates sur le myspace du chanteur. Par ailleurs, Biolay continue de composer pour les autres : il interprète avec Keren Ann “L’idole des jeunes”  sur la BO de “Thelma Louise et Chantal” et a donné à Judith Godrèche la chanson éponyme de son film, “Toutes les filles pleurent”.

Les voix des traders en rade

Mardi 6 avril 2010

Mathieu Larnaudie, l’auteur de “Strangulation” (Gallimard, 2008) sort chez Actes Sud un roman qui se veut la caisse de résonnance des longs sanglots des “acteurs” principaux de la grande crise banquière et financière de l’automne 2008. Un roman exigeant, dont le style quasi-précieux coupe souvent tout souffle, à propos, et parvient à rendre compte de manière neutre et pourtant interne des longs sanglots des “effondrés” : ceux ont vu à un âge avancé leur monde de chiffres de de bling bling plus ou moins racés prendre fin.

En 24 chapitres, Mathieu Larnaudie attribue une parole intime sur la crise à quelques uns des principaux décideurs politiques et financiers qui ont vécu de l’intérieur la crise de l’automne 2008. Le lecteur reconnaîtra (ou non) madoff, Sarkozy, Merkel, Greenspan, le patron de Lehman’s Brothers la sacrifiée, ainsi que le PDG très classe d’UBS, et deux hommes d’influence qui se sont suicidés à cause de la crise. Il y a aussi un mystérieux milliardaire suisse, qui dans son anonymat conservé fait figure de “vrai témoin”.

Ayant vécu à New-York, Mathieur Larnaudie rend parfaitement compte du climat d’octobre 2008 à Wall Street. Il estime que son “texte fonctionne comme une cupe, au sens géologique du terme, une sorte de traversée, de long glissement en spirale  [dans les profondeurs] de ceux ] qui sont devenus les véritables figures de la représentation de la crise dans l’imaginaire collectif”. Beau et froid comme du granit, ce texte fige, entre deux strates d’intimité, le témoignage de ceux qui ont vu leur monde s’autodétruire avec un détachement cruel. Ceux qui adhérent aux phrases d’une page de l’auteur, entrecoupées de plusiuers parenthèses, et suffocant physiquement le lecteur, adoreront “Les effondrés”. Pour sa précision autant que pour sa concision. En revanche certains se trouveront pris d’une profonde crise de claustrophobie dans ce texte serré comme un noeud coulant autour du cou d’un condamné, et qui ne laisse aucune place à l’anecdote gratuite ou à l’humour. Précieux et pédant, Larnaudie peut se permettre de l’être car il a indéniablement un style. Et un sujet très fort. Qu’il parvient – et c’est encore plus fort- à traiter avec les sens mais sans aucune sensiblerie – voire aucune sensibilité.

Mathieu Larnaudie, “Les effondrés”, Actes Sud, 179 p. 18 euros, sortie le 7 avril 2010.

“… l’on avait pu prétendre que, maintenant que l’on avait su dire adieu au vieux fantôme  historial, le temps universel devrait, indéfiniment, se régler sur celui de l’échange, de la seule administration du mouvement des capitaux et de la marchandise, c’est-à-dire où l’on pensait qu’il était bon que le terme “Histoire” n’eût plus cours autrement que pour désigner les menues inflexions qui orientaient les humeurs du marché, les fluctuations de l’économie mondiale, lesquelles avaient, précisément, pour principe de permettre que des monstres comme celle-ci devinssent la propriété d’une caste d’individus remarquables – ceux, probablement, ainsi que l’on put l’entendre prononcer un jour  à un célèbre publicitaire se flattant de compter parmi eux, qui avaient “réussi leur vie”- et de garantir qu’elles le fussent; mais bien plutôt une représentation stylisée de l’instant soudain où (de l’heure à laquelle) s’était constituée cette scène globale, nébuleuse et simultanée, cet accident planétaire dont le mot “crise” était le nom…”p. 73

La douce mélancolie de l’illusionniste

Mardi 6 avril 2010

Après avoir vendu plus d’un million de copies des “Arpenteurs du monde” traduit en 40 langue, le Wunderkind des lettres allemandes, Daniel Kehlmann est de retour chez Actes Sud avec la réédition de son roman d’apprentissage  “La nuit de l’illusioniste” et la sortie en poches de “Gloire”, dont l’intrigue se compose de 9 histoires. Petite plongée dans la prose douce-amère de Kehlman à travers le premier de ces deux opus qui paraît le 7 avril 2010.

Lorsque sa mère adoptive meurt frappée par la foudre, Arthur Beerholm prend soudain conscience de l’absurde de la vie et de l’absurdité de la mémoire. Resté seul face à face avec son père adoptif à qui il n’a rien à dire, surtout après que celui-ci a épousé sa ravissante et méchante jeune nounou, Arthur part en pensionnat puis décide de faire des études de théologie, qu’il finit par interrompre après un séjour traumatisant dans une retraite où les moines font voeu de silence. Entretemps, l’ancien élève très doué en mathématiques a rencontré les cartes et leur magie. Il décide de pousser l’art de l’illusion jusqu’à un niveai métaphysique qui lui était resté inaccessible par la voie de Dieu. Avec l’aide d’un très grand magicien, il se lance dans une course à l’excellence qui lui amène la gloire, mais pas vraiment de réponse à ses questions…

Amer, désenchanté et néanmoins profondément poétique dans la capture de l’instant, “La nuit de l’illusionniste” se dévore comme un fruit qui doit se manger encore vert. Daniel Kehlmann renouvelle le roman d’apprentissage désenchanté en alliant le manque de repères et un style légèrement surrané qui accroche le temps et le souvenir. Il parvient à rendre un héros dont le malheur n’est pas vraiment sympathique très fascinant, tout en ménageant une grand marge de détachement au lecteur. Un très beau roman.

Daniel Kehlmann, “La nuit de l’Illusionniste”, trad. Juliette Aubert, Actes Sud, 175 p., 17,80 euros.

C’était l’un des derniers jours d’août, et même ce jour précis où l’on sent à une subtile pesanteur magnétique que quelque chose va bientôt finir. Tout est encore en fleurs, les guêpes et les coccinelles s’agitent, mais à tout cela se mêle un indéfinissable malaise. Chaque année tient cette journée en réserve, et soudain elle est là et on ne sait pas ni d’où elle vient ni pourquoi elle tombe justement aujourd’hui. Voilà sans doute une des raisons pour lesquelles j’étais si pressé de partir et m’en allai sans me retourner et sans tenter de dire à Beerholm ce que j’aurais du lui dire. Si j’avais su que je ne devais jamais plus le revoir, que c’était la dernière occasion, est-ce que j’aurais essayé? Qu’est-ce que j’en sais! S’il y a une chose qui peut conduire l’homme au bord de la folie, c’est bien l’idée que certains évènements ne se rattrappent jamais, que des occasions passent et ne reviennent plus, jusqu’au moment où ce grand cosmos pétri d’étoiles se résoudra en lumière. Si au moins je m’étais retourné…! Je sais très bien que ma mémoire aurait conservé cette dernière image de Beerholm, debout dans l’embrasure de la porte (a-t-il fait un geste de la main? non, pas Beerholm). j’ai bien sûr beaucoup d’images de lui, mais c’est justement celle-ci, la plus importante, qui me manque. ma collection est icomplète et elle le restera.” p. 45