Archive pour mars 2010

Les désemparés, un trésor de Max Ophuls avec James Mason enfin disponible en Dvd

Vendredi 12 mars 2010

Max Ophuls a passé peu de temps aux Etats-Unis, entre ses années allemandes et françaises. Le réalisateur de “La ronde” a réalisé 3 films pour Hollywood : Lettre d’une inconnue (1948), Caught (1949) et les désemparés (“The Reckless moments”, 1949). La copie restaurée de ce dernier film, à l’écran le 31 mars, et disponible en Dvd le 7 avril, fait mentir l’idée fixe que “Lettre d’une inconnue” est le chef d’oeuvre américain de max Ophuls. Film noir vantant l’amour maternel dans un village bourgeois de la côte ouest, les désemparés est une oeuvre un peu oubliée. Plus pour longtemps.

Alors que la plupart des maris américains sont revenus de la guerre, celui de Lucia Harper (Joan Benett) est reparti pour Berlin afin d’y superviser al construction de ponts. La jeune maman est donc seule dans sa jolie ùaison de Balboa (banlieue de LA) avec son beau-père, son fils un peu mécano et très débraillé, et sa fille Bea, 17 ans. Cette dernière, romaniques étudiante d’arts fréquente un jeune homme mal famé, Ted Derbyet Lucia tente de mettre fin à cette liaison. Or Derby est retrouvé mort. Un type étrange (James Mason) vient alors voir Lucia chez elle. Il est en possession de lettres d’amourde Bea à Derby et veut la faire chanter. Peu à peu la mère de famille et son maître chanteur développent une relation qui dépasse les simples affaires…

Film noir déjà infléchi par un certain retour au réalisme, “Les désemparés” place immédiatement ses spectateurs au coeur d’une bonne famille américaine d’après-guerre. Portée par la grâce de Jona Benett, qui était égalemnt la femme du producteur du film, Walter Wagner, et surtout par le génie élégant d’un James Mason ravi de travailler avec un cinéaste culte mais n’ayant pas encore trouvé son public à Hollywood, l’intrigue garde en haleine du début à la fin. A la direction de la photographie, Burnett Guffey sublime les deux personnages principaux, et transforme leurs brèves rencontres incohérentes des jeux d’ombres troublants.

“Les Désemparés”, de Max Ophuls, avec Joan Benett, James Mason, Geraldine Brooks, Henry O’Neill, USA, 1949, 79 min + 62 minutes de bonus, dvd master restauré HD, Carlotta films, 19.99 euros, sortie le 7 avril 2010.

Sortie en salle en copie restaurée le 31 mars.

Filmer les camps : derrière l’épaule de trois grands réalisateurs américains au Memorial de la Shoah

Mercredi 10 mars 2010

Jusqu’au 31 août, le Mémorial de la Shoah présente au premier étage une exposition sur les images prises par trois grands réalisateurs américains : John Ford (Les raisins de la colère, La Chevauchée fantastique), Samuel Fuller (The Big red one) et George Stevens (Swing Time, Le Journal d’Anne Frank). “Filmer les camps” s’intéresse à la manière dont ces trois cinéastes ont recueilli  des images des camps de concentration de Dachau et Falkenau (annexe de Flossenbürg) pour l’armée américaine à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et l’on découvre que, aux antipodes de toutes les idées reçues, ce sont de véritables équipes de professionnels, briefées pour obtenir des témoignages incontestables et recevables par des cours de justice qui ont été envoyées à la libération des camps.

Ne manquez pas ce soir la projection du documentaire sur le témoignage de Samuel Fuller sur son travail à Falkenau, en présence de Georges Didi-Huberman.

Déjà très célèbre à Hollywood, notamment pour ses comédies musicales comme “Swing Time” avec le couple Astaire/Rogers, George Stevens s’est engagé en 1943 dans l’armée américaine au service de la communication, le signal corps. Eisenhower lui a demandé de créer une unité spéciale de tournage, la SPECOU (Special Coverage Unit). C’est cette unité -composée de 45 pérsonnes- qui est allée filmer la libération du camp de Dachau à partir du 3 mai 1945. Le responsable de chaque unité faisait un rapport quotidien des activités. Un rapport hebdomadaire, souvent signé par Stevens lui-même, était également rédigé chaque semaine. Membre de l’équipe, l’écrivain Ivan Moffat, a également tenu un cahier relatant les activités de la SPECOU. Très conscients du fait que leurs concitoyens risquaient de ne pas croire ce qu’ils ont vu, les membres de l’équipe de Stevens documentaient avec atention leurs rapports d’act_ivités et de prises de vues. Ils ont également pu interviewer une quinzaine de prisonniers du camp, dont le résistant français Edmond Michelet. 3 de ces entretiens sont visibles à l’exposition du mémorial.

“Crime reporter” reconnu pour certains tabloïds américains avant la guerre, Samuel Fuller a rejoint en 1942, la fameuse première division d’infanterie de l’armée américaine (“The Big red one”). Il s’est  fait envoyer une caméra en Tunisie par sa famille, et sachant cela, l’armée lui a demandé d’aller filmer la libération du camp Falkenau. Aidé d’une équipe de professionnels  d’hommes formés pour recueillir des images témoins, il a ainsi tourné son “premier film”.

John Ford, qu’on ne présente plus, était réserviste dans la Marine pendant la guerre. Il y a créé dès 1939 la Field Photo de la 11e section navale,  une section très indépendante vis-à-vis de la hiérarchie militaire, qui s’est trouvée fin prête pour aller filmer un documentaire sur Pearl Harbor, juste après l’attaque japonaise. Cette section de cinéma est devenue la Field Photographic Branch (FPB), comprenant une soixantaine de techniciens, spécialement formés pour filmer les évènements historiques. Contrairement aux idées reçues, les membres des équipes de la FPB étaient très formés  à immortaliser des témoignages et suivaient une procédure très précise, explicitée dans un cahier des charges explicites sur les manières de filmer pour que les documents soient considérés comme authentiques. Ce fascinant cahier des charges est exposé au mémorial. “December Seventh” puis “The battle of Midway” sont deux documentaires réalisés par l’équipe de Ford pendant la guerre et qui lui ont permis de remporter deux oscars en 1943 et 1944.

Lorsque le Tribunal Militaire International de Nuremberg a été mis en place, à l’été 1945, le procureur Jackson a demandé à la FPB de Ford de reprendre les images de la libération de Dachau prises par la SPECOU de Stevens, afin de réaliser une partie du film “Les camps de concentrations nazis” (qui montrait également des images russes de la libération du camp d’Auschwitz, projeté à Nuremberg le 20 novembre 1945.

L’exposition montre également comment leur expérience de la guerre a influencé les films des trois réalisateurs américains après qu’ils ont quitté l’armée. Stevens est revenu à Dachau avant de réaliser son journal d’Anne Frank, Fuller a utilisé des images de la libération  de Falkenau pour Verboten et certaines scènes de camps ont influencé les images des Raisins de la colère de Ford.

Mêlant textes (lus par Matthieu Amalric et Jean-François Stévenin), films, documents historiques de l’armée américaine et témoignages des réalisateurs, l’exposition “Filmer les camps” est sténographier de manière à parler à la fois aux historiens et aux cinéphiles. Elle explique bien les techniques de réalisation des années 1940, et exprime combie la problématique de savoir comment filmer pour enregistrer des preuves inattaquables a été au cœur des équipes chargées de filmer les camps pour l’armée américaine.

“Filmer les camps, John Ford, Samuel Fuller , George Steven, de Hollywood à Nuremberg”, jusqu’au 31 août 2010, Mémorial de la Shoah, tljs sauf samedi 10h-18h, 17, rue Geoffroy l’Asnier, Paris 4e, m° Saint-Paul ou Pont Marie, entrée libre.

Pour voir l’ensemble des projections rencontres autour de l’exposition, cliquez ici.
Un cycle Hollywood et la Shoah est organisé à partir du 25 mai.

Photo : 1944 © George Stevens Paper, Margaret Herrick Library, Academy of Motion Picture Arts and Sciences.

Lucian Freud, l’intérieur projeté au Centre Pompidou

Mercredi 10 mars 2010

Jusqu’au 19 juillet, le Centre Pompidou dédie une grande exposition au peintre anglais Lucian Freud. Agencé autour du thème de l’atelier, celui de Paddington, puis de Notting Hill, où Freud a concentré l’incarnation ses personnages depuis les années 1960, le parcours thématique proposé par Cécile Debray montre des grands intérieurs récents de l’artiste qui a aujourd’hui 88 ans.

Je veux que la peinture soit chair.” (Lucian Freud)

Alors que la dernière rétrospective française dédiée à Lucian Freud avait eu lieu en 1987 à Beaubourg, près d’un quart de siècle plus tard, le Centre recommence et offre à voir dans 900 m² les plus grandes toiles réalisées par l’artiste dans son atelier, des années 1960 à nos jours. S’ouvrant sur le surréaliste “Atelier du peintre” de 1944 l’exposition se décompose en thématiques simples (quoique pas toujours entièrement respectées…)

– “Intérieur/ Extérieur” montre les deux faces de l’atelier : l’intérieur où les personnages gisent, posent et savent parfois se tenir, et sont incarnés avec une crudité dont les fans de Lucian Freud apprécieront les multiples renouvellements. Certaines scènes d’extérieurs peuvent encore montrer sur le bitume des petites filles semi-nues, mais les végétariens apprécieront les herbes folles des “Jardins du Peintre”, et spécialement les eaux-fortes que ce jardin a inspiré au peintre. Et l’on découvre un Lucian Freud également génial dans l’art de la nature morte, et qui note avec précision et en couleurs les détails de son atelier, comme par exemple dans “Deux lutteurs japonais près d’un évier”.

– “Reflets” interroge l’art de l’autoportrait chez Lucian Freud. Le peintre n’a jamais cessé de peindre son reflet. Même après avoir atteint un grand âge. Certaines toiles comme “Painter Working” (1993) superposent des couches de peintures qui SONT les nerfs et les muscles du peintre. En effet, Freud refuse l’étiquette d’artiste expressionniste :

“La façon dont on se présente impose que l’on s’efforce de se peindre soi-même comme si on était une autre personne. Dans le cadre de l’autoportrait, la ‘ressemblance’ devient quelque chose de différent. Je dois faire ce que je ressens, sans être expressionniste”.

-“Reprise” montre un visage assez peu connu du peintre. Lui qui s’est longtemps enfermé dans son atelier et ses sensations pour créer, a aussi beaucoup copié les maîtres, comme Cézanne. Mais à contre-courant du parcours classique qui voudrait que la copie des grands appartienne aux années de formations, Freud s’y est beaucoup intéressé dans les années 1990. Et s’est lui-même copié, démultipliant certains de ses thèmes à plusieurs mois ou années d’intervalle.

-Enfin, “Comme la chair” explicite le rapport direct que Freud établit entre chair et peinture, notamment en montrant ses toiles très récentes (1990-2000) des corps énormes de “Big Sue” et ses escarres, de son chien “Eli”, mélangé aux corps des modèles, ainsi que de Leigh Bowery.

L’expo se termine par de superbes photos de l’atelier prises par David Dawson, l’assistant du peintre.

“Lucian Freud, l’Atelier”, jusqu’au 19 juillet, Centre Pompidou, niveau 6, de 11h00 – 21h00 jusqu’à 23 h le jeudi, fermé le mardi, et le 1er mai, Paris 4e, m° Rambuteau ou Hôtel de Ville, Tarif plein 12€ ou 10€ selon période / tarif réduit 9€ ou 8 € selon période.

crédits photos :

1) After Cézanne, 2000, National Gallery of Australia, Canberra

2) Working at night, 2005, David Dawson, courtesy of Hazlit Holland Hibbert, Londres

Tout faux

Dimanche 7 mars 2010

Depuis cette longue marche dans le parc ( ou était-ce avant?) tout sonne faux. Mon cœur battait un air de tête ou de peau d’amoureuse adolescente, j’avais à nouveau 19 ans, les bottes dans la neige, les ombres neo-gothiques des bâtiments. J’étais triomphante, à la fois libérée et attachée. Mais à l’autre bout de la chaîne, un mauvais jeton, faux déjà, et je le savais. Depuis, donc, plus de musique, plus de poésie; parfois de longues heures de travail, parfois la chaleur d’une rencontre. Un ami abrité, une copine attentive. Mais succès en demi-teinte ou échec fantasmé, tout sonne faux. Même le temps qui passe sur des jours à la fois pleins et vides. La machine à sentir s’est grippée ; écharpe au collet elle n’enregistre plus qu’une grande lassitude. Que des moments de joie un peu artificielle rendent supportable. Ces moments là masquent comme l’aspirine une fièvre sans fond. Une dette que je bois plus vite que le mauvais vin percé d’un tonneau trop profond pour moi. Alors, je les rejette. Alors il n’y a rien d’autre qu’une grande tristesse. La tristesse du masque. En compagnie comme dans la solitude le même masque des collants filés et des yeux noirs. L’éternelle adolescente alourdie par son tonneau de Saint Bernard quand la douleur est inutile. Et sans mortification et sans calme, Clairvaux est de plus en plus trouble. Vision myope de ce qui est beau. De certains textes qui passent encore derrière une carapace mal façonnée. Une carapace qui ne protège ni de la manipulation, ni des rencontres inutiles et encore moins de la paresse d’être soi, encore et malgré tout. Soi, ce que les autres attendent. A force d’être déçue, je ne veux pas à  mon tour décevoir. Et l’illusion prend la plupart du temps. L’habitude est un alcool fort. Même au moment où je ne m’y retrouve pas. Je joue donc à être, être moi, de plus en plus faux. Faux les élans de non-compromis, les dons encore possibles, et les secondes d’intimité volées. Fausses les nuits blanches branchées, angoissées ou confidentes, fausse la proximité d’un corps étranger, fausse même l’indifférence vers laquelle je dérive. Je fais tout mal, même et surtout quand je ne le fais pas à moitié. Et quand l’infini n’est plus dans la souffrance de l’amour, seule demeure une peur que la fatigue même efface. La peur, la vraie, avec son théâtre de fantômes qui réclament leur dû, moins fort qu’avant parce que je n’ai peut-être plus rien à donner. Mais leurs yeux impérieux réclament et même le découragement n’est pas un asile. La peur est là, quand tous les masques se taisent. Et elle est si effrayante qu’il me faudrait une épaule où m’appuyer. Et elle est si forte et il n’y a tellement personne, que toute seule dans la rue ou dans mon lit, je répète comme une chanson ancienne, une chanson d’avant Barbara et Monteverdi : je veux mourir. J’ai des visions de sang, de poignets écarlates, Parfois j’utilise juste un marqueur : pour souligner, pour la violence symbolique. J’imagine la mort comme une grande violence inutile avant un calme terrifiant. Et là aussi, je me dis que j’imagine faux, qu’au XXI e siècle, la mort arrive lentement; une longue et douloureuse dégradation de tous les sens.  Je le sais, je les vois, et aprfois je les accompagne dans cette longue défaite, puisque c’est tout ce que je peux faire.  Un long naufrage de médicaments, de mémoire trouée et défection de ceux qu’on a aimés. Jusqu’à parfois passer des années sans une caresse ou un baiser. La peur encore, pire peut-être, une peur de noyée. Alors je plisse fort les paupières et j’oublie. J’oublie aussi très faux. J’oublie parce qu’il le faut. Il faut. J’ai un petit rôle, on m’attend là et donc là, il faut que j’y sois. A défaut d’être tout simplement, je suis au bon moment et au on endroit. Là où l’on m’attend, à défaut de vouloir. Il faut. Mais il faut quoi quand tout sonne faux, quand la mélodie se tait, et les mots ne viennent plus. Il faut, c’est dérisoire. Il faut mais la fatigue est de plus en plus forte, et les épiphanies de peur de plus en plus fréquentes. J’essaie de conjurer, j’essaie de répondre à l’appel du “il faut”. Mais même mes essais sont hors de portée, en deçà de la la note. Et l’objectif qui semblait trois octaves trop haut, une fois dépassé, ne vaut plus rien. 700 pages, le dons de soi, des passades enterrées. Tout cela n’était qu’artefact.  Ni fait, ni art, juste un peu plus de faux qui rajoute des heures aux jours pour raccourcir les nuits de pleine lune. Essoufflée, suffoquée, je pleure dans un silence de cendres. Et je prie parfois encore en mécréante, tout, plutôt que de crier. Tout plutôt de créer, je pense parfois. Infertile travailleuse, veinarde petite fille née avec une cuiller de miel dans la bouche, je ne sais pas comment continuer l’amour platine d’une famille-cocon. Je ne suis peut-être pas faire pour cela. Grave me dit-on. Belle dans la tristesse. Alors je fauche un peu de neutre, je fausse les cartes, je suis pleine de fautes. Et de regrets face à l’intranquille non-facilité de tout. Il faudrait un scaphandre pour plonger, il faudrait un ailleurs, mais il n’y a que le bout de mon faux-nez. Le passé est un trompe l’oeil minéral, et l’avenir une illusion déjà démodée.

Kichinev 1903 : Sur les traces de Bialik dans la ville du massacre

Dimanche 7 mars 2010

La maison de la poésie propose un spectacle autour du poème écrit en Hébreu  par Haïm NahmanBialik après qu’il est allé recueillir les témoignages des survivants du pogrom de Kichinev au printemps 1903. Venu d’une famille originaire de Kichinev, l’israélien Zohar Wexler raconte dans un Français sanglé sa propre quête de la vérité sur les pas de Bialik avant de lire avec toute son âme le poème « Dans la ville du massacre ». Bouleversant.

Les deux grands-parents de Zohar Wexler sont originaires de Kichinev (ville russe à l’époque) et sont arrivés en Palestine dans les années 1930. Les arrières grands-parents du narrateur ont donc été témoins (et pour l’arrière grand-père, victime) des pogromes de 1903 et 1905. Le pogrome de Kichinev qui a duré deux jours pendant Pessah et Pâques les 6 et 7 avril 1903 a fait 49 morts et plus de 300 blessés. La violence exercée par les habitants de Kichinev sur leurs voisins juifs était à l’époque un choc car d’une bestialité inégalée : femmes violées, femmes enceintes éventrées, crânes défoncés au marteau, vieillards décapités … La toute jeune photographie a immortalisé ce moment de barbarie et les photos du massacre ont fait le tour de la presse internationale.

Vivant à l’époque à Odessa (avant de devenir Le poète national d’Israël où il a immigré en 1924) Haïm Nahman Bialik a été envoyé par la Commission historique juive recueillir des témoignages du pogrome en mai 1903. S’il a pris de nombreuses notes (dont les carnets sont toujours à Kichinev), Bialik n’est pas revenu de ce voyage avec  un rapport, mais avec un poème. Un poème en Hébreu, bourré de références biblique, et dans lequel Dieu lui-même narre les faits et avec eux, sa honte. Après avoir raconté dans un style très simple et droit sa propre et récente quête sur les pas de Bialik dans la ville de ses grands parents, Zohar Wexler récite avec toutes ses forces le poème de Bialik.

« Dans la ville du massacre » se fait écho de la violence, de la colère et du deuil. De l’incompréhension aussi, puisque les juifs morts ont été assassinés pour rien. Les survivants ne savent que se résigner et mendier, tout reprend comme si de rien n’était. Seules les araignées gardent la mémoire vivante de ce qui s’est vraiment passé. Alors Dieu demande à un homme qu’il appelle « Fils d’Adam » – et à qui ils parle en termes biblique comme à Abraham (Lève toi et marche)- de toujours se souvenir. De maintenir dans la colère le souvenir, en rendant le deuil impossible. La récitation du poème est le véritable cœur du spectacle, la petite histoire du retour aux origines n’étant qu’un moyen de préparer le spectateur à tant de noirceur. Ce périple vers la ville du massacre est scandé par l’accent chaleureux et israélien de Zohar Wexler, porté par des vidéos montrant Israël, Kichinev, la mer, et aussi les archives (photos et textes). Ces vidéos, ainsi que celles de l’entrée qui introduisent le spectateur dans l’univers tout particulier du massacre, de la colère qui en est née et du sionisme, sont signées Marie-Elyse Beyne.

« Kichinev 1903 », avec et de Zohar Wexler, vidéos Marie-Elyse Beyne, scénographie Vincent Tordjman, lumièreChristian Pinaud, son Teddy lasry, costumes Cidalia Da Costa. Jjusqu’au 21 mars, mer-sam 20h, dim 16h, durée 1h10, Maison de la poésie, petite salle, entrée 161, rue Saint-martin, Paris 3e, m° Rambuteau, Les Halles, 17 euros (TR 12 et 5 euros).

« Lève-toi et va dans la ville du massacre,
Et tu verras de tes yeux et tu palperas de tes mains,
Sur les haies et les murs, les arbres et les pierres,
Du sang coagulé et des cervelles durcies.
Et tu traverseras les ruines et les décombres,
Et les murs éventrés et les fours éclatés,
Là où la hache creusa amplifia les trous et les brèches,
Pareils à des plaies béantes, noirs, incurables
Et tu passeras plongeant les pieds dans les plumes,
Butant contre des tas de bris et de débris,
Trébuchant sur des montagnes de livres et de parchemins
L’anéantissement d’un travail surhumain.
Et tu ne t’arrêteras pas sur cette destruction et tu passeras vers le chemin.
Plus loin les acacias se montreront à tes yeux,
Parées de fleurs et de plumes et exhalant une odeur de sang
Tes narines en respireront de force
L’étrange encens offert par un aimable printemps.
Et tandis que de ses flèches d’or,
Un soleil radieux te fendra le corps –
De chaque éclat de verre
Partiront des rayons joyeux,
Comme pour railler ton malheur.
Car Dieu convia le printemps et le massacre à la fois :
Le soleil brilla, l’acacia fleurit et l’égorgeur égorgea… »

crédits photos : © Béatrice Logeais / Maison de la Poésie

Livre : Beauté volées de Mara Lee, un thriller féminin dans le monde de l’art

Dimanche 7 mars 2010

Le premier roman de la poétesse Mara Lee a été salué par la critique suédoise. A raison. Cette histoire fascinante de vengeance entre femmes modèles, galeristes, poétesses et photographes entre Paris et Stockholm est désormais disponible chez Albin Michel.

La superbe trentenaire Léa dirige une galerie d’art à Stockholm. Elle partage avec sa meilleure amie, Mia le goût des hommes jeunes. La prochaine exposition de Léa doit être son coup de maître : la jeune-femme veut tendre un piège à une grande photographe qui l’a piégée et trahie. Or cette photographe voleuse de beauté, Siri alias Iris C., est aussi à l’origine de la paralysie de la meilleure amie de Mia, et de la décrépitude d’une poétesse misanthrope et vieillie avant l’âge : Laura. Pourquoi toutes ces jolies femmes tombent elles sous le charme de la fatale Siri ? Le goût de cette dernière pour la beauté justifie-t-il la manière dont elle manipule ses modèles –jusqu’à emporter leurs âmes.

Beauté volées est un portrait de Dorian Grey sans dandy, avec plusieurs clichés, beaucoup de femmes, et une structure temporelle magistralement complexe. En flash backs divers, l’auteure retrace les divers épisodes des trahisons de Siri pour les faire converger sur le vernissage de l’exposition organisée par Léa. Très juste sur le rapport réifiant des femmes à la beauté, le roman créé un parfum étouffant de rivalités féminines érotisées. Les hommes servent de sous-fifres ou d’étalons tandis-que les femmes se livrent des batailles sans merci- sauf lorsqu’elles se laissent hypnotiser par Siri. Les amours singulières sont aussi les plus cruelles, surtout s’il faut les subir en talons hauts dans une galerie ou devêtue face à l’objectif impitoyable de Siri…

Mara Lee, « Beautés Volées », trad. du suédois par Rémi Cassaigne, Albin Michel, 491 p., 21 euros, sortie le 8 avril 2010.

« Siri avait toujours son appareil photo sur elle. De temps en temps, elle le sortait et el braquait sur le visage gêné de Caro. Elle souriait parfois à contrecœur devant l’objectif, mais d’autres fois levait les mains en disant : « arrête ça !», et Siri cessait alors aussitôt. Mais lorsqu’elle montrait à Caro les tirages, Siri devinait dans ses yeux cette lueur, ce regard séduit qui avalait pour ainsi dire l’image, et elle savait qu’il suffisait de continuer. Il ne fallut pas longtemps pour que Caro ait envie de le faire – c’est elle-même qui finit par proposer une vraie séance de pose sérieuse, avec changement de vêtements, comme un vrai mannequin. Si possible quelque part où elles risqueraient d’être vues, c’était plus excitant » p. 250.

VV Brown en concert dans la Tour Eiffel pour les porteurs de la Carte So Music

Dimanche 7 mars 2010

La société générale et Universal offraient hier un concert de l’anglaise rétro à la voix de velours aux accros de musiques porteurs de la Carte Bleue So Music. Un moment exceptionnel au premier étage de la Tour Eiffel, tout en Pop, en soul et en champagne.

Hier soir, un comité de quelques élus “So Music” ont pu entendre en live le phénomène pop rétro britannique de l’année au premier étage de la Tour Eiffel. Malgré l’acoustique pas tout à fait adaptée de ce lieu magique, VV Brown, haut lamé, jupe à motifs et cheveux banane sooo fifties a emporté l’adhésion de ce public branché. Avec son énergie, sa gestuelle de choriste des années 1950, sa voix de velours et son répertoire déjà bien rôdé, issu de son album “Travelling like the light”( Universal), l’ex-choriste de Madonna a assuré un show très glamour.

Et tous ont repris en choeur ses plus grands tubes (“Shark in teh water”, “Leave”…) mais aussi des titres de l’album un peu moins connus comme “Quick fix”.

Un moment pop délicieux.

Pour entendre l’album de VV Brown, rendez-vous sur son myspace.

Pour en savoir plus sur les cartes de paiement So Music de la Société Générale, cliquez ici.


V V Brown – Shark In The Water

VV Brown | MySpace Music Videos

Livre : L’odeur des pommes de Mark Behr, une enfance dorée en Afrique du Sud

Dimanche 7 mars 2010

Lattès publie enfin en Français le roman qui a fait connaître l’auteur sud-africain Mark Behr. Paru d’abord en Afrikaans en 1993, puis en Anglais deux ans plus tard, “L’odeur des pommes” retrace l’enfance d’une petit garçon blanc dans l’Afrique du Sud des années 1970. Sans souci du politiquement correct et très sensuel, le texte donne à voir sous un jour nouveau la réalité de l’apartheid. En librairies le 10 mars.

Marnus vient d’une famille de colons qui ont du quitter la Tanzanie après la nationalisation des terres par les socialistes. Ils se sont alors installés en Afrique du Sud, dans une ferme. La mère a abandonné sa carrière de cantatrice internationale pour épouser le père, un général et homme politique influent. Depuis son voyage en Europe, la grande sœur de 17 ans de Marnus se prend pour une adulte et la mademoiselle perfection énerve beaucoup son frère. Heureusement, il y a Frikkie, le camarade de classe et meilleur ami de Marnus. Les deux garçons deviennent frères de sang, vont pêcher, se battre, et faire peur à une de leurs camarades blanches moins aisée, Zelda. L’arrivée d’un homme politique chilien (en mission sous un surnom américain) sous le toit de la famille de Marnus vient bouleverser un ordre naturel des choses où les petits garçons jouent, les “coloured” sont des domestiques fidèles ou des gens violents, les mères sont jolies, et les pères forts et rassurants…

Avec une naïveté retrouvée Mark Behr décrit sans tabou la vision du monde que peut avoir un petit garçon pieux et généreux mais issu d’une longue tradition où l’on différencie noirs et blancs, riches et pauvres, et classe le comportement des gens selon la couleur de leur peau. Mais lors du cours laps de temps que couvre le roman (quelques semaines avant l’été), Marnus grandit, se pose la question de sa virilité, est ébranlé par l’accident du fils de sa nounou noire, Doreen, brulé vif dans le moteur d’un train, et interroge les repères de ce monde qui lui a longtemps semblé si rassurant. Mark Behr intercale des flux de conscience d’un Marnus plus âgé et sur le front avec ces passages de roman d’apprentissage. cette double structure permet de présenter l’enfance de Marnus comme le temps de l’innocence -malgré les préjugés- et aussi le fruit mûr dans lequel le ver de la haine était déjà solidement ancré. Un très beau voyage dans tout un passé lointain qui devient étrangement proche….

Mark Behr,” L’odeur des pommes”, J.-C. Lattès, traduit de l’Anglais par Pierre Guglielmina, 220 p., 20 euros.

Maman dit que nous devons nous souvenir que la vie n’est pas toujours facile. Le Seigneur peut parfois semer notre vie d’embûches, mais c’est dans les moments comme ceux-là que nous devrions toujours nous souvenir de Job. C n’est pas non plus à nous de nous demander pourquoi ces choses nous arrivent. C’est la volonté du Seigneur et le mieux que nous puissions faire, c’est de prier pour que Little-Neville vive. Ilse dit que ce qui rend la chose encore pire, c’est que trois Blancs se sont acharnés sur lui […] Même si Little Neville a volé du charbon, je ne pense pas que ce soit bien que quelqu’un veuille le faire frire sur un moteur de locomotive. Que Little-Neville soit coloured ou pas, on ne devrait pas faire des choses pareilles, surtout à un enfant. ” p. 209

Louis-Ronan Choisy sort son nouvel album “Rivières de plumes”

Dimanche 7 mars 2010

Sur la couverture, le chanteur apparaît comme “Le Voyageur contemplant une mer de nuages” de Caspar David Friedrich, peintre romantique allemand auquel Choisy consacre un joli titre dans ce nouvel opus. Visuel avant tout, comme une grande étendue d’eau froide, le disque  “Rivière de plumes” a des accents de film viscontien transposés en tonalités minérales (“Des flocons dans l’eau”) et qui parfois s’emballe pour devenir western (“Une rose en sémaphore”). Les mots doux-amers, témoignant de l’amour de Louis-Ronan Choisy pour Leonard Cohen, viennent grever l’infini musical d’une blessure nostalgique (“Quand j’irai voir Dieu”, “Le mépris”, “La rencontre”). De Grands horizons et une étendue de neige ouvrent donc le flot de cette “Rivière de plumes”. Mais comme les cailloux rebondissent sur la surface de l’eau bleue en ricochets, la gravité fait du trampoline sur le son résolument pop de certaines chansons (“Copenhague”, “20 000 lieues sous les neiges”). Une ballade mi-aquatique, mi-aérienne, qui apaise et fait sourire.

Louis-Ronan Choisy sera en concert au New Morning, le 26 avril 2010 à Paris.
Plus d’infos et de musique sur le myspace de l’artiste.
Louis-Ronan Choisy, “Rivière de plumes”, Bonzaï, sortie le 26 avril 2010 en digital et le 9 mai 2010 en CD, inclut la BO du film “Le Refuge” de François Ozon.

Livre : Souffle couplés de Gérald Tenenbaum

Dimanche 7 mars 2010

L’auteur de l’ «Ordre des jours » (Eho, 2008, voir notre article) continue son enquête sur la mémoire, en interrogeant cette fois-ci celle d’un jeune homme traumatisé dans l’enfance et qui ne peux rassembler ses souvenirs qu’en remontant, image pas image, le temps. Structure extrêmement maîtrisée, écriture au scalpel, et justesse psychologique sont les trois atouts de ces « Souffles couplés ».

A la suite d’un accident traumatisant dans son enfance, Alex a du quitter le chalet familial de Savoie à l’âge de 11 ans. Vingt-sept ans plus tard, il est barman à Grenoble. Avec deux collègues, il travaille avec précision au café des deux mondes. Il ne sait plus lire, mais peut se souvenir de tout : en « globant » le passé, c’est-à-dire en le re-visionnant image par image, il peut se rappeler de chaque geste et de chaque client. Ce talent est parfois exploité par Maggy, capitaine de police. A part ses collègues et Maggy, Alex fréquente une autre femme : Sandra est psycholinguiste et aide Alex à retrouver la mémoire de son passé. Un homme est tué dans le parc devant le café où travaille Alex. Maggy lui demande de se rappeler si celui-ci faisait partie de ses clients. Par ailleurs le club de boxe que tient un ancien brigadiste italien et ami de Sandra est mis en cause dans ce meurtre. Il risque de se faire expulser de France. Sandra demande à Alex de l’aider à sauver son ami ; pour ce faire, ils entreprennent ensemble un road-trip entre la Savoie et le Val d’Aoste qui replonge Alex dans son passé…

Avec une intrigue fouillée, et déroulée selon une structure parfaitement maîtrisée, « Souffle couplés » nous entraîne dans la quête de mémoire d’Alex comme dans un thriller. En quelques mots, Gérald Tenenbaum sait brosser tout un portrait : par exemple celui de Sandra, superwoman qui maîtrise tout, sauf sa dureté, à la fois adorée et rejetée par son mari psychanalyste dont elle ne partage pas la religion. Et l’ensemble du livre fonctionne avec une économie impressionnante : pas de gras, pas d’aphorismes gratuits, mais uniquement des éléments épars : ceux du présent et la mémoire qui revient en italique du passé. Les deux narrations finissent par se rejoindre pour dessiner la trame de l’action. Un roman élégant où l’on apprend à se souvenir pour pouvoir enfin oublier.

Gérald Tenenbaum, « Souffles couplés », Eho, 202 p., 17 euros, sortie le 11 mars 2010.

« Alex observe sans regarder. Chaque détail est gravé, chaque image est rangée, album implacable dont les pages s’ouvrent toutes seules, comme au vent de mer, lecture forcée, gavage inflexible. » p. 19