Archive pour novembre 2009

(A)pollonia de Warlikowski à Chaillot

Vendredi 13 novembre 2009

Après avoir fait beaucoup parler de lui au dernier Festival d’Avignon (voir notre critique, le spectacle de Christophe Warlikowski mêlant textes et contextes pour une réflexion sur la Shoah à travers l’Orestie était toute la semaine sur les planches du Palais de Chaillot. Cinq heures de théâtre en Polonais sous-titré sont une épreuve physique, surtout quand le propos un peu filandreux sur le totalitarisme se perd dans des vrilles écologisantes et des monologues sexuels. Au final : un superbe moment visuel, qui laisse cependant un arrière goût amer dans les yeux de ceux qui ont vu comparé l’incomparable.


L’immense metteur en scène polonais Christophe Warlikowski défraye encore la chronique avec son (A) pollonia. Nouant un réseau dense de textes contemporains (Tagore, Littell, Coetzee…), l’histoire de la juste polonaise déportée pour avoir caché des juifs Apolonia Machcynska, l’Orestie d’Eschyle et l’Iphigénie d’Euripide, Warlikowski présente en 13 scènes et près de cinq heures un spectacle composé et composite. Les fils qui tiennent son méticuleux tissage de textes sont parfois difficiles à saisir. Qu’Iphigénie, Oreste, Alceste et se rencontrent, fort bien, après tout, les deux premiers sont frères et sœurs et tous en un sens se sacrifient. Mais que leur histoire s’entremêle à celle de la juste Apolonia Machcynska, d’une vieille dame vivant à Tel-Aviv qu’elle avait cachée et qu’en final le petit-fils de cette dame se déclare bourreau rend la pièce bien opaque. Et qu’Agamemnon se lance dans une diatribe sur son ressenti sexuel est plutôt cocasse et sonne juste. Mais qu’une pseudo conférencière vienne embolyser une heure de la deuxième partie de la pièce pour nous rappeler la bonne vieille thèse de la « question de la technique » de Martin Heidegger en mettant exactement sur le même plan les souffrances infligées aux animaux et les camps de la mort est bien dérangeant. Surtout qu’on ne sait pas s’il s’agit de lard transgénique ou de cochon élevé en liberté puisque l’ironie semble plutôt absente de cette conférence affligeante. Le patchwork des références entre l’Orestie et la déportation ne colle pas, ou alors dans l’idée vague et générale d’une destinée de l’homme à être – sans aucune différence- soit bourreau, soit sacrifié par un destin qui n’a plus rien de grec. Ce regrettable flou de l’amalgame est très perturbant, mais l’on reste. Parce que ce que Warlikowski et ses immenses comédiens donnent à voir et à entendre quelque chose d’éblouissant. L’économie grandiose des décors, les changements de vêtements sur scène, le mélange de l’intime et du politique, la musique cabaret rock fantastique de Renate Jett et sa troupe, et surtout le choc visuel de la projection vidéo live, mais néanmoins stylisée, des visages des comédiens en gros plan à l’arrière sont autant de chocs esthétiques bouleversants. Mais à la fin de la pièce, le spectateur lessivé se demande si en suivant ainsi ses sens et la beauté du spectacle, n’a pas participé à un grand mélange présenté comme post-moderne et innovant mais masquant une idéologie douteuse. Une expérience, au sens fort du terme.

“(A)pollonia”, de Christophe Warlikowski, dramaturgie de Piotr Gruszczynski, d’après Eschyle, Euripide, Tagore, Littell, Coetzee et bien d’autres, avec Andrzej Chyra, Magdalena Cielecka, Ewa Dalkowska, Malgorzata Hajewska-Krzysztofik, Wojciech Kalarus, Marek Kalita, Zygmunt Malanowicz, Adam Nawojczyk, Monika Niemczyk, Maja Ostaszewska, Jacek Poniedzialek, Magdalena Poplawska, Anna Radwan-Gancarczyk, Maciej Stuhr, Tomasz Tyndyk, 4h45, Théâtre National de Chaillot, du 6 au 12 novembre, 1 Place du Trocadéro (XVIe), métro Trocadéro. 01 53 65 30 00. 20h30, dim 15h, relâche le lundi, 27,50 non abonnés, TR (-26 ans) : 21 euros.

L’imaginarium du Docteur Parnassus donne envie de retomber en enfance

Vendredi 13 novembre 2009

Dernier film (posthume) de Heath Ledger,”L’imaginarium du Docteur Parnassus” est une réécriture du mythe de Faust et une invitation au voyage dans l’imaginaire de personnages aussi fous qu’attachants. Quand les saltimbanques inspirent des images aussi belles, et quand Tom Waits interprète le diable, se précipiter comme des enfants pour rêver face à un grand écran est impératif!

Le docteur Parnassus (Christopher Plummer) est un vieux sage de mille ans. Mais à l’heure où Londres vit au rythme des beuveries vulgaires de l’ère du divertissement, il a du se reconvertir dans le spectacle de rue… sans grand succès, mais avec superbe, il fait jouer sa jolie fille de presque 16 ans, Valentina (Lily Cole) un nain noble qui est son second depuis toujours (Verne Troyer) et un jeune homme des rues amoureux de Valentina (Andrew Garfield) pour une foule peu réceptive. Mais derrière le numéro vieillot et les décors décrépis, ce n’est pas de l’illusion que vend la troupe : grâce aux pouvoirs du docteur, ceux qui tente l’expérience pour 5 pounds passent réellement derrière le miroir pour voyager dans leur propre imagination. Au bout de la course, ils peuvent même sauver leur âme… Or, il y a bien longtemps, Parnassus a perdi un pari aveca Mr Nick alias le diable (fantastique Tom Waits au crâne roussi) : il doit lui donner le jour de son 16 e anniversaire l’âme de son premier enfant. Les jours de Valentina sont donc comptés, mais coup de chance pour Parnassus au bout de la roulotte, le diable a bien peur de s’ennuyer s’il vexe définitivement le seul être capable de continuer à jouer et parier avec lui. Il lance donc un ultime pari et remet l’âme de Valentina en jeu : celui qui gagnera 5 âmes le premier au jeu de l’imaginarium, l’emportera. Et il offre à Parnassus un nouvel acolyte, Tony, type louche et séduisant, qui a vaguement trempé dans le charity business et ses scandales (Heath Ledger, remplacé à sa mort et pour certaines scènes par Johnny Depp, Colin Farrell et Jude Law)…

Graphiquement génial et truffé de références intelligentes à des mythes qui nous parlent toujours et encore (Faust, en attendant Godot, tous les rag to riches stories du XIXe siècle anglais), “L’imaginarium du Docteur Parnassus” donne à voir le meilleur de Terry Gilliam. Cheminant allégrement entre un univers gothique à la Tim Burton et les splendeurs synthétiques du Seigneur des anneaux, Gilliam rend la misère poétique, la vie de saltimbanque réaliste, et, comme il se doit, la sagesse toute relative. Qu’Heath Ledger soit remplacé pour certaines scènes par trois autres très beaux garçons (et grands acteurs) renforce encore les ambiguïtés du personnages de Tony et la folie jamais grandiloquente du film. On s’accroche à l’écran comme un gosse, et en ressort avec le grand sourire juvénile de celui ou celle qui a mangé une grosse barbe à papa.

L’imaginarium du Docteur Parnassus, de Terry Gilliam, avec Heath Ledger,Christopher Plummer, Lily Cole, Andrew Garfield, Verne Troyer, Tom Waits, Johnny Depp, Colin Farrell et Jude Law, Frane/Canada, 2007, 2h02, sortie le 11 novembre.

Jeudi 12 novembre 2009

Sur les conseils de mon amie R.T. j’ai commandé un film sur un sujet qui ne m’intéresse pas du tout : l’adolescence (comme vous l’aurez compris, je préfère les auteures polonaises qui parlent des mourants). Et j’ai reçu le premier dvd customisé à mon nom (sympa!). A part ça, bonne ambiance dans le film, découverte de Riad Sattouf et de l’adolescence que je n’ai pas eu (pas super intéressée par les garçons à 14 ans, les livres me parlaient plus… et mieux).

Le Dvd du film de Riad Sattouf et tiré de sa célèbre chronique dans Charlie Hebdo, “La vie secrète des jeunes”, sort en Dvd chez Pathé. L’occasion de se plonger dans le quotidien drolatique et pas toujours facile d’adolescents d’aujourd’hui.

Hervé (Vincent Lacoste) a 14 ans, n’est pas forcément un Apollon, ni même un Einstein, et s’ennuie ferme, avec son meilleur ami Camel, dans leur collège Breton. En plus, sa mère (géniale Noémie Lvovsky) est en pleine dépression et se montre très indiscrète. Quand une des plus jolies et bourgeoises filles de la classe, Aurore, s’intéresse à lui, il n’en croit pas sa chance. Au point de la manquer…

A mille lieues des ados lisses généralement représentés dans le cinéma français (LOL, ou même La belle personne, de Christophe Honoré), la joyeuse troupe d’ados boutonneux croqués puis filmés par Riad Sattouf est d’un réalisme réjouissant. Le tableau plein d’humour et de tendresse, servi par des comédiens irrésistibles, permet de se replonger dans les premiers émois d’une conversation dans le bus avec une fille qui vous plait, des heures à espionner la voisine d’en face pour saisir le moment où elle se déshabille, et des moments passés entre potes à se vanter et à tirer des coups sur la comète.


Les Beaux gosses – Bande Annonce du Film –
envoyé par LE-PETIT-BULLETIN. – Regardez des web séries et des films.

Les beaux gosses, de Riad Sattouf, avec Emmanuelle Devos, Noémie Lvovsky,Valeria Golino, Irène Jacob, Vincent Lacoste, Anthony Sonigo, et Alice Trémolière, 1h30, 2008, France, 20 euros. Dvd (existe en Blu-ray) sortie le 12 novembre.

Roman : Exercices de la perte, d’Agata Tuszyńska

Jeudi 12 novembre 2009

Agata Tuszyńska, une des étoiles montantes de la littérature polonaise publie un deuxième roman chez Grasset. Tout comme « Une histoire familiale de la peur », mais encore plus intime, « Exercices de la perte » s’inspire de la vie de l’auteure. Et nous apprend comment elle a vécu près de deux ans avec son compagnon mourant d’une tumeur cancéreuse. Bouleversant.

exercices-de-la-perte, Tuszyńska Agata et son compagnon, Henryk se sont rencontrés à New-York. Vivant tous deux entre deux continents et partageant une lourde histoire qui est le lot des juifs polonais survivants, ils vivent leur histoire d’amour à distance, les aléas de la vie quotidienne prenant le pas sur leurs projets d’avenir ensemble. Leur histoire n’en est pas moins un roc, qui dure des années, et leur couple communie dans la poésie et la littérature russe et polonaise. Mais un jour Henryk apprend qu’il a une tumeur du cerveau. Elle est cancéreuse, et lui laisse très peu de temps devant lui. Agata le rejoint au Canada où il subit une série d’opérations lourdes. Elle qui s’est toujours laissée portée par cet homme fort oublie tout : ses cours à l’université, sa féminité, ses livres à écrire, pour se consacrer à lui. En près de deux ans, elle apprend à admirer le courage d’Henryk se battant contre la mort, la force du soutien des amis, et le peu de poids des livres pour aider à surmonter cette épreuve. Par définition, on ne surmonte pas la mort annoncée de sa moitié. Et cette vérité est encore plus forte lorsque celui-ci vient d’une famille de survivants…

Dans un style très direct, Agata Tuszyńska se remet à écrire après la mort de son compagnon. Une écriture qui prend la forme d’une chronique, où la catastrophe est perçue du point de vue de celle qui va survivre. Ni hagiographie, ni travail de deuil, « Exercices de la perte » amène le lecteur où se trouve l’auteure : dans les limbes de l’attente. Une attente réactivée post-mortem, où paradoxalement, Henryk est terriblement vivant. Tuszyńska n’épargne ni la description des faiblesses physiques de son amour malade, ni les changements de son caractère, et nous plonge dans un intime douloureux. Elle égrène également les références littéraires qui furent les leurs, et les quelques auteurs qui l’ont accompagnée lors de cette traversée dans l’antichambre de la mort de l’autre. La plus belle scène du livre est probablement le mariage in extremis vécu malgré la tristesse infinie comme une victoire sur la maladie. Ce mariage rappelle une histoire fameuse du ghetto de Lodz où un couple aurait décidé de sceller son alliance dans un cimetière, blasphémant ainsi contre Dieu en espérant une réponse de sa part, au moment si silencieux où des millions de juifs étaient assassinés. Sauf qu’Agata Tuszyńska est résolument athée. Ce livre est un précieux compagnon pour tous ceux et celles qui doivent faire l’expérience de la perte, sans aucun secours de la transcendance. Pour les autres, c’est aussi, en filigrane, une belle plongée dans l’univers des intellectuels polonais en exil. On en sort avec l’envie immense de lire ou de relire d’immenses poètes polonais comme Tuwim ou Milosz.

Agata Tuszyńska , « Exercices de la perte », trad. Jean-Yves Erbel, Grasset, 314 p. 19 euros.

« Il m’est difficile d’écrire. Cela a toujours été difficile. A chaque nouvelle tâche, il me semble que la probabilité d’une défaite augmente. Il en a toujours été ainsi, mais maintenant que notre vie avait volé en éclats, je me sentais trahie par les mots. Abandonnée et trompée. Les mots manquaient de force pour dire la peur, exprimer tout ce qui s’était passé. Pendant neuf mois je les ai à peine effleurés. Maintenant, je sais qu’ils doivent me sauver. Je n’ai rien pour me venir en aide. Je ne sais rien. D’où l’injonction d’écrire, l’injonction car sans cela, je me sens inutile et vaincue. Henryk a un cancer du cerveau. Jamais je n’ai eu à me débrouiller avec un tel fardeau.
Merci maman, de m’avoir appris à placer les lettres et les mots.
» p. 143

Routine et chemins de traverse

Lundi 9 novembre 2009

RAS, si ce n’est un grand épuisement. Ce week-end, je me suis délicieusement punie en allant seule affronter physiquement 5 heures de Warlikowski postmoderne sur Oreste dans les toilettes et la Shoah en version polonaise sous-titrée tout de même. Et en me frappant avec le beau roman polonais toujours (en VF cette fois-ci) d’Agata Tuszynska sur la mort de son compagnon d’un cancer du cerveau (les deux critiques sont à venir, laissez moi digérer). Du coup entre deux livres sur les partis politiques, j’ai ressorti l’anthologie de la poésie polonaise par mon cher milosz, afin d’ENFIN lire Tuwim. Bon j’ai quand même fais des choses joyeuses, comme débarquer en jogging (pas le temps de me changer, pas le temps d’aller à la gym non plus) à une réunion de mes anciens camarades d’hypokhâgne (10 ans déjà!) et aider mon frère, ce matin dimanche à partir de 8h30 pour un shooting de bloggeurs dans une boutique American Vintage. Avec livestreaming, choix de vêtements et pour ma part du job, interview des égéries. Et deux dernières plaisirs de la soirée : un superbe bar avec mes parents et mon frère sur les quais (+ Ceps + Chablis), et une longue conversation avec mon cher ami B. via skype (il est au fin fond de la californie et se la joue beau gosse nucléaire près de Big Sur). Tout ceci prend la forme d’une liste lassante, mais je crois que mes questionnements ados sur “Est-ce ainsi que les hommes vivent seraient encore plus pénibles… L’inspiration reviendra, entretemps, place aux articles vantant la formidable vie culturelle parisienne dont j’a été coupée pendant plus d’un an.

ps : pour la vidéo je comprends rien, mais ca me berce, histoire de rester dans mon bain polonais

Une pétition pour revivifier la nuit parisienne

Dimanche 8 novembre 2009

Des professionnels de la nuit on lancé une pétitions sur la page facebook du groupe “Quand la nuit meurt en silence“. Plus de 6 000  personnes l’ont déjà signée.

Paris, ville morte ? Il est vrai qu’entre les lois anti-tabac et anti-bruit, ainsi que l’interdiction pour les établissements qui n’ont pas la licence “club” de faire danser leurs clients, les bénéfices des boîtes chutent. Et avec la fermeture de la Loco, la reconversion du Paris-Paris en bar-boîte jusqu’à deux heures du mat’ sous le nom de Scopitone, les clubbers n’ont pas beaucoup de motivation pour quitter leur nid douillet dans le froid de l’hiver. Et les insomniaques se regroupent dans des ancien bordels reconvertis en boîte où l’on passe des vieux tubes toujours agréables à écouter, mais pas particulièrement festifs (Baron, Roxane, et autres BC, New-York club etc…). Enfin, la douce mort du revival rock avec des jeunes groupes ados grattant leurs guitares dans des lieux qui leurs sont normalement interdits vers les onze heures du soir marque également un grand coup d’arrêt pour des bars comme le Motel, Les mécaniques ondulatoires ou le Truskel. Bref, reste le Rex…

ferme-la-nuitPour réagir afin que Paris ne devienne pas la ville où les gens dorment, Technopol (l’association au service de l’électro qui organise la Techno Parade et les Rendez Vous Electroniques), Plaqué Or (promotion d’artistes et organisateur de soirées) et My Electro Kitchen (disquaire et organisateur)ont écrit une lettre ouverte au ministère de la Culture et lancé une pétition demandant :
– que la législation soit clarifiée, rééquilibrée et remise en adéquation avec la réalité des pratiques culturelles et sociales;

– que les travaux d’isolation phonique des lieux de diffusion soient d’avantage soutenus par des aides publiques pour rendre leur mise en œuvre réaliste ;

– que soit prise en compte la voix du public des lieux de vie comme est prise en compte la voix des riverains;

– que soit envisagé un zonage des quartiers festifs pour que soit accordé un statut juridique à ces identités historiques;

– que soit réfléchie la mise à disposition de lieux ou de friches pour l’organisation d’événements ponctuels ou l’installation d’infrastructures pérennes;

– que soit réaffirmée en actes, et non seulement en paroles, l’importance pour la culture des lieux de diffusion de proximité;

– et que l’ensemble des acteurs institutionnels prennent conscience de l’importance de la vie nocturne (culturellement et économiquement) dans l’essence-même d’une capitale comme Paris et d’une région comme l’Ile-de-France.

De nombreux chanteurs et artistes ont déjà signé la pétition qui compte aujourd’hui 6 000 signataires.

Parallèlement, la mairie de Paris lance une opération de soutien au monde de la nuit via le site www.parisnightlife.fr. Lancement prévu le mercredi 18 novembre. La boîte à sortie s’y rend et vus tiendra au courant.

Sinon, ils restera toujours les cours de Tango et Salsa vers 16h30 pour danser…

La splendeur des Camondos au MAHJ

Dimanche 8 novembre 2009

Dans le cadre de la saison de la Turquie en France, le MAHJ consacre une exposition à la grande  famille  juive des Camondo. Immigrés d’Istanbul à Paris, les Camondo furent de grands banquiers, philanthropes et collectionneurs, actifs dans la création de l’Alliance Israélite d’Istanbul, ayant soutenu l’unification italienne, et ayant légué une grande partie de leurs collections d’art et leur superbe hôtel particulier de la rue Monceau à L’État Français. 5 générations d’une famille au moins aussi importante que les Rothschild et dont les derniers héritiers sont morts en déportation sont à découvrir jusqu’au 7 mars au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme.

Abraham Solomon et Nissim de Camondo

Abraham Solomon et Nissim de Camondo

Le grand destin des Camondo commence lorsque le patriarche, Abraham-Solomon devient le seul dirigeant de la banque Isaac Camondo et Cie, en 1832. la première partie de l’exposition se concentre sur la puissance de la famille Camondo à istambul au XIX e siècle. L’on découvre leurs livres de comptes écrits en ladino, leur action en faveur de la communauté juive, notamment l’appel aux Rothschild et aux Montefiore de Londres pour lutter contre les accusations de meurtres rituels prononcés à l’encontre des juifs de Damas et de Rhodes, ainsi que la fondation de l’Alliance israélite à Constantinople en 1863. Étant donné que des juifs étrangers ne sont pas censés s’impliquer dans la vie politique turque le sultan est obligé de limiter la marge de manœuvre des Camondo à Constantinople vers le milieu des années 1860. ceux-ci s’impliquent alors de plus en plus dans pour l’indépendance  italienne, financent certaines œuvres en Italie et sont remerciés par le roi Victor-Emmanuel II qui les anoblit. La famille émigre à Paris à la fin des années 1860 et Nissim de Camondo (le petit-fils d’Abraham-Solomon) acquiert les 61 et 63 avenue Monceau, que son fils, Moïse, transformera en l’hôtel particulier qui est encore l’un des plus beaux musées privées de Paris contenant l’une des plus belles collection de mobilier du XVIII e siècle.

Degas, Les repasseuses, 1884

Degas, Les repasseuses, 1884

Même si Abraham-Salomon est enterré à Constantinople à sa mort, en 1873, dès la fin des années 1860, c’est en France que continue l’épopée des Camondo. Et la plus large partie de l’exposition s’intéresse aux Camondo à Paris, au rôle des deux frères Abraham-Béhor et Nissim dans de grandes banques comme celle de Paris, des Pays-Bas, le Crédit immobilier et la banque Franco-tunisienne, à leur rôle dans le financement du Canal de Suez, et aux mécénats et collections d’Isaac de Camondo, compositeur et hommes à danseuses de l’opéra, qui s’éloigne du goût très “Belle époque” du reste de sa famille (Durant, Bréaud…) pour amasser une collection éblouissante. La commissaire de l’exposition, Anne Hélène Hoog a eu le génie de  rassembler au MAHJ cette collection éparpillée contre les vœux d’Isaac et qui comprend entre autres de nombreux Degas, dont “Les Repasseuses”, des Delacroix orientalistes flamboyants, la “Fille au chapeau de paille” de Renoir et l'”Atelier” de Corot, ainsi que ses pièces asiatiques désormais au Musée Guimet. La dernière partie de l’exposition montre tout l’attachement de la famille Camondo pour la France, avec  ce leg incroyable d’Isaac demeuré sans héritier au musée du Louvre la mort du neveu d’Isaac, Nissim au front en 1917, ainsi que les remerciements de cette République, qui dans sa forme vichyssoise a envoyé aux chambres à gaz les trois derniers Camondo : Béatrice, son mari, Léon Reinach, et leurs deux enfants, Bertrand et Fanny.

Isaac de Camondo (deuxième à gauche)

Isaac de Camondo (deuxième à gauche)

Que les derniers les Camondo aient péri pendant la Shoah est tristement célèbre. Moins connu et peut-être au moins aussi choquant est la manière dont l’État français a, encore après la guerre, dispersé les collections d’art d’Isaac de Camondo, contre la volonté du mécène qui avait même laissé de l’argent pour créer une aile au Louvre où ses collections devaient demeurer rassemblées.

Extrêmement fouillée, voguant entre deux continents, “La splendeur des Camondo” rassemble des trésors pour montrer le destin d’une famille. Jusqu’à sa scénographie limpide, son souci de nous faire écouter par exemple de la musique composée par Iseac et sa décoration du goût le plus raffiné, l’exposition est un modèle du genre.

La splendeur des Camondo, de Constantinople à Paris (1806-1945)“,  jusqu’au 7 mars 2010, MAHJ, Hôtel de Saint-Agan, 71, rue du Temple, Paris 3e, m° Rambuteau, Hôtel de Ville, lun-ven, 11h-18h, nocturne le mercredi j.q. 21h, 7 euros (TR: 4,50 euros).

Musée Nissim de Camondo

Musée Nissim de Camondo

Un parcours du paris des Camondo, avec des visites guidées du Musée Nissim de Camondo, du musée Guimet, du Musée d’Orsay et du Musée Carnavalet sont prévues dans le cadre de cette exposition.

De nombreux évènements autour des Camondo ont également lieu au MAHJ, dont  une conférence par les auteurs du livre qui ont inspiré l’exposition (Nora Seni et Sophie Le Tarnec), le lundi 7 décembre, à 19h30, et une découverte de l’univers musical d’Isaac dont vous pourrez entendre des compositions, le dimanche 29 novembre. Pour voir l’ensemble du programme, cliquez ici.

A l’origine, l’histoire vraie d’un ex-détenu qui s’improvise chef de chantier

Dimanche 8 novembre 2009

Xavier Giannolli, le réalisateur des “Corps impatients” (2003) et de “Quand j’étais chanteur” (2006) s’inspire d’une histoire surprenante et néanmoins vraie : un ancien détenu qui se fait passer pour un chef de chantier autoroutier. Il offre à François Cluzet l’un de ses plus beaux rôles et filme sans misérabilisme, la détresse d’une région industrielle désertée. Sortie le 11 novembre.

Philippe Miller (François Cluzet) est un escroc qui vit en volant du matériel de chantiers. Un jour, il tombe sur un chantier d’autoroute qui a du s’arrêter après que des scarabées ont été trouvés sur l’emplacement des travaux. Le projet de construction est tombé dans l’oubli de la grande firme qui la dirigeait, détruisant de nombreux postes et laissant la région dans une situation économique désastreuse. Un quiproquo laisse penser aux habitants que Miller est envoyé par la grande société de construction pour reprendre les travaux. Profitant de la situation pour toucher des pots de vins, et encouragé par la maire de la ville voisine du chantier (Emmanuelle Devos) et par la jeune Monika (la chanteuse Soko) qu’il débauche de son travail de serveuse de motel pour la prendre comme secrétaire, Miller sort peu à peu de sa solitude volontaire et  se laisse prendre au jeu. Enfin “quelqu’un”, comme il dit, il n’a dès lors plus qu’une idée en tête : mobiliser toutes les entreprises de la région et  finir le tronçon d’autoroute.

La fascination de Xavier Giannoli pour ce personnage hors du commun (qui a aujourd’hui à nouveau disparu dans la nature) est véritable, et cela se ressent. Ayant mené son enquête, notamment en demandant conseil au juge qui a instruit l’affaire Miller, Giannoli la transmue en festin visuel, où les bétonneuses dansent un ballet sous des éclairages de nuit envoûtants. Impeccable dans le rôle de l’ours qui dégèle peu à peu sous les coups de la tendresse bourgeoise d’Emmanuelle Devos et avec la sympathie que provoque chez lui la détresse de Soko et de son mari ( interprété par le nouveau jeune premier du cinéma français, Vincent Rottiers) François Cluzet donne le meilleur de lui-même pour suggérer les contradictions du personnage principal. Enfin, le passage rapide de Gérard Depardieu en escroc débonnaire est, comme d’habitude, foudroyant. Abordant sans misérabilisme la misère des régions industrielles dévastées ainsi que la petite vie grise de leurs habitants vaquant de petits boulots de serveurs en bordure de route en autres petits boulots agricoles, et se concentrant sur le mystère toujours évanescent des motivations de Philippe Miller pour rester, au lieu de fuit avec le magot qu’il a amassé grâce à la crédulité de ces chômeurs sans espoir, Xavier Giannoli signe un grand film.

“A l’origine”, Xavier Gianolli, avec François Cluzet, Emmanuel Devos, Soko, Vincent Rottiers et Gérard Depardieu, 2h10, sortie le 11 novembre 2009.

Yves Cusset, le philosophe de scène

Dimanche 8 novembre 2009

Philosophe jouant avec les mots, Yves Cusset propose au Théâtre de Ménilmontant un « solo philosophique juste pour rire », où mine de rien et en pyjama réjouissant, il entraîne son public à réfléchir sur l’être et le néant. Pour une fois que la philosophie fait rire, il serait dommage de sécher une heure de cours délicieuse.


« Le philosophe est aux questions ce que le psychopathe est aux crimes : un obsédé ».

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Dans une mise en scène de Gilles Berry, Yves Cusset, normalien, agrégé, et professeur de philosophie, apparaît dans un pyjama rouge flamboyant sur une scène jonchée de valises. Souffrant d’une maladie très répandue, le mal d’interrogation, il se propose de jouer avec les concepts et de tordre la langue, sans la tourner sept fois dans sa bouche, afin de guérir. Sur les conseils de son docteur, il devient donc philosophe sur scène, afin de régler les trois grandes questions l’empêchent de vivre (Qu’est ce que la mort ? Qu’est ce qu’exister ? L’amour est-il possible ?) et de repartir le cœur léger. Mais une interrogation menant à une autre, il est résolument difficile de mettre un point final au solo narcissique. A moins, de tout faire converger vers l’amour…

Dans le droit fil d’une tradition française un peu oubliée (Desproges, Devos…), Yves Cusset fait rire sans familiarités. Derrière les jeux de mots, les changements de voix et les grimaces de Clown, et par-delà les dérivés canins des questions sur l’existence, c’est un véritable cours de philosophie que livre le comédien. Diogène, Kant, Wittgenstein, et aussi Jacques Brel sont mobilisés pour résoudre l’énigme insupportable de l’existence. Il est bien agréable de rire de la mort, aussi bien que de l’amour et de voir des grandes figures hiératiques moquées et mimées avec tendresse. Le meilleur est pour la fin : l’on ressort du spectacle la tête pleine de questions, mais également armés d’humour pour se défendre du lourd poids de l’existence. Qui a dit que légèreté et philosophie ne pouvaient cohabiter en tempête sous un même crâne ?

Le texte de « Rien ne sert d’exister » est disponible aux éditions « Le jardin d’essai », avec un autre « solo philosophique juste pour rire » d’Yves Cusset, « Le remplaçant ».

« Rien ne sert d’exister », jusqu’au 29 novembre, Yves Cusset et la compagnie Un jour J’irai, Théâtre de Ménilmontant, 15, rue du retrait, Paris 20e, m° Gambetta, jeu-sam 19h30, dim, 16h, 12 à 18 euros. Durée du spectacle : 1h15.

yves-cusset

Salomé de Strauss à l’opéra Bastille

Jeudi 5 novembre 2009

A partir du 7 novembre, la soprano finnoise Camilla Nylund incarne sur la scène de l’opéra Bastille l’héroïne de Wilde et Strauss. Un spectacle fort, porté par des voix tout aussi puissantes.

“Une femme demande-elle jamais la tête
D’un homme qu’elle n’aime pas ?”
Heinrich Heine, “Atta Troll”, 1848.

Il était une fois une jeune fille de douze ans qui danse pour son beau-père lubrique. En cadeau, elle demande, sur un plateau d’argent, la tête du prophète Jean-Baptiste après qu’il l’a repoussée. Lorsque Salomé embrasse la tête coupée et saignante de Jean-Baptiste, la perversion est  à son comble…

Gustave Moreau, L'Apparition

Inspiré de l’histoire biblique et transposant intégralement la pièce écrite par Wilde en Français, “Salomé” est probablement le plus bel opéra de Strauss. La fameuse danse des sept voiles est une orientalisation géniale, et le silence trouble de l’exécution du prophète laisse sans souffle.Tenir le rôle-titre est une gageure, car il faut à la fois, la voix, les formes et la grâce d’incarner la princesse de Judée. Alors que Karita Mattila est LA Salomé des années 2000, le défi était difficile à relever pour Camilla Nylund. Lors de la générale de Salomé à Bastille mercredi, malgré une petite chute dans les escaliers pendant la danse, on peut dire que la soprano finnoise est une très belle Salomé, notamment grâce à l’énergie du chef d’orchestre Alan Antinoglu,et à la beauté des deuxièmes voix : Thomas Moser, fantastique Hérode, et surtout,la puissante mezzo-soprano suisse Julia Juon, Dans le rôle de Jochanaan, le très attendu Vincent Le Texier était un peu plus faible.

Franz von Stuck, Salomé

Classique, la mise en scène (reprise) de Lev Dodin est allée chercher du côté du symbolisme allemand et notamment de Franz von Stuck, pour donner une certaine obscurité aux flamboyantes orientalistes de la musique. Afin de prévenir les frustrations, annonçons tout de go que Salomé ne finit pas nues après la danse des sept voiles… et ce n’est pas plus mal. Le conciliabule des rabbins qui marmonnent dans un allemand teinté de yiddish est très coloré, et le côté patio de palais du décor fixe donne beaucoup d’espaces aux chanteurs.

Une belle production, reprise avec succès, à voir avant le 1ier décembre.
Voici la danse des 7 voiles dans les décors de Lev Dodin, par Karita Mattila :

“Salomé” de Richard Strauss, avec Camilla Nylund, Thomas Moser, Julia Juon, et Xavier Mas, mise en scène : Lev Dodin, direction : Alan Antinoglu, Opéra Bastille, 20 rue de Lyon, Paris 12e, m° Bastille, les 7, 10, 13, 16, 19, 22, 25 novembre et 1ier décembre, 1h40 sans entracte, 5 à 138 euros.