Archive pour 13 novembre 2009

(A)pollonia de Warlikowski à Chaillot

Vendredi 13 novembre 2009

Après avoir fait beaucoup parler de lui au dernier Festival d’Avignon (voir notre critique, le spectacle de Christophe Warlikowski mêlant textes et contextes pour une réflexion sur la Shoah à travers l’Orestie était toute la semaine sur les planches du Palais de Chaillot. Cinq heures de théâtre en Polonais sous-titré sont une épreuve physique, surtout quand le propos un peu filandreux sur le totalitarisme se perd dans des vrilles écologisantes et des monologues sexuels. Au final : un superbe moment visuel, qui laisse cependant un arrière goût amer dans les yeux de ceux qui ont vu comparé l’incomparable.


L’immense metteur en scène polonais Christophe Warlikowski défraye encore la chronique avec son (A) pollonia. Nouant un réseau dense de textes contemporains (Tagore, Littell, Coetzee…), l’histoire de la juste polonaise déportée pour avoir caché des juifs Apolonia Machcynska, l’Orestie d’Eschyle et l’Iphigénie d’Euripide, Warlikowski présente en 13 scènes et près de cinq heures un spectacle composé et composite. Les fils qui tiennent son méticuleux tissage de textes sont parfois difficiles à saisir. Qu’Iphigénie, Oreste, Alceste et se rencontrent, fort bien, après tout, les deux premiers sont frères et sœurs et tous en un sens se sacrifient. Mais que leur histoire s’entremêle à celle de la juste Apolonia Machcynska, d’une vieille dame vivant à Tel-Aviv qu’elle avait cachée et qu’en final le petit-fils de cette dame se déclare bourreau rend la pièce bien opaque. Et qu’Agamemnon se lance dans une diatribe sur son ressenti sexuel est plutôt cocasse et sonne juste. Mais qu’une pseudo conférencière vienne embolyser une heure de la deuxième partie de la pièce pour nous rappeler la bonne vieille thèse de la « question de la technique » de Martin Heidegger en mettant exactement sur le même plan les souffrances infligées aux animaux et les camps de la mort est bien dérangeant. Surtout qu’on ne sait pas s’il s’agit de lard transgénique ou de cochon élevé en liberté puisque l’ironie semble plutôt absente de cette conférence affligeante. Le patchwork des références entre l’Orestie et la déportation ne colle pas, ou alors dans l’idée vague et générale d’une destinée de l’homme à être – sans aucune différence- soit bourreau, soit sacrifié par un destin qui n’a plus rien de grec. Ce regrettable flou de l’amalgame est très perturbant, mais l’on reste. Parce que ce que Warlikowski et ses immenses comédiens donnent à voir et à entendre quelque chose d’éblouissant. L’économie grandiose des décors, les changements de vêtements sur scène, le mélange de l’intime et du politique, la musique cabaret rock fantastique de Renate Jett et sa troupe, et surtout le choc visuel de la projection vidéo live, mais néanmoins stylisée, des visages des comédiens en gros plan à l’arrière sont autant de chocs esthétiques bouleversants. Mais à la fin de la pièce, le spectateur lessivé se demande si en suivant ainsi ses sens et la beauté du spectacle, n’a pas participé à un grand mélange présenté comme post-moderne et innovant mais masquant une idéologie douteuse. Une expérience, au sens fort du terme.

“(A)pollonia”, de Christophe Warlikowski, dramaturgie de Piotr Gruszczynski, d’après Eschyle, Euripide, Tagore, Littell, Coetzee et bien d’autres, avec Andrzej Chyra, Magdalena Cielecka, Ewa Dalkowska, Malgorzata Hajewska-Krzysztofik, Wojciech Kalarus, Marek Kalita, Zygmunt Malanowicz, Adam Nawojczyk, Monika Niemczyk, Maja Ostaszewska, Jacek Poniedzialek, Magdalena Poplawska, Anna Radwan-Gancarczyk, Maciej Stuhr, Tomasz Tyndyk, 4h45, Théâtre National de Chaillot, du 6 au 12 novembre, 1 Place du Trocadéro (XVIe), métro Trocadéro. 01 53 65 30 00. 20h30, dim 15h, relâche le lundi, 27,50 non abonnés, TR (-26 ans) : 21 euros.

L’imaginarium du Docteur Parnassus donne envie de retomber en enfance

Vendredi 13 novembre 2009

Dernier film (posthume) de Heath Ledger,”L’imaginarium du Docteur Parnassus” est une réécriture du mythe de Faust et une invitation au voyage dans l’imaginaire de personnages aussi fous qu’attachants. Quand les saltimbanques inspirent des images aussi belles, et quand Tom Waits interprète le diable, se précipiter comme des enfants pour rêver face à un grand écran est impératif!

Le docteur Parnassus (Christopher Plummer) est un vieux sage de mille ans. Mais à l’heure où Londres vit au rythme des beuveries vulgaires de l’ère du divertissement, il a du se reconvertir dans le spectacle de rue… sans grand succès, mais avec superbe, il fait jouer sa jolie fille de presque 16 ans, Valentina (Lily Cole) un nain noble qui est son second depuis toujours (Verne Troyer) et un jeune homme des rues amoureux de Valentina (Andrew Garfield) pour une foule peu réceptive. Mais derrière le numéro vieillot et les décors décrépis, ce n’est pas de l’illusion que vend la troupe : grâce aux pouvoirs du docteur, ceux qui tente l’expérience pour 5 pounds passent réellement derrière le miroir pour voyager dans leur propre imagination. Au bout de la course, ils peuvent même sauver leur âme… Or, il y a bien longtemps, Parnassus a perdi un pari aveca Mr Nick alias le diable (fantastique Tom Waits au crâne roussi) : il doit lui donner le jour de son 16 e anniversaire l’âme de son premier enfant. Les jours de Valentina sont donc comptés, mais coup de chance pour Parnassus au bout de la roulotte, le diable a bien peur de s’ennuyer s’il vexe définitivement le seul être capable de continuer à jouer et parier avec lui. Il lance donc un ultime pari et remet l’âme de Valentina en jeu : celui qui gagnera 5 âmes le premier au jeu de l’imaginarium, l’emportera. Et il offre à Parnassus un nouvel acolyte, Tony, type louche et séduisant, qui a vaguement trempé dans le charity business et ses scandales (Heath Ledger, remplacé à sa mort et pour certaines scènes par Johnny Depp, Colin Farrell et Jude Law)…

Graphiquement génial et truffé de références intelligentes à des mythes qui nous parlent toujours et encore (Faust, en attendant Godot, tous les rag to riches stories du XIXe siècle anglais), “L’imaginarium du Docteur Parnassus” donne à voir le meilleur de Terry Gilliam. Cheminant allégrement entre un univers gothique à la Tim Burton et les splendeurs synthétiques du Seigneur des anneaux, Gilliam rend la misère poétique, la vie de saltimbanque réaliste, et, comme il se doit, la sagesse toute relative. Qu’Heath Ledger soit remplacé pour certaines scènes par trois autres très beaux garçons (et grands acteurs) renforce encore les ambiguïtés du personnages de Tony et la folie jamais grandiloquente du film. On s’accroche à l’écran comme un gosse, et en ressort avec le grand sourire juvénile de celui ou celle qui a mangé une grosse barbe à papa.

L’imaginarium du Docteur Parnassus, de Terry Gilliam, avec Heath Ledger,Christopher Plummer, Lily Cole, Andrew Garfield, Verne Troyer, Tom Waits, Johnny Depp, Colin Farrell et Jude Law, Frane/Canada, 2007, 2h02, sortie le 11 novembre.