Archive pour mai 2009

Verwirrt

Mardi 12 mai 2009

Retour de 24h à Boston à surtout visiter les restaurants et le lit. Ça ne m’est jamais arrivé de faire si peu dans une ville. Il faut bien croire que j’avais oublié ma cuiller à soupe de culture pour me plonger dans mes sentiments contradictoires et violents. Tempête sous un pauvre crâne diminué. Je me suis glissée au 90 e anniversaire d’un sociologue important : Daniel Bell, fringant et terriblement à la question. J’y ai aussi rencontré Nathan Glazer, sa belle femme d’origine indienne et ai eu un aperçu de la crème de la crème de Harvard. La tendresse est peut-être encore une fois entrain de manger le désir mais je ne suis pas trop laissé le temps pour y penser, rejoignant la joyeuse troupe des Asa Ransom sur un toît du lower east side pour déguster un délicieux barbecue, discuter à ma plus grande joie de Bataille et de Walter Benjamin avec le chanteur du groupe : Jacob, et boire quasiment l’intégralité d’une bouteille gagnée à une milonga et que j’avais apportée. Est-ce ma faute si ces messieurs préfèrent la bière?
Bref, retour pas trop tard pour me remettre au travail demain et laisser de côté mon petit coeur friable et déboussolé. Est-ce ainsi que les hommes vivent? reste ma question d’éternelle adolescente. A aimer deux femmes à la fois, à faire des cases rigides qui ne s’entremêlent pas et à croire leurs mensonges quand ils les profèrent. Il faut croire que oui. A moins que je n’aie pas l’habitude que pour une fois l’on s’occupe de moi. Ganz getrunken und verwirrt, werde ich probieren überzuleben, und es ist nicht das erstes Mal…

Divinations

Samedi 9 mai 2009

Etrange vendredi, sous un soleil enfin venu sans apporter vraiment la joie. Je suis sortie d’une autre nuit russe -cette fois-ci au Tanjune, dans le Meatpacking et beaucoup de Vodka- avec une jolie gueule de bois, dûment soignée par une journée studieuse mais peu productive auprès de Raul Hilberg auquel on revient toujours. Petite pause Max Jacob efficace quand même … J’ai fait tout ce que j’avais à faire et me retrouve à nouveau seule face à ma thèse ce week-end.

Soirée plus légère en jolie robe dos nu avec le vernissage de Santiago Calatrava à l’Institut Espagnol. Tina, sa femme était resplendissante en petite robe Chanel, et le projet de Santiago pour Ground zero est sublime. Son travail anthropomorphique est toujours aussi lumineux, comme si l’architecture pouvait se faire os, et dents, et qu’il retournait notre intérieur pour nous porter ou nous couvrir. Après cela, j’ai enfin vu “Il divo” de Sorentini, qui ne m’a pas autant enchantée que je l’avais prévu… Le côté clip, fascinant d’abord, m’a un peu angoissée, malgré sa beauté. Une beauté menaçante d’oiseau mort, où les assassinats politiques deviennent des moments de grâce divine, mi-ironique, mi-dramatique. Et peut-être que je n’en connais pas assez sur l’histoire politique italienne des trente dernières années pour ingurgiter les soudaines tétées d’information débitées à toute berzingue par un journaliste ou défilant à plein tube sur l’écran? Je n’ai pas non plus compris l’intérêt du personnage de Fanny Ardant dont le visage vieilli et boursouflé m’a vraiment flippée. Dîner délicieux dans un restaurant italien avec l’insaisissable et génial A. où je suis encore tombée “par hasard” sur mon amie allemande à la porte des toilettes. Je pars à Boston dimanche et j’ai un peu peur. Mais ce n’est plus la même peur paralysante des débuts. Quelque chose meurt lentement, et je ne me débats ni dans un sens, ni dans l’autre. Je suis des instincts qui avortent sans vraiment contrer une fatalité avérée : je sais que je perds mon temps, que je me méprise: de ma passivité et du rôle secondaire et traitre que je joue. Et cependant, quelque chose refuse aussi d’en sortir comme j’ai pu le réaliser hier. Perversité. Le fait est que je frotte un peu de soie, fais la jeunette dans des bars où je me cogne la tête et dors parfois sagement aux côtés de la jeunesse, mais je crois que j’ai peur de ne pas revenir d’un rapport sain avec un corps sain et libre vers le lent érotisme vieillissant qui berce ma vie sans vraiment la combler depuis quelques mois. Peut-être est-ce le film de Frears qui m’a impressionnée au point d’éveiller ce soupçon?

New-York sous la pluie

Jeudi 7 mai 2009

Retour à la vie tranquille de Manhattan après les folies françaises. Energisée par les amis et la famille, ainsi qu’un peu de bronzette sur le balcon du bureau, j’ai repris une vie studieuse mais non dénuée d’éclaircies culturelles. Aznavour sur scène, d’abord, le soir de mon arrivée (après m’être faite faire les ongles, il y a des urgences quand-même). 87 ans, 2h de chant non-stop, quelques pas de danse, et un public qui l’accueille debout avec applaudissements et youyous, le patriarche de la chanson française a encore de l’énergie à revendre. Et un joli brin de voix, malheureusement un peu étouffé par des orchestrations un peu has-been et saturées à la seventies. Bref, émotion. Petite expo au Met dimanche, qui essaie de recenser un nouveau mouvement artistique autour de cindy sherman, richard prince, laurie simmons, barbara kruger, john baldessari et james casebere. Des artistes qui comptent et qui auraient transmué le minimalisme et l’art abstrait d’où ils venaient sous l’influence du pop art pour revenir au cadre au début des années 1970. Puis le dernier jarmusch, qui ne sort pas en France avant décembre prochain, très esthétique, référentiel mais sans queue, ni tête, ni même colonne vertébrale malgré la structure répétitive et travaillée en longueurs. Lever tôt le matin, je noircis des pages et des pages de thèse enfin! et gym ou yoga presque tous les jours. Retour au tango aussi, avec une milonga où j’ai traîné quelques danois hier et mon cours ce soir avant de filer à l’opéra- seule- pour la dernière fois. le met ferme ses portes à la fin de la semaine, et j’ai clos ma série intensive de bel canto par une cenerentola de Rossini de très belle qualité. Pas de voisin sexy, mais une place assise offerte au 6e rang, et la découverte de la voix chaude et suave d’une extraordinaire mezzo lituanienne : eliana garancas. Deuxième visite à l’hôpital aujourd’hui, cette fois-ci pas pour moi, mais pour l’homme que j’ai adopté comme grand-père et qui ne le sais pas. On l’opère demain, anesthésie générale et j’ai mal au ventre d’angoisse. Lui était très en forme, m’a longuement parlé de kandinsky, de manet,et de “la femme du boulanger” et espère rentrer au plus tôt dans ses foyers pour finir son prochain livre. J’en suis à prier, tellement j’ai peur. Surtout que l’hôpital est une maison folle où les médecins se succèdent avec  des informations contradictoires, lui prenant sans cesse sa tension, le clou étant le jeune sous-anesthésiste venu lui poser des questions  dont la réponse figure dans le dossier et lui disant qu’à son âge une anesthésie générale laisse des traces parfois permanentes où les gens ne se reconnaissent plus et pensent plus lentement! Heureusement, à ses côté, il y a l’infirmière qui s’occupe de lui à la maison Ziny, fidèle au poste dès huit heures du matin. Elle l’aime vraiment et ça se voit et je l’admire et lui suis reconnaissante de s’occuper de lui de tout son coeur. Elle nous a laissés tous les deux, et est partie en rigolant serviette hygiénique à la main, nous expliquant qu’elle avait ses règles et qu’elle allait la changer! bedtime et debout 7 heures demain pour continuer cette maudite thèse…

Un printemps avec Harold Cobert

Mercredi 6 mai 2009

Après avoir fait mouche avec un premier roman aussi flamboyant que grinçant « Le reniement de Patrick Treboc » (Lattès), Harold Cobert continue de dénoncer les impasses et les absurdités de notre société. Sorti le 7 mai aux Editions Heloïse d’Ormesson, « Un hiver avec Baudelaire » suit un homme dans sa chute du foyer familial confortable à la rue, la solitude, la faim, le froid et la honte. Un seul être vient repeupler le monde vide de Philippe : le chien Baudelaire. Nous nous sommes entretenus avec l’auteur de ce roman dur et cependant plein du lait de la tendresse canine.

« Je chante les chiens calamiteux, soit ceux qui errent solitaires, dans les ravines sinueuses des immenses villes, soit ceux qui ont dit à l’homme abandonné, avec des yeux clignotants et spirituels : ‘Prends-moi avec toi, et de nos deux misères nous ferons peut-être une espèce de bonheur!’», Charles Baudelaire, « Les bons chiens »

A la terrasse d’un café ensoleillé du quartier latin, tout chez Harold Cobert irradie d’une beauté sobre. Le livre d’abord, dont la couverture dessinée par sa femme, Christine, a la pureté classique qui sied au sujet. Le cœur ensuite, avec sas révolte sûre et posée a l’élégance d’en engagement littéraire fort. Nous avions laissé Tréboc, charmeur, ironique et en colère, et nous retrouvons Cobert, profond et plein de son livre et des personnes qu’il a rencontrées lors de cette grande aventure qu’a été la recherche et l’écriture d’ « Un hiver avec Baudelaire ».

« Le reniement » était une fable ludique et médiatique. Avec « Un hiver Baudelaire » tu plonges dans une réalité sociale dure et dans l’anonymat douloureux d’un homme qui a tout perdu. Patrick Treboc nous montre-t-il enfin le véritable visage d’Harold Cobert ?

Je ne crois pas qu’il y ait vraiment de changement. L’ironie de Patrick Treboc est la « politesse que l’on doit à son propre désespoir », comme le disait Boris Vian à propos de l’humour. Dans le premier livre, la sensibilité était cachée derrière la gaudriole mais « Le reniement » décrivait aussi une réalité sociale, le malaise des trentenaires et dénonçait la dictature de la société du spectacle avec les compromissions qu’elle entraîne.

Dans « Un hiver avec Baudelaire », la critique sociale est plus apparente. Je m’en prends à la manière ambiguë dont on traite la misère en France. Dans son livre « Les naufragés » (Plon), le sociologue Patrick Declerck montrent bien comment les politiques disent vouloir éradiquer la misère, mais en même temps combien la figure du clochard sert de repoussoir et de garde-fou. Le message est simple : si vous êtes trop contestataires, vous allez perdre votre travail et finir comme « eux ». Et nous jouons tous un peu ce jeu. Par exemple quand il fait bien froid un 24 décembre, on entend souvent « enfin un vrai Noël ». Mais on ne pense pas à ceux qui n’ont pas de toit et souffrent de ce froid.

En revanche, du point de vue du style, je crois que je suis enfin parvenu à ce que je voulais. J’ai atteint la transparence, une écriture tellement travaillée qu’elle se fait oublier. C’est quelque chose que je recherche depuis mon premier essai sur Mirabeau : comme un humaniste du XVIII e siècle, je ne veux pas montrer le travail.

Si ce n’est la contestation, quel facteur psychologique enclenche le processus de précarisation ? Est-ce le désespoir, comme celui de ton personnage, Philippe, à qui tout semble indifférent une fois que sa femme l’a quitté ?

Non, ce n’est pas le désespoir. Au début du livre, Philippe n’est pas désespéré. Mais il faut savoir que dans 60 à 70 % des cas, c’est une séparation sentimentale qui est à l’origine de la spirale qui mène à la rue. Affectés par la rupture, certaines personnes sont moins performantes au travail, ils perdent leur job. Sans emploi et donc sans revenus, ils n’ont pas d’appartement, et comme il faut une adresse pour avoir un travail, ils se mettent à travailler au noir et à habiter là où ils peuvent dans des habitats précaires. Ils se trouvent aspirés dans un siphon qui ne les lâche pas jusqu’à ce qu’ils soient rincés jusqu’au bout. Comme dans des sables mouvants, se débattre ne sert à rien. Plus ils bougent et plus ils s’enfoncent.

C’est seulement une fois au fond qu’une mince marge de manœuvre est possible : supporter ce fond sans se mettre à boire. Quand on commence à boire, on déréalise, on perd le rapport au temps. Et comme souvent les sans-abris boivent du mauvais vin, ils commencent à avoir des problèmes physiques : ils deviennent incontinents, ils perdent leurs dents, ils dégagent une odeur qui les stigmatise. Or la dépendance à l’alcool, et la recherche croissante d’oubli font que s’ils se mettent à boire, ils boivent de plus en plus et là, ils n’en reviennent plus jamais. Le moment où ils commencent à boire est un peu la limite d’Orphée.

Tu as fait un travail de recherche important pour écrire ce livre. Peux-tu nous en parler ?

Oui, ce travail a été double. D’abord beaucoup de lecture et une plongée dans les statistiques. Et après, la journée et la nuit, j’allais dehors pour m’asseoir avec des hommes et des femmes qui étaient là. Parfois j’apportais une bière, un sandwich ou, comme je fume, je leur proposais une clope. J’avais aussi toujours un peu de monnaie sur moi. Mais je crois que ce qu’ils appréciaient le plus c’était ce que personne ne leur offre jamais : un petit peu d’écoute. Et j’essayais très discrètement qu’ils me racontent pourquoi et comment ils étaient là et comment ils faisaient pour s’en sortir.

Je suis aussi allé voir quelques centres à paris. Le seul où je n’ai pas eu le courage de me rendre est le CHAPSA de Nanterre. C’est là qu’on emmène les SDF le soir quand tous les autres foyers sont pleins. Mais les rapports humains sont tellement violents, surtout depuis qu’ils ont transformé les grands dortoirs en chambres pour trois ou quatre personnes, que même le sociologue Patrick Declerck a renoncé à y passer la nuit, après avoir été menacé physiquement par un homme armé d’une seringue et disant avoir le sida. Il explique que la réalité de ce centre est bien loin de l’image d’Epinal du clochard un peu crado au nez rouge. Ce sont souvent des gens pauvres, propres, et drogués, venus d’Europe de l’est et qui sont très violents. Je me suis dit que si lui n’y allait pas, alors qu’il fait cela depuis des années, je n’allais pas m’y risquer.

Dans ton livre, c’est l’animal (le chien) qui sauve l’homme. Tu lui as donné le joli nom de Baudelaire. Quel est, selon toi, le rapport entre l’animalité et la poésie ?

En fait toute l’idée du livre vient de ce rapport entre l’homme et l’animal. C’est après avoir vu un reportage sur le centre du Fleuron Saint-Jean, qui accueille les sans abris avec leurs chiens, que j’ai voulu écrire « Un hiver avec Baudelaire ». On y voyait l’un des SDF, Pascal, avec sa bâtarde, Jessica. Celle-ci était condamnée par un cancer des ganglions. Pascal disait que sa chienne lui avait sauvé la vie. Il y avait une telle intensité entre eux et une telle force dans cet homme qui était devenu une bête et qui a été sauvé par un animal ! D’ailleurs l’émission a ému un large public puisqu’après l’émission, Pascal et Jessica ont reçu des dons qui ont permis d’opérer la chienne. Ils ont aussi été hébergés par une Française riche habitant en Espagne pendant la convalescence de Jessica.

Et puis je me suis souvenu de ce texte de Baudelaire que j’avais eu à étudier, il y a longtemps pour le baccalauréat, « Les bons chiens ». En mélangeant ces données avec l’idée romantique et enfantine de la “Belle et le clochard”, je me suis dit qu’il fallait que j’écrive là-dessus, et que ce serait une vraie fable.

En fait, j’ai réalisé qu’un SDF seul passe inaperçu. Les gens le zappent. Mais si il ou elle a un chien, l’œil du passant va vers le chien, puis remonte vers l’humain. Bien sûr un chien est utile pour prévenir d’un danger, mais aussi et surtout, il redonne une existence à son maître : les passants le voient, puisque le chien doit manger, il retrouve un rythme de vie, et surtout il a charge d’âme et se bouge souvent plus pour le chien que pour lui-même. Dans le livre, c’est pour sauver Baudelaire que Philippe s’en sort.

Comment « Un hiver avec Baudelaire » se démarque-t-il des Marc Lévy, des Muriel Barbery et de tout le courant de littérature « bien pensante » et « feel good » qui est en vogue actuellement ?

Je m’en démarque car je crois ne jamais tomber dans le pathos. Il me semble que la violence et la froideur de la rue sont bien rendues. Je n’idéalise pas non plus les clochards. Je montre bien le peu de solidarité qu’il y a entre eux. Certains votent même FN. Et dans le livre, je n’ai pas l’impression qu’il y ait d’un côté les bons, de l’autre les méchants. Pas de manichéisme donc, et si l’histoire de Philippe se termine bien, ce n’est quand même pas un conte de fées.

Mais il est vrai qu’un sentiment fort m’anime et je crois qu’il est bon. On ne peut pas faire un livre sur les SDF sans leur rendre ce qu’ils ont donné. Le livre leur rend hommage, c’est déjà pas mal, mais je voulais faire plus. J’ai donc décidé de reverser une partie de mes droits d’auteurs au Fleuron Saint-Jean. Avec le premier versement, ils ont déjà fait un grand repas. Comme quoi l’encre peut faire manger des chiens et des hommes. La littérature ne peut pas sauver le monde mais je crois qu’elle peut l’améliorer de façon très concrète.

Harold Cobert, « Un hiver avec Baudelaire », Eho, 266 p., 19 euros.

Demain ressemble à hier
L’avenir se vit au présent. Un présent qui ne se conjugue pas. Ou uniquement au mode infinitif. Parce que aujourd’hui ressemble à hier, et demain à aujourd’hui.
Manger. Dormir. Boire. Rester propre. Emmaüs. Mendier. Regarder la date sur la une des journaux. Penser à Claire.
Marcher. Lavomatique. Dormir. Uriner. Compter les jours. Manger. Restos du Cœur. Trouver des vêtements. Secours catholique. Marcher. Déféquer. Faire la manche. Rester digne. Ne pas devenir fou. Uriner. Compter les jours.
Boire. Lavomatique. Mendier. Penser à Claire. Dormir. Se laver. Regarder la date sur la une des journaux.
Dormir. Rester propre. Déféquer. Ne pas mourir. Changer de chaussures. Rester digne. Mendier. Ne pas lâcher. Manger. Boire. Dormir. Rester en vie. Penser à Claire. Vivre. Survivre.
” p. 131.

Harold signera son livre aux côtés de Tatiana de Rosnay et son “Boomerang” (eho) le  mardi 19 mai  de 18h à 20h à la librairie Tropiques, 63 rie Raymond Losserand, Paris XIVe, M° Pernety.

Nostalgie autour d’un fait divers : Ballets roses, de Benoît Duteurtre

Mercredi 6 mai 2009

Avec « Ballets roses », Benoît Duteurtre s’attaque à un fait divers enterré : les parties fines de l’ancien président de l’Assemblée, André Le Trocquet, avec de jeunes adolescentes. Dans un essai nourri d’Histoire et d’anecdotes, Duteurtre préfère ressusciter une époque- celle de son arrière grand père, le président de la République René Coty- plutôt que de plonger sa fine plume dans le linge sale et scabreux des coulisses de la IV e République. Un voyage pudique au pays de la nostalgie.

Qui se souvient aujourd’hui d’André Le Trocquet ? Le nom fait peut-être encore sourire ceux qui se souviennent du procès de l’homme de 75 ans pour « détournement de mineurs ». Mais avant cela, nous rappelle Benoît Duteurtre, Le Troquet représente au niveau le plus haut, une certaine France. Pur produit de la méritocratie française, cet enfant naturel d’une femme de ménage entre en politique dès l’âge de 18 ans, au début du siècle. Courageux combattant sur le front de la Première guerre mondiale où il perd un bras, il devient avocat. Pendant la seconde guerre mondiale Le Trocquet est un grand résistant de la première heure. Elu député socialiste du XII e arrondissement en 1936, il fait partie de ces parlementaires qui ont quitté la France sur le Massilia et n’ont pas voté les pleins pouvoirs à Pétain. Avocat de Léon Blum à son procès de Riom (1942), il fait dans sa plaidoirie le procès de la France de Vichy. Ses relations difficiles avec le Général de Gaulle, qu’il a rejoint à Alger en 1943, le laissent dans une position secondaire après la guerre, malgré son immense ambition. Dans sa vie privée, Le Troquet est encore un homme du XIX e siècle : il aime les femmes légères de l’opéra, trompe allégrement sa femme, pour vivre après sa mort avec deux demi-mondaines pseudo-artistes. Par ailleurs, il n’hésite pas à abuser pour son plaisir personnel des biens que la République met à son service. C’est dans son joli pavillon de fonction du Butard (Domaine de Saint-Cloud) qu’il met en scène avec sa compagne et un pourvoyeur de chair fraîche un peu louche, Jean Merlu, des chorégraphies érotiques avec des jeunes-filles de quatorze à seize ans. L’affaire éclate en 1959. Jugé coupable en 1960, Le Trocquet est condamné à une peine légère (un an de prison avec sursis et 3000 francs d’amende) qui a souvent choqué.

Faisant un important travail de recherche et n’hésitant pas à se mettre en scène aux diverses archives qu’il a consultées (sans trop de problèmes apparemment), Benoît Duteurtre reprend l’affaire des ballets roses en lui donnant tout un souffle historique. A mille lieues du film de Jean-Pierre Mocky, « Les ballets écarlates » (2005) qui se concentrait sur les victimes, leurs familles, et les ignobles abus sexuels, Duteurtre recontextualise l’affaire pour la dépasser et voir dans ses acteurs l’essence même de la France des années 1950. L’auteur se permet d’aller plus loin qu’Outreau et que l’horreur de la pédophilie. On pourrait le lui reprocher. Il dépeint les victimes des ballets roses comme des gamines, certes influençables, mais surtout idiotes et séduites par la belle allure de Jean Merlu et le luxe. Bref, il passe si vite sur le crime qu’on dirait qu’il l’évite. Mais l’affaire de mœurs n’est pas ce qui intéresse Duteurtre. Il y a un agenda secret et plaisant dans le livre : soutenir la thèse délicieusement conservatrice et profondément gaullienne qu’il n’y a pas de rupture entre la IIIe et la IVe République. C’est la guerre d’Algérie, puis mai 68 qui ont transformé nos sociétés. Mais au milieu des années 1950, comme avant la guerre, l’école permet l’ascension sociale, le mariage bourgeois va de paire avec l’adultère, et la « haute » s’amuse à l’opéra. Duteurtre est nostalgique des voix, des sons, des pensées de cette époque qu’il n’a pas connue mais qu’il a souvent rêvée, notamment à travers la figure –bien plus propre que Le Trocquet- de son arrière grand-père, le président René Coty. De sa nostalgie et de son travail d’archives il tire un essai historique séduisant, où le lecteur apprend ou se rappelle beaucoup de faits et d’évènements sans jamais s’ennuyer. L’écriture claire –et donc elle aussi surannée- véhicule sans effort beaucoup de matière. Dans cet essai à l’ancienne, le lecteur suit le personnage de l’auteur qui se pose ouvertement des questions importantes, d’ordre politique, social, mais aussi générationnel. Le pouvoir politique entraîne-t-il toujours chez ceux qui en ont goûté une libido puissante et un arsenal de perversités ? Pourquoi est-on choqué de voir une lolita de quatorze ans en objet de désir d’un vieil homme libidineux, mais plus du tout dès qu’elle a tout juste l’âge de la maturité ? Un grand homme peut-il conserver sa stature face à ses valets ? Que l’on apprécie ou que l’on se méfie de la pudeur de Duteurtre, il y a beaucoup à apprendre des « Ballets roses ».

Benoît Duteurtre, « Ballets roses », Grasset, 244 p., 17 euros

« Au fil de ce travail, comme je m’enchantais de chaque découverte ajoutée aux autres pour compléter mon puzzle d’époque, je me demandais aussi pourquoi j’éprouvais cet étrange plaisir à ranimer le passé, à faire revivre les morts, à remonter le temps avec nostalgie… Peut-être parce que, sans cette continuité de l’Histoire, sans cette faculté de relier les époques, l’existence humaines paraîtrait trop absurde et solitaire, simple poignée de destins et de moments évaporés dans l’infini. Le sentiment que le passé est toujours là, dans nos caves et nos greniers, qu’il suffit de fouiller pour recréer des liens entre les vivants et les morts, m’a particulièrement réjoui pendant plusieurs mois, tandis-que je devenais familier de lieux étranges où se conservent- dans des registres, dans des livres et des bobines de pellicule- tous ces fragments épars de nos vies » p. 240

Le bestiaire surréaliste d’André Masson au Musée de la Poste

Samedi 2 mai 2009

Figure clé du surréalisme, André Masson est parfois trop peu connu. Après avoir été place au cœur de l’exposition «Jackson Pollock et le chamanisme » à la Pinacothèque de la Madeleine, le maître crève l’affiche d’une exposition importante au Musée de la Poste. Si l’expression « bestiaire surréaliste » est une lapalissade qui marque bien les limites conceptuelles du projet, les pièces exposées valent bien plus que quelques timbres.

Photo : Jeune fille dans une basse-cour (Le Dindon), huile sur toile, 1947, 112×87 cm, Coll.Abel Rambert © André Masson © Adagp Paris 2009

Meilleur ami et beau-frère de Georges Bataille, avec qui il a crée la revue « l’Acéphale » dans les années 1930, André Masson (1896-1987) est un grand maître surréaliste. Pour ceux et celles qui ne le connaissent qu’à travers ses plafonds du Théâtre de l’Odéon, l’exposition du Musée de la Poste est l’occasion de découvrir la richesse de son œuvre.

En effet, le thème du bestiaire a l’avantage de n’être pas très pointu. Tout parle d’animalité dans l’œuvre de Masson, et ce, quel que soit la période de sa vie. Il s’agit d’une animalité à la Maldoror, à la fois grouillante et symbolique. Le mythe est le fond de ce bestiaire, qui réfléchit –en bon surréaliste- les pulsions éternelles de l’homme. Si les textes donnés au visiteur sont plus factuels qu’analytique, et si l’exposition est un peu trop simplement classée selon les thématiques du règne animal que la commissaire de l’exposition tente de faire correspondre à des moments de la vie de Masson et de ses contemporains (oiseaux meurtris et chiens enragés après la Première guerre mondiale, taureaux et tauromachie pour la guerre d’Espagne, viols de femmes par des bêtes pour les dessins érotiques, crustacés variés dans l’après), la somme des toiles exposées est imposante. L’on y retrouve les grands tableaux de l’âge d’or du surréalisme ( « Les chevaux de Diomède », “Insectes dans un champ de Blé” (1934), « Les magiciens », « Actéon » (1936)), et leurs successeurs plus expressionnistes qui ont inspiré Pollock, De Kooning et Gorky,, comme la belle affiche de l’exposition, « Le Dindon » (1947).

Photo : Insectes dans un champ de blé, 1934, huile sur toile, 53×72 cm Coll. particulière, Marseille © Photographie Jean Bernard.

On peut aussi y voir les tableaux de sables des années 1920, l’autoportrait de 1947, un délicieux cabinet de lithographies érotiques à faire pâlir Picasso, et des estampes illustrant des textes littéraires. Les dessins sont également fascinants, avec la précision un peu folle des coquilles des langoustes, des arrêtes des rascasses, et des antennes des cigales.

C’est l’occasion de (re)découvrir l’œuvre d’André Masson et un joli petit musée pas si petit que ça et trop peu connu.

« Le Bestiaire d’André Masson », Jusqu’au 5 septembre 2009, Musée de la Poste, 34 bd de Vaugirard, Paris 15e, M° Montparnasse-Bienvenue, lun-sam, 10h-18h, 6,50 euros (TR : 5 euros).

Criminal Housewife

Vendredi 1 mai 2009

Le théâtre de la Madeleine présente une version bouleversante de « L’Amante Anglaise » (1968). Les mots de Marguerite Duras et le jeu puissant des acteurs- dont l’extraordinaire Lumila Mikaël- portent le fait divers vers les tréfonds de l’âme humaine. A voir d’urgence.

A l’origine de la pièce de Marguerite Duras, il y a- comme souvent dans le bon théâtre psychologique français du XXe siècle- un fait divers. Marguerite Duras résume le crime au début de la pièce :
« Le 8 avril 1949 on découvre en France, dans un wagon de marchandises, un morceau de corps humain. Dans les jours qui suivent, en France et ailleurs, dans d’autres trains de marchandises, on continue à découvrir d’autres morceaux de ce même corps. Puis ça s’arrête. Une seule chose manque : la tête. On ne la retrouvera jamais… Dès qu’elle se trouve en face de la police, Claire Lannes avoue son crime… mais n’a jamais réussi à donner d’explications … ».

« L’amante Anglaise » est la troisième des quatre compositions de Duras autour de ce crime. A la fois banal (tout se passe à Viorne, dans une banlieue pavillonnaire de l’Après-guerre, en un ménage classique où la femme reste au foyer et où il n’y a plus d’amour) et horrifiant (le meurtre et le dépeçage d’une vieille femme sourde et muette par sa propre cousine a de quoi interpeler), l’histoire inventée autour de la criminelle permet à Duras d’en dire long sur la solitude, l’ennui et la folie d’une femme toute simple qui ne vit plus vraiment, après avoir tiré un trait sur son passé amoureux à Carcassonne d’où elle vient. Le présent n’est pour Claire que désespérance, moments de paix volés dans son jardinet, sur un banc en ciment aussi fermé que ses lèvres. On l’écoute si peu, que comme Lol V. Stein, Claire a été ravie à elle-même. Elle ne pense même plus pouvoir avoir des désirs ou des préférences. Juste de longs rêves -nocturnes de meurtre et éveillés où les objets se mettent à parler à la femme au foyer mystique. Et le futur n’offre pas d’autre perspective qu’un dîner quotidien où il lui faudra ingurgiter avec dégoût encore un plat de viande en sauce.

Il n’y a pas d’explication au crime de la femme qui aime regarder pousser « la menthe en glaise » dans son jardin, pas plus qu’il n’y a de chute à la pièce, puisque la tête de la victime ne sera jamais retrouvée. La seule piste est la folie qui s’exprime au deuxième acte, par la bouche de Claire, après que son mari a décrit en long en large et en travers son incompréhension teintée d’indifférence. Le texte tourne en siphon autour de cette folie, avec la précision implacable d’un rapport clinique que des métaphores matérielles et quotidiennes viennent encore plomber. Et pourtant, une fenêtre s’ouvre dans le petit pavillon sur l’irrésignation absolue de l’âme humaine…

La mise en scène sobre de Marie-Louise Bischofberger (une table, deux chaises, trois personnages habillés comme vous et moi au jour d’aujourd’hui à l’avant-scène) a peu à gagner des vidéos de trains. Certes, les vidéos sont rares dans les théâtres privés parisiens, et certes les trains donnent à penser sur l’ « Espèce humaine » et la « banalité du mal ». Mais là n’est pas l’important. Le principal se déroule dans le jeu époustouflant des comédiens.

En mari limité, dépassé par les évènements et encore un peu fasciné par sa femme, Ariel Garcia-Valdès (que l’on avait vu aux côtés d’Isabelle Huppert dans la mise en scène par Bob Wilson de « Quartett », d’Heiner Müller à l’Odéon en 2005) est parfaitement gris. Il porte avec aisance la médiocrité sans limites d’un homme qui reste avec une femme un peu folle et qu’il n’aime plus, après avoir refusé de voir, pendant les longues années où son désir fonctionnait encore, qu’elle ne l’a jamais aimé.

L’entrée en scène de Ludmila Mikaël au deuxième et dernier acte est une apparition extraordinaire. La séductrice du « Cœur des hommes » fait son entrée livide, sans maquillage et sans charisme, pour monter doucement en puissance dans la non-explication de sa folie et dire - au moins une fois- quelque chose d’elle, de ses rêves et ses désirs, à l’homme qui lui prête enfin une oreille attentive : l’enquêteur. La retombée dans le silence, faute d’écoute poursuivie est une catastrophe muette, banale, terrible. Chaque mot, chaque geste est retenu, maîtrisé et offert à un public qui retient son souffle pour se laisser pénétrer du texte de Duras. Retrouvant la voix juste de la fin des années quarante, sans outrer le trait, ramenant à la vie la grandeur passée de la Comedie française dont elle a été sociétaire, en fouillant dans son petit sac aussi terne que sa jupe et ses cheveux pauvrement relevés, Ludmila Mikaël sait exactement comment demander trop et trop peu. C’est une voix de femme qui s’élève pour dire enfin sa douleur sans teint, et retombe, comme elle est venue dans un mutisme imposé.

La pièce bourgeoise devient grâce à elle un théâtre de la cruauté. Une expérience si rare où l’on comprend sans pourquois, ni comments, et qui laissé anéanti de gratitude.

« L’amante Anglaise », de Marguerite Duras, mise en scène de Marie-Louise Bischofberger, avec Ludmila Mikaël, et André Wilms, mar-sam, 20h30, dim, 15h, Théâtre de la Madeleine, 19, rue de Surène,Paris 8e, M° Madeleine, de 20 à 30 €, et 10€ (- de 26 ans mar-jeu).

Le diable au corset

Vendredi 1 mai 2009

Vingt ans après les « Liaison dangereuses », le réalisateur britannique Stephen Frears revient à ses amours Françaises. Son adaptation du « Chéri » de Colette est une jolie infidélité baroque qui énergise un retour en costumes sur la Belle Epoque.

« Chéri » (1920) et « La fin de Chéri » (1926) font partie des romans les plus réussis de Colette. Revenant après la Grande guerre sur l’époque bénie et tout en arabesque de la « Belle Epoque » à travers l’intimité d’une liaison entre un jeune homme désœuvré et une ancienne cocotte de plus de vingt ans son aînée, c’est toute la nostalgie des heures paisibles des premières autos qui se dégage de ces deux textes courts, légèrement scandaleux et très incisifs.

L’adaptation en costumes du premier volume par Stephen Frears aurait pu être lourde ou guindée. Il n’en est rien. Comme dans « The Queen », c’est la danse originale de la caméra qui dépoussière les crinolines et les corsets. Entamant volontairement son « Chéri » par un mouvement vif, et par la légèreté du début d’une liaison entre un jeune dandy qui s’ennuie (Rupert Friend, parfaitement joli et sans charisme) et une demi-mondaine en fin de carrière (Epoustouflante Michelle Pfeiffer, qui a bien pris de la bouteille depuis son rôle de colombe tâchée dans les « Liaisons dangereuses » filmées par Frears). Le personnage d’entremetteuse et d’obstacle est la mère-poule de Chéri (excentrique et invraisemblable Kathy Bates, qu’on avait presque oubliée depuis son rôle de tortionnaire dans « Misery ». Ici, on dirait une otarie en jupons de soie qui en fait des tonnes à l’Anglaise et… ça marche !).

Des tables de Maxim’s aux dunes de Biarritz, en passant par les robes japonisantes de Michelle Pfeiffer et les classiques scènes de lit, Frears n’évite aucun cliché. Mais il ne s’embarrasse pas de trop de rigueur historique et on aperçoit du bitume sur les ponts de Paris. Sa manière very british et très « too much » de voir les falbalas de la Belle Epoque redonne vie aux personnages de Colette, auxquels les désœuvrés et les blasés de notre début de siècle ont tout le loisir de s’identifier.

Sauf la dernière scène, qui brade un peu vite « La fin de Chéri » sur récitation de texte, tout est parfait. Surtout, divine, élancée, et touchante, Michelle Pfeiffer. Elle a tout compris aux recettes de la séduction parisienne et à leurs limites. Avec « Chéri », on attendait un moment théâtral, et l’on a le plaisir de déguster un vrai festin de cinéma.

« Chéri », de Stephen Frears, avec Michelle Pfeiffer, Kathy Bates, Rupert Friend, 1h30