Archive pour 6 mai 2009

Un printemps avec Harold Cobert

Mercredi 6 mai 2009

Après avoir fait mouche avec un premier roman aussi flamboyant que grinçant « Le reniement de Patrick Treboc » (Lattès), Harold Cobert continue de dénoncer les impasses et les absurdités de notre société. Sorti le 7 mai aux Editions Heloïse d’Ormesson, « Un hiver avec Baudelaire » suit un homme dans sa chute du foyer familial confortable à la rue, la solitude, la faim, le froid et la honte. Un seul être vient repeupler le monde vide de Philippe : le chien Baudelaire. Nous nous sommes entretenus avec l’auteur de ce roman dur et cependant plein du lait de la tendresse canine.

« Je chante les chiens calamiteux, soit ceux qui errent solitaires, dans les ravines sinueuses des immenses villes, soit ceux qui ont dit à l’homme abandonné, avec des yeux clignotants et spirituels : ‘Prends-moi avec toi, et de nos deux misères nous ferons peut-être une espèce de bonheur!’», Charles Baudelaire, « Les bons chiens »

A la terrasse d’un café ensoleillé du quartier latin, tout chez Harold Cobert irradie d’une beauté sobre. Le livre d’abord, dont la couverture dessinée par sa femme, Christine, a la pureté classique qui sied au sujet. Le cœur ensuite, avec sas révolte sûre et posée a l’élégance d’en engagement littéraire fort. Nous avions laissé Tréboc, charmeur, ironique et en colère, et nous retrouvons Cobert, profond et plein de son livre et des personnes qu’il a rencontrées lors de cette grande aventure qu’a été la recherche et l’écriture d’ « Un hiver avec Baudelaire ».

« Le reniement » était une fable ludique et médiatique. Avec « Un hiver Baudelaire » tu plonges dans une réalité sociale dure et dans l’anonymat douloureux d’un homme qui a tout perdu. Patrick Treboc nous montre-t-il enfin le véritable visage d’Harold Cobert ?

Je ne crois pas qu’il y ait vraiment de changement. L’ironie de Patrick Treboc est la « politesse que l’on doit à son propre désespoir », comme le disait Boris Vian à propos de l’humour. Dans le premier livre, la sensibilité était cachée derrière la gaudriole mais « Le reniement » décrivait aussi une réalité sociale, le malaise des trentenaires et dénonçait la dictature de la société du spectacle avec les compromissions qu’elle entraîne.

Dans « Un hiver avec Baudelaire », la critique sociale est plus apparente. Je m’en prends à la manière ambiguë dont on traite la misère en France. Dans son livre « Les naufragés » (Plon), le sociologue Patrick Declerck montrent bien comment les politiques disent vouloir éradiquer la misère, mais en même temps combien la figure du clochard sert de repoussoir et de garde-fou. Le message est simple : si vous êtes trop contestataires, vous allez perdre votre travail et finir comme « eux ». Et nous jouons tous un peu ce jeu. Par exemple quand il fait bien froid un 24 décembre, on entend souvent « enfin un vrai Noël ». Mais on ne pense pas à ceux qui n’ont pas de toit et souffrent de ce froid.

En revanche, du point de vue du style, je crois que je suis enfin parvenu à ce que je voulais. J’ai atteint la transparence, une écriture tellement travaillée qu’elle se fait oublier. C’est quelque chose que je recherche depuis mon premier essai sur Mirabeau : comme un humaniste du XVIII e siècle, je ne veux pas montrer le travail.

Si ce n’est la contestation, quel facteur psychologique enclenche le processus de précarisation ? Est-ce le désespoir, comme celui de ton personnage, Philippe, à qui tout semble indifférent une fois que sa femme l’a quitté ?

Non, ce n’est pas le désespoir. Au début du livre, Philippe n’est pas désespéré. Mais il faut savoir que dans 60 à 70 % des cas, c’est une séparation sentimentale qui est à l’origine de la spirale qui mène à la rue. Affectés par la rupture, certaines personnes sont moins performantes au travail, ils perdent leur job. Sans emploi et donc sans revenus, ils n’ont pas d’appartement, et comme il faut une adresse pour avoir un travail, ils se mettent à travailler au noir et à habiter là où ils peuvent dans des habitats précaires. Ils se trouvent aspirés dans un siphon qui ne les lâche pas jusqu’à ce qu’ils soient rincés jusqu’au bout. Comme dans des sables mouvants, se débattre ne sert à rien. Plus ils bougent et plus ils s’enfoncent.

C’est seulement une fois au fond qu’une mince marge de manœuvre est possible : supporter ce fond sans se mettre à boire. Quand on commence à boire, on déréalise, on perd le rapport au temps. Et comme souvent les sans-abris boivent du mauvais vin, ils commencent à avoir des problèmes physiques : ils deviennent incontinents, ils perdent leurs dents, ils dégagent une odeur qui les stigmatise. Or la dépendance à l’alcool, et la recherche croissante d’oubli font que s’ils se mettent à boire, ils boivent de plus en plus et là, ils n’en reviennent plus jamais. Le moment où ils commencent à boire est un peu la limite d’Orphée.

Tu as fait un travail de recherche important pour écrire ce livre. Peux-tu nous en parler ?

Oui, ce travail a été double. D’abord beaucoup de lecture et une plongée dans les statistiques. Et après, la journée et la nuit, j’allais dehors pour m’asseoir avec des hommes et des femmes qui étaient là. Parfois j’apportais une bière, un sandwich ou, comme je fume, je leur proposais une clope. J’avais aussi toujours un peu de monnaie sur moi. Mais je crois que ce qu’ils appréciaient le plus c’était ce que personne ne leur offre jamais : un petit peu d’écoute. Et j’essayais très discrètement qu’ils me racontent pourquoi et comment ils étaient là et comment ils faisaient pour s’en sortir.

Je suis aussi allé voir quelques centres à paris. Le seul où je n’ai pas eu le courage de me rendre est le CHAPSA de Nanterre. C’est là qu’on emmène les SDF le soir quand tous les autres foyers sont pleins. Mais les rapports humains sont tellement violents, surtout depuis qu’ils ont transformé les grands dortoirs en chambres pour trois ou quatre personnes, que même le sociologue Patrick Declerck a renoncé à y passer la nuit, après avoir été menacé physiquement par un homme armé d’une seringue et disant avoir le sida. Il explique que la réalité de ce centre est bien loin de l’image d’Epinal du clochard un peu crado au nez rouge. Ce sont souvent des gens pauvres, propres, et drogués, venus d’Europe de l’est et qui sont très violents. Je me suis dit que si lui n’y allait pas, alors qu’il fait cela depuis des années, je n’allais pas m’y risquer.

Dans ton livre, c’est l’animal (le chien) qui sauve l’homme. Tu lui as donné le joli nom de Baudelaire. Quel est, selon toi, le rapport entre l’animalité et la poésie ?

En fait toute l’idée du livre vient de ce rapport entre l’homme et l’animal. C’est après avoir vu un reportage sur le centre du Fleuron Saint-Jean, qui accueille les sans abris avec leurs chiens, que j’ai voulu écrire « Un hiver avec Baudelaire ». On y voyait l’un des SDF, Pascal, avec sa bâtarde, Jessica. Celle-ci était condamnée par un cancer des ganglions. Pascal disait que sa chienne lui avait sauvé la vie. Il y avait une telle intensité entre eux et une telle force dans cet homme qui était devenu une bête et qui a été sauvé par un animal ! D’ailleurs l’émission a ému un large public puisqu’après l’émission, Pascal et Jessica ont reçu des dons qui ont permis d’opérer la chienne. Ils ont aussi été hébergés par une Française riche habitant en Espagne pendant la convalescence de Jessica.

Et puis je me suis souvenu de ce texte de Baudelaire que j’avais eu à étudier, il y a longtemps pour le baccalauréat, « Les bons chiens ». En mélangeant ces données avec l’idée romantique et enfantine de la “Belle et le clochard”, je me suis dit qu’il fallait que j’écrive là-dessus, et que ce serait une vraie fable.

En fait, j’ai réalisé qu’un SDF seul passe inaperçu. Les gens le zappent. Mais si il ou elle a un chien, l’œil du passant va vers le chien, puis remonte vers l’humain. Bien sûr un chien est utile pour prévenir d’un danger, mais aussi et surtout, il redonne une existence à son maître : les passants le voient, puisque le chien doit manger, il retrouve un rythme de vie, et surtout il a charge d’âme et se bouge souvent plus pour le chien que pour lui-même. Dans le livre, c’est pour sauver Baudelaire que Philippe s’en sort.

Comment « Un hiver avec Baudelaire » se démarque-t-il des Marc Lévy, des Muriel Barbery et de tout le courant de littérature « bien pensante » et « feel good » qui est en vogue actuellement ?

Je m’en démarque car je crois ne jamais tomber dans le pathos. Il me semble que la violence et la froideur de la rue sont bien rendues. Je n’idéalise pas non plus les clochards. Je montre bien le peu de solidarité qu’il y a entre eux. Certains votent même FN. Et dans le livre, je n’ai pas l’impression qu’il y ait d’un côté les bons, de l’autre les méchants. Pas de manichéisme donc, et si l’histoire de Philippe se termine bien, ce n’est quand même pas un conte de fées.

Mais il est vrai qu’un sentiment fort m’anime et je crois qu’il est bon. On ne peut pas faire un livre sur les SDF sans leur rendre ce qu’ils ont donné. Le livre leur rend hommage, c’est déjà pas mal, mais je voulais faire plus. J’ai donc décidé de reverser une partie de mes droits d’auteurs au Fleuron Saint-Jean. Avec le premier versement, ils ont déjà fait un grand repas. Comme quoi l’encre peut faire manger des chiens et des hommes. La littérature ne peut pas sauver le monde mais je crois qu’elle peut l’améliorer de façon très concrète.

Harold Cobert, « Un hiver avec Baudelaire », Eho, 266 p., 19 euros.

Demain ressemble à hier
L’avenir se vit au présent. Un présent qui ne se conjugue pas. Ou uniquement au mode infinitif. Parce que aujourd’hui ressemble à hier, et demain à aujourd’hui.
Manger. Dormir. Boire. Rester propre. Emmaüs. Mendier. Regarder la date sur la une des journaux. Penser à Claire.
Marcher. Lavomatique. Dormir. Uriner. Compter les jours. Manger. Restos du Cœur. Trouver des vêtements. Secours catholique. Marcher. Déféquer. Faire la manche. Rester digne. Ne pas devenir fou. Uriner. Compter les jours.
Boire. Lavomatique. Mendier. Penser à Claire. Dormir. Se laver. Regarder la date sur la une des journaux.
Dormir. Rester propre. Déféquer. Ne pas mourir. Changer de chaussures. Rester digne. Mendier. Ne pas lâcher. Manger. Boire. Dormir. Rester en vie. Penser à Claire. Vivre. Survivre.
” p. 131.

Harold signera son livre aux côtés de Tatiana de Rosnay et son “Boomerang” (eho) le  mardi 19 mai  de 18h à 20h à la librairie Tropiques, 63 rie Raymond Losserand, Paris XIVe, M° Pernety.

Nostalgie autour d’un fait divers : Ballets roses, de Benoît Duteurtre

Mercredi 6 mai 2009

Avec « Ballets roses », Benoît Duteurtre s’attaque à un fait divers enterré : les parties fines de l’ancien président de l’Assemblée, André Le Trocquet, avec de jeunes adolescentes. Dans un essai nourri d’Histoire et d’anecdotes, Duteurtre préfère ressusciter une époque- celle de son arrière grand père, le président de la République René Coty- plutôt que de plonger sa fine plume dans le linge sale et scabreux des coulisses de la IV e République. Un voyage pudique au pays de la nostalgie.

Qui se souvient aujourd’hui d’André Le Trocquet ? Le nom fait peut-être encore sourire ceux qui se souviennent du procès de l’homme de 75 ans pour « détournement de mineurs ». Mais avant cela, nous rappelle Benoît Duteurtre, Le Troquet représente au niveau le plus haut, une certaine France. Pur produit de la méritocratie française, cet enfant naturel d’une femme de ménage entre en politique dès l’âge de 18 ans, au début du siècle. Courageux combattant sur le front de la Première guerre mondiale où il perd un bras, il devient avocat. Pendant la seconde guerre mondiale Le Trocquet est un grand résistant de la première heure. Elu député socialiste du XII e arrondissement en 1936, il fait partie de ces parlementaires qui ont quitté la France sur le Massilia et n’ont pas voté les pleins pouvoirs à Pétain. Avocat de Léon Blum à son procès de Riom (1942), il fait dans sa plaidoirie le procès de la France de Vichy. Ses relations difficiles avec le Général de Gaulle, qu’il a rejoint à Alger en 1943, le laissent dans une position secondaire après la guerre, malgré son immense ambition. Dans sa vie privée, Le Troquet est encore un homme du XIX e siècle : il aime les femmes légères de l’opéra, trompe allégrement sa femme, pour vivre après sa mort avec deux demi-mondaines pseudo-artistes. Par ailleurs, il n’hésite pas à abuser pour son plaisir personnel des biens que la République met à son service. C’est dans son joli pavillon de fonction du Butard (Domaine de Saint-Cloud) qu’il met en scène avec sa compagne et un pourvoyeur de chair fraîche un peu louche, Jean Merlu, des chorégraphies érotiques avec des jeunes-filles de quatorze à seize ans. L’affaire éclate en 1959. Jugé coupable en 1960, Le Trocquet est condamné à une peine légère (un an de prison avec sursis et 3000 francs d’amende) qui a souvent choqué.

Faisant un important travail de recherche et n’hésitant pas à se mettre en scène aux diverses archives qu’il a consultées (sans trop de problèmes apparemment), Benoît Duteurtre reprend l’affaire des ballets roses en lui donnant tout un souffle historique. A mille lieues du film de Jean-Pierre Mocky, « Les ballets écarlates » (2005) qui se concentrait sur les victimes, leurs familles, et les ignobles abus sexuels, Duteurtre recontextualise l’affaire pour la dépasser et voir dans ses acteurs l’essence même de la France des années 1950. L’auteur se permet d’aller plus loin qu’Outreau et que l’horreur de la pédophilie. On pourrait le lui reprocher. Il dépeint les victimes des ballets roses comme des gamines, certes influençables, mais surtout idiotes et séduites par la belle allure de Jean Merlu et le luxe. Bref, il passe si vite sur le crime qu’on dirait qu’il l’évite. Mais l’affaire de mœurs n’est pas ce qui intéresse Duteurtre. Il y a un agenda secret et plaisant dans le livre : soutenir la thèse délicieusement conservatrice et profondément gaullienne qu’il n’y a pas de rupture entre la IIIe et la IVe République. C’est la guerre d’Algérie, puis mai 68 qui ont transformé nos sociétés. Mais au milieu des années 1950, comme avant la guerre, l’école permet l’ascension sociale, le mariage bourgeois va de paire avec l’adultère, et la « haute » s’amuse à l’opéra. Duteurtre est nostalgique des voix, des sons, des pensées de cette époque qu’il n’a pas connue mais qu’il a souvent rêvée, notamment à travers la figure –bien plus propre que Le Trocquet- de son arrière grand-père, le président René Coty. De sa nostalgie et de son travail d’archives il tire un essai historique séduisant, où le lecteur apprend ou se rappelle beaucoup de faits et d’évènements sans jamais s’ennuyer. L’écriture claire –et donc elle aussi surannée- véhicule sans effort beaucoup de matière. Dans cet essai à l’ancienne, le lecteur suit le personnage de l’auteur qui se pose ouvertement des questions importantes, d’ordre politique, social, mais aussi générationnel. Le pouvoir politique entraîne-t-il toujours chez ceux qui en ont goûté une libido puissante et un arsenal de perversités ? Pourquoi est-on choqué de voir une lolita de quatorze ans en objet de désir d’un vieil homme libidineux, mais plus du tout dès qu’elle a tout juste l’âge de la maturité ? Un grand homme peut-il conserver sa stature face à ses valets ? Que l’on apprécie ou que l’on se méfie de la pudeur de Duteurtre, il y a beaucoup à apprendre des « Ballets roses ».

Benoît Duteurtre, « Ballets roses », Grasset, 244 p., 17 euros

« Au fil de ce travail, comme je m’enchantais de chaque découverte ajoutée aux autres pour compléter mon puzzle d’époque, je me demandais aussi pourquoi j’éprouvais cet étrange plaisir à ranimer le passé, à faire revivre les morts, à remonter le temps avec nostalgie… Peut-être parce que, sans cette continuité de l’Histoire, sans cette faculté de relier les époques, l’existence humaines paraîtrait trop absurde et solitaire, simple poignée de destins et de moments évaporés dans l’infini. Le sentiment que le passé est toujours là, dans nos caves et nos greniers, qu’il suffit de fouiller pour recréer des liens entre les vivants et les morts, m’a particulièrement réjoui pendant plusieurs mois, tandis-que je devenais familier de lieux étranges où se conservent- dans des registres, dans des livres et des bobines de pellicule- tous ces fragments épars de nos vies » p. 240