La grâce d’Ute Lemper

Ciel bas et lourd et grand froid à New-York, malgré un très beau concert de blues hier soir. Baptême américain en Nouvelle Orléans avec le Dr John et les traditionnels et funk Neville Brothers au Terminal five. Ce matin, réveillée à l’aube (6h40) par mon matinal et jetlagged ami universitaire, je me suis adonnée à 7 heures pétantes à un cours subtil sur pièce sans mannequin d’ouverture de soutien-gorge. Après un déjeuner exotique confectionné par mes soins (tartare de saumon et kasha), c’est l’un et l’autre l’estomac serré d’une angoisse inexplicable que nous avons arpenté les collections permanentes du MOMA. J’ai salué les 100 ans du manifeste du futurisme d’une grande révérence devant un joli Balla que j’avais auparavant zappé. Le soir, alors que nous devions juste dîner dans un excellent restaurant grec, l’attachée de presse de Ute Lemper a envoyé un mail d’invitation à mon père adoptif pour un concert de la chanteuse allemande à mon bar préféré de New-York. Légèrement ivre de cabernet grec, c’est en sautillant et très excitée que j’ai suivi mes amis sur le chemin du concert. J’avais en même temps un peu peur de trouver Ute vieillie et de la voir pour la première fois sur scène après avoir écouté avec passion ses cds, notamment moins connus comme ses interprétations des poèmes de Paul Celan mis en musique par Michael Nyman. Aux premières loges et en tout petit comité, nous avons bu les mots en quatre langues et les histoires nostalgiques de Berlin, Paris, Buenos-Aires et New-York que la diva mettait en scène entre son pianiste et son accordéoniste. La cinquantaine passée, elle conserve néanmoins la paire de jambes la plus hallucinante que je n’ai jamais vue, une grâce un peu ployante d’oiseau blond et un charisme qui m’a fait penser que les cds ne lui rendent vraiment pas justice. J’ai littéralement été transportée pendant plus d’une heure, dans l’oblivion de Piazzola, l’opéra de quatre sous revu à la sauce Madoff de Weil, Bilbao et les feuilles mortes auf Französich largement inspirées de Montand et qui m’ont faite trembler.  En chaque idiome, les mots résonnaient fort, et juste et l’on pouvait tout comprendre. Et boire le lait gris de la nostalgie.  Je crois que même Hannah Schygulla ou Ingrid Caven ne m’avaient pas fait autant d’effet. Il faut dire que ce monde des exilés juifs berlinois entre Paris, Los Angeles et Buenos Aires est ma vraie patrie et que, le coeur serré je me demandais qui reprendrait le flambeau de cette tradition qui a été si vivante et qui s’est un peu amidonnée dans le folklore du “bon vieux temps” où l’underground regorgeait de putes joyeuses et de whiskys interdits. A la fin, cerise sur le gâteau, nous sommes allés saluer Ute Lemper, qui nous a parlé poliment en Français. Après deux concerts d’affilée, elle était vraiment épuisée.

Or la salle était quasi-vide, faute de publicité, ce qui est UN CRIME.

A tout hazard : Ute Lemper se donne au bar du Carlyle jusqu’au 7 mars, mar-jeu 20h45, ven et sam 20h45 et 22h45. Courez-y, l’entrée ne coûte que le prix de votre consommation.

De mon côté je compte bien y retourner, car les mots des chansons coulent juste là où l’angoisse me fait mal et viennent la dorer comme une carresse. C’est moins efficace que du bon savon, mais c’est bien meilleur.

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