Archive pour 20 février 2009

Roman : Le livre de Rachel, d’Esther David

Vendredi 20 février 2009

Après « La ville entre ses murs » (1998), l’artiste et auteure indienne Esther David publie « Le livre de Rachel » aux éditions Héloïse d’Ormesson. A grands renforts de recettes traditionnelles, Rachel tente de sauver la synagogue désormais vide de son village de Danda, près de Bombay. Un combat aussi noble que vivant.

Alors que ses enfants sont partis vivre en Israël, Rachel n’a pas pu se résoudre à quitter le village de Danda où elle a été si heureuse avec son mari Aaron entre la mer, les tamariniers, sa cuisine et la vieille synagogue. Veuve d’âge honorable, mais toujours aussi alerte et fine cuisinière, Rachel a désormais les clés de la synagogue et l’entretien. Celle-ci est toujours vide puisqu’il n’y a plus dix hommes juifs dans le village pour constituer « minian », le petit groupe nécessaire pour prier. Mais le jour où un homme d’affaire veut racheter le terrain de la synagogue pour créer une station balnéaire, Rachel panique et parvient à réunir autour de ses bons petits plats un jeune avocat pour la défendre et l’une de ses filles. Le combat semble perdu d’avance, mais heureusement, le prophète Elie veille.

Restée à mi-chemin entre tradition et modernité, Rachel est une vestale indienne et juive touchante. Femme forte mais restant le plus souvent à la cuisine, encore habitée par un vieil esprit de marieuse, même si elle accepte les shorts en jean de sa fille, elle ouvre au lecteur tout un monde lointain. Celui des “Bné-Israël”, ces rares juifs indiens en voie de disparition ( La plupart des juifs indiens ont à l’heure actuelle émigré en Israël). Sa manière de nous faire découvrir cette tradition est très instinctive et sensuelle. Cela passe par les odeurs, les sentiments filiaux, la mémoire évidemment, et le plaisir évident que Rachel prend à suivre et perpétrer des rites, même seule. Le roman peut aussi se poser sur l’étagère de la cuisine, comme livre de recettes à la fois “casheres” et indiennes. Ainsi l’on apprend que les « Pouranpoli » sortes de gâteaux de pois-chiches peuvent faire office de philtres d’amour, et à la lecture du livre, on a une seule envie c’est de goûter les « Bombil » (poisson traditionnel) de Rachel. L’eau à la bouche et l’esprit en voyage, que demander de plus à un livre ?

Esther David, « Le livre de Rachel », Trad. Sonja Terangle, Eho, 300 p., 21 euros.

« Normalement, Rachel ne faisait des Pouranpoli qu’une seule fois par an, à l’occasion de Pourim. Quand elle était seule, elle en préparait juste deux, un pour le déjeuner et l’autre pour le dîner, mais quand il y avait de la famille, elle en faisait d’avantage. Exceptionnellement, elle en cuisinait lorsqu’elle était particulièrement heureuse, par exemple, à la naissance d’un petit-enfant » p. 175

Pour en savoir plus sur les Juifs d’Inde, cliquez ici.

Roman : Le coiffeur, la maîtresse et son mari gay

Vendredi 20 février 2009

Le traducteur lusophone d’Antonio Lobo Antunes publie son deuxième roman en Français chez Albin Michel. Après avoir ausculté le parcours difficile d’une fille d’immigrés portugais dans « Poulailler » (2005), il enquête à plusieurs voix sur le ménage à trois atypique. Sortie le 5 mars.

Léo est coiffeur, jeune, et hétérosexuel. Séduit par les cheveux et l’allure de Mona, une de ses clientes plus âgée que lui et qui demande invariablement une fois par mois la même coupe de cheveux classique sans y mettre de chichis, il est incroyablement heureux le jour où elle s’offre résolument à lui. Mais malgré leurs prouesses sexuelles, il n’y a rien de maternel ou d’attaché chez Mona qui traite son amant comme un domestique, alors qu’elle est profondément amoureuse de son mari. Or celui-ci est homosexuel et profondément incapable de lui rendre son amour. Après un bref moment d’euphorie, l’adultère accepté par le mari (qui se son côté s’envoie en l’air avec le poissonnier) tourne au glauque. Et la victime de ce drame banal et répétitif n’est peut-être pas celle que l’on croit.

Dans le roman de Carlos Batista, les trois protagonistes de l’adultère s’expriment : d’abord Léo, puis Mona, et enfin, Pierre, le mari. A la légèreté faussement ingénue du jeune coiffeur, s’opposent le désordre amoureux de la femme repoussée et le cynisme malheureux de l’homme mur, encore et toujours incapable d’assumer ses désirs en société. Faire sonner juste ses trois voix divergentes et intriquées est une prouesse en soi, encore relevée par l’intime compréhension du personnage central et touchant qu’est Mona. Rien de très nouveau sous le soleil du trio éternellement bourgeois, mais la douleur de la femme est profonde et émouvante.

Carlos Batista, L’envers amoureux, Albin Michel, 240 p., 15, 20 euros.

« Peut-être est-il dans mon destin de ne me réaliser qu’à demi. Tout est tronqué en moi : ma façon d’être aussi bien que ma façon d’écrire. Une femme en fragments. Au fond, je crains d’être faite pour ne réussir rien, ni pour progresser dans ma carrière professionnelle, ni pour fonder une famille. Tout me paraît vaciller, et l’indécis m’envelopper jusqu’à l’indécis. Je suis sans racines, sans énergie vitale ; je n’ai pas trouvé mon point d’équilibre, et je ne m’inspire aucune confiance. L’aigreur que j’éprouve quelquefois est comme une rancune contre la vie, que je sens m’échapper et qui ne m’apportera pas ce qu’elle apporte à d’autres.» pp. 103-104.

Poche : Une tête coupée, d’Iris Murdoch

Vendredi 20 février 2009

L’imaginaire Gallimard vient de (re) publier la traduction d’un grand roman de la fine écrivaine irlandaise Iris Murdoch. Datant de 1961, donc d’avant « Le prince noir » (1973) et « La mer, la mer » (Booker prize 1978) (Tous deux également disponibles dans la collection l’Imaginaire), « Une tête coupée » contient déjà tous les thèmes qui font la force de l’écriture d’Iris Murdoch : l’érotisme glauque, les dessous peu reluisants de la haute bourgeoisie londonienne, une finesse psychologique qui opère comme un bistouri et un cynisme irrésistible. Un plaisir délicat dont on aurait tort de se priver.

Négociant en vin d’une quarantaine d’années, historien à ses heures, et aisément installé dans la haute bourgeoisie londonienne, Martin Lynch-Gibbon a une vie bien rangée. Il a Antonia, sa jolie femme blonde et fantasque entrain de se faner avec élégance, et Georgie, sa jeune maîtresse universitaire, qui accepte tout de lui y compris le secret bourgeois qui entoure un adultère de longue haleine. Jusqu’au jour où sa femme lui annonce qu’elle le quitte pour vivre avec son psy (qui s’avère être aussi un des meilleurs amis de Martin). Martin est forcé de jouer les grands seigneurs alors qu’il ne comprend pas pourquoi après dix ans de mariage heureux sa femme ne se contente pas de prendre un amant plutôt que de le quitter. Il réalise alors qu’il est un objet manipulé par tous ses proches. Et un objet très violent, qui plus est, malgré les kilogrammes de savoir vivre civilisé dont il s’est empesé. Une série de drames le confrontent alors avec tout ce qu’il déteste : les sentiments criards, les crises de larmes et d’hystérie, les batailles de coqs à poings nus, et les chantages au suicide. Dans la bataille il s’amourache de la sœur de son rival, une étrange anthropologue juive, pas si jolie, dénuée d’empathie pour la souffrance humaine et néanmoins fascinante de franchise.

Mettant en scène une femme fatale pas banale, et un grand mou plutôt très sympathique de lucidité, Iris Murdoch déballe avec autant de brusquerie que de tact le linge sale de la famille Lynch-Gibbon. Et c’est avec un plaisir pervers mais pas si coupable que le lecteur apprend comment, dans les familles où l’on appelle sa sœur un peu pesante « ma fleur », et où l’on a le luxe de se passionner pour des batailles historiques, en buvant un peu trop de bon whisky, les liens du sang et de la chair sont maculés de triviale violence. On y couche avec sa sœur, ou le frère de son mari, on y fait avorter sa maîtresse, alors que par ailleurs on se fait remarquer en tranchant des serviettes de table brodées avec un sabre japonais selon l’antique coutume des samouraïs.

Chez Murdoch la finesse psychologique est une arme, et la cruauté fait rire, sans gratuité. « Une tête coupée » est une belle leçon de psychanalyse qui sort des sentiers battus sans pourtant éviter les grandes lumières des autoroutes œdipiennes. Un grand roman, jouissif de part en part.

Iris Murdoch, « Une tête coupée », Trad. Yvonne Davet, Gallimard, Collection « L’Imaginaire », 317 p., 8,50 euros.

« Honor laissa pendre le sabre vers le sol. Elle dit : ‘Etant chrétien, vous associez âme avec amour. Eux, là-bas, l’associent avec maîtrise de soi, avec puissance.
– Et vous, avec quoi l’associez-vous ?’
Elle haussa les épaules. ‘Je suis juive.
– Mais vous croyez aux dieux ténébreux, dis-je.
– Je crois aux gens’, dit Honor Klein. C’était là une réponse assez inattendue.
Je dis ‘Vous avez passablement l’air d’un renard qu’il dit qu’il croit aux oies’ ». p. 150

Livre : Nous autres, de Stéphane Audeguy

Vendredi 20 février 2009


Dans son dernier roman, l’auteur de la « Théorie des nuages » (Gallimard, 2005) nous fait voyager dans plus de cinquante ans d’Histoire au Kenya. Un livre qui fonctionne comme une suite d’image saisies au vif.

Pierre, un Français de 33 ans se rend au Kenya pour reconnaître le corps de son père, Michel, et l’enterrer là où l’aventurier de soixante ans aurait aimé reposer. C’est-à-dire au plus profond de la terre kenyane qu’il avait adoptée jusqu’à se donner une mort « locale ». C’est la deuxième fois de sa vie, seulement, qu’il voit son géniteur, et pourtant, presque malgré lui et sans curiosité spéciale, le monde animé qui avait entouré Michel le happe. S’il court assez vite, il trouvera même l’amour dans ce pays si familier malgré ses nouveautés.

C’est en courts chapitres, sans dialogues et sans épanchements sur la psychologie des personnages que Stéphane Audeguy aborde de manière quasi-documentaires plusieurs aspects de la cohabitation entre européens et indigènes au Kenya. Ses flashbacks sur la vie de Michel ou des personnages de son passé donnent au livre une profondeur historique. Le roman a les inconvénients de ses qualités : aussi fortes soient les images dégagées, on ne s’attache pas aux personnages, ni d’ailleurs vraiment aux rapports anciens colonisateurs- anciens colonisés qui ne sont qu’esquissés. A acquérir pour barouder dans sa chambre.

Stéphane Audeguy, “Nous autres”, Gallimard, 17,50 euros.

«P<em>ierre s’approche de la table de marbre où l’on a posé le corps, drapé jusqu’à la taille dans un linge bleu pâle. Il ne parvient pas à être ému. Il essaie pieusement d’éprouver des sentiments filiaux, mais sans succès. La curiosité l’emporte chez lui, comme toujours. En l’absence d’un système de conditionnement de l’air, de beaux ventilateurs brassent des effluves mentholés. Le cadavre sort d’une chambre froide, il est couvert d’une légère pellicule de givre qui lentement atteint son point de condensation. Pierre se demande s’il est congelé profondément ou non. Il pense à ces romans de science-fiction où des individus cryogénisés, allongés dans des cryptes, attendent d’un autre monde, une seconde vie. A ses côtés un employé de la morgue plein de tact attend, l’air recueilli .» p. 18-19.

A perfect day

Vendredi 20 février 2009

La journée a commencé un peu tôt, B. mon ami de Genève venu m’apporter sa joie de vivre et ses grandes idées étant encore à l’heure européenne. Donc petit déjeuner dans central park, puis ballade dans le east side. Et long moment de solitude choisie à voir le très beau film de Wajda sur le massacre de Katyn. Image impeccables, acteur superbes, musique de Penderecki, usage classieux des image sd’rachives (surtout celles comparées des propagandes nazies et russes), et vieux truc du carnet intime- flash back pour nous balancer les images affreuses à la fin du scenario. On ne s’attache pas vraiment aux personnages trop nombreux et aux psychologies trop peu creusées, mais le nationalisme polonais encore et toujours rugissant vient embaumer le coeur comme un chant un peu trop fort. Bon je fais ma fière mais
1) j’avais faim et honte de manger ma salade de pousses d’épinards devant le film
2) je me suis allongée de tout mon long sur le sol et mis les mains devant les yeux pour tenir le choc
3) je suis sortie en hésitant à perdre toute foi ou à juste remercier le seigneur que personne ne tire de balles dans la nuque de personne sur le 7 e avenue un 19 février 2009 à 15h30
La journée a été parsamée d’appels de france et de voix amies, presque aussi proche que si j’étais chez moi.
Puis inévitablement gym, yoga et intérêt pour la prof qui est african-american et suit un cours de judaisme pour se rapprocher de la famille de son fiancé. je lui ai dit qu’elle devrait quand même l’emmener à l’Eglise. Oui, en fait, un petit quart d’heure au val de grâce c’est ce qui m’a manqué aujourd’hui pour que la journée soit parfaite.
Long sauna, Re-salade sur un banc -quinoa et algues-, et puis j’ai rejoint R. et sakyrielle de soeurs pour le concert de Anthony and the Johnsons au Town Hall. Malgré la très mauvaise sonorisation et les minauderies en interludes de l’otarie anthony, c’est incontestablement très bon. Sweet and sour, et une berceuse lointaine.
Tout a fini dans un restaurant thai ou je me suis contentée de boire un verre de vin de prune et de caqueter entre filles.
J’ai quand même lu un petit voegelin dans les transports : les affaires reprennent.