Archive pour décembre 2008

Livre : Les mots de la tribu, de Natalia Ginzburg

Mercredi 31 décembre 2008

Mère de l’historien Carlo Ginzburg et femme du journaliste martyre de la Gestapo Leone Ginzburg, Natalia Ginzburg est l’une des plus grandes écrivaines italiennes du XXe siècle. Après la réédition de « Tous nos hiers » chez Liana Levi en 2004, c’est au tour des Cahiers rouges de chez Grasset de réimprimer un texte autobiographique de l’auteur italienne « Les mots de la tribu » raconte la vie de la famille Levi à Turin avant et pendant la montée du fascisme.

Ginzburg Mots de la tribu Les mots de la tribu sont toujours et avant tout ceux du père, le biologiste Giuseppe Levi, juif intellectuel issu d’une lignée de banquiers mais n’ayant aucun sens de l’argent qui file, aucun goût pour la musique, et des tonnes de principes stricts à faire respecter. Ayant très peur que ses enfants ne travaillent pas assez à l’école, il traite leurs amis  un peu paresseux d’ « emplâtre », d’ « andouille » ou de « nègre » (p. 88). La mère, Livia, est catholique de naissance  mais profondément athée, cyclothymique dans ses affections et assez obsessionnelle sur ce qu’il convient de faire et où. Natalia est la cadette des cinq enfants de ce couple, un peu moins sous la pression du père puisque les filles après tout sont faites pour être mariées et qu’elle est plus sage et moins attirée par les bals et les belles toilettes que sa sœur Paola.

C’est avec infiniment de tendresse qu’elle rapporte ces mots,  leurs mots, les mots de la famille, comme autant de trophées qui auraient encore pu se passer de génération en génération- à l’image du mythique « Vous faites un bordel de tout ! » grand-maternel- si la guerre n’avait pas obligé Giuseppe à se cacher dans les Abruzzes et à enseigner dans la froide Belgique et si elle n’avait pas coûté à Natalia la mort de son mari.

Le ton est mutin et enjoué au début et l’on a l’impression d’entrer en immersion dans la famille Levi et d’apprendre à connaître les tics et les manies de chacun de ses membres. Dans la deuxième partie du livre, l’auteure reste froide, lointaine, à propos d’un histoire familiale brisée par celle de l’Italie fasciste.

Une fresque pleine de vie, où l’on croise aussi bien Cesare Pavese que l’oncle Cesare.

Natalia Ginzburg, « Les mots de la tribu », Les Cahier rouges, Grasset, Traduction Michèle Causse, 9,20 euros.

“Parfois, mes frères et ma mère gémissaient d’ennui dans ces villégiatures de montagne et ces maisons isolées où ils n’avaient plus distraction ni compagnie. Moi, comme j’étais la plus petite, un rien m’amusait et à cette époque là, j’ignorais totalement l’ennui.
– Vous autres, disait mon père, vous vous ennuyez parce que vous n’avez pas de vie intérieure” p. 22

Yaël Hirsch

Malade encore et encore

Mardi 30 décembre 2008

Depuis deux mois, tout se passe comme si mon corps avait décidé de se venger d’années et d’années à suivre mes envies comme s’il était jeune et qu’il allait suivre. Une fois par semaine, je me retrouvais coincée au lit pour un, deux, trois jours, incapable de bouger et sous perfusion d’antibiotiques. Dès que j’allais mieux, et comme je n’ai quand même que 26 ans, je tentais de rattraper ce que j’aurais du faire et la vie dont je m’étais coupée. Cette fois-ci, ce n’est pas de chez moi que je ne peux sortir mais carrément de mon lit. Me retourner est douloureux et l’acte de prendre un bain me fatigue tellement que je dors six heures après. Ma tête brûle et j’ai trop de mal à ouvrir les yeux pour lire, mes muscles tirent dans le cou, le dos et les fesses. L’autre soir avant de sombrer, j’ai même cru que ma peau était si sèche aux genoux que le simple fait de me baisser allait provoquer une percée déchirante des tibias. La première impression est assez violente : angoisse qui renforce la douleur physique, impuissance terrible à regarder son corps s’échapper et être incapable de le rassembler sous la direction de la volonté, peur d’avoir quelque chose de grave et surtout méfiance envers les médecins même si je ne les ai pas vraiment consultés. J’ai trop entendu le “c’est viral” du généraliste qui ne sait pas ce que vous avez, ou le “repose-toi” de mon père, excellent chirurgien et juste génial pour les gros pépins, mais moins excellent pour soigner ses proches dans les petites choses. Quant aux homéopathe, acuponcteurs et autres alternatifs, je ne sais pas si j’ai envie d’esssayer. Deuxième couche sous la douleur et la peur : l’ennui. Je n’arrive pas à lire, je m’endors devant les films, je me sens coupable de ne pouvoir travailler ma thèse, mon roman, rendre mes articles à l’heure. Surtout quand mes amis me demandent si je veux les rejoindre pour dîner ou faire une expo, à tel ou tel endroit que je connais si bien, je sais que j’en ai envie mais que mon corps ne suivra pas. Cela me rend encore plus malade de devoir dire non. Je me sens aussi coupable de ne pas être là, pour voir mes proches, pour montrer Paris à mon ami américain que j’ai du loger chez mon frère pour qu’il n’attrape pas ma pseudo-grippe. Mais il y a une troisième couche sous ces cendres de renoncement : mon corps a l’air parfaitement à l’aise, heureux d’être chouchouté à l’huile de sapin, n’avalant que jus de fruits et quinoa, interdisant bien sur toute cigarette, et ayant arrêté de s’évanouir de vomir et d’enfler à condition que je reste en repos dans ma chambre. Suivre sa volonté plutôt que la mienne est étrange; j’espère que cela ne durera pas trop longtemps et que je pourrai finir ma thèse en temps et en heure, mais cette mise en garde peut-être bénéfique. Vais je apprendre  la patience?

Essai : Simone Weil l’insoumise, de Laure Adler

Lundi 29 décembre 2008

Après Hannah Arendt et Marguerite Duras, Laure Adler dédie son dernier livre à une autre grande figure féminine du XX e siècle : Simone Weil, qui fut normalienne, philosophe, élève de Alain, mystique et engagée politiquement du côté des ouvriers (Elle s’est enrôlée en usine pour publier en ses réflexions sur « La condition ouvrière »), des communistes dans la guerre d’Espagne et des gaullistes à Londres. Un beau « livre d’admiration ».

Simone Weil C’est à rebours que Laure Adler a décidé d’évoquer la vie de Simone Weil : de sa mort d’épuisement (sous-nutrition et pneumonie) à Ashford en Angleterre, à sa volonté d’être le « fils de ses parents », comme son frère, le génial mathématicien André Weil.

S’inspirant beaucoup des carnets où Simone Weil notait ses pensées, et qu’elle avait laissés à New-York pour s’engager dans la résistance à Londres, Laure Adler propose une biographie originale de la penseuse : plus fragmentaire que la grande étude de l’amie de Simone Weil, Simone Pétrement, « Simone Weil, l’insoumise » est « un livre d’admiration » (p. 11).

Laure Adler tient à montrer que l’aversion que Simone Weil avait pour Israël, qu’elle appelait le « gros animal », ainsi que son mépris pour la loi juive n’était pas de l’antisémitisme et que ses connaissances mêmes approximatives de nombreuses religions lui permettaient d’atteindre un universalisme aussi pur que sa forte volonté.

Il n’y a pas de position intermédiaire sur Simone Weil : soit l’on se place du côté des admirateurs sans mesure, soit l’on estime que son jusqu’au-boutisme est une folie dangereuse.

Membre résolu du premier camp, Laure Adler sait partager avec énergie son enthousiasme pour la vie et l’œuvre de Simone Weil.

Laure Adler, « Simone Weil, L’insoumise », Actes Sud, 20 euros.

C’est vous

Vendredi 26 décembre 2008

En noir et blanc
Carence panthère
Le téléphone a sonné :
Cran de cruauté supplémentaire.

Le passé velléitaire gratte
Le cheveu glosé
La lettre matraque
Et la peau sédentaire
D’un amour raté,
Faute d’adultère.

Egaré dans le vestiaire,
Le silence a un goût de sang.

A trois quart enfumé
Fabricant un baume amer
Le banc grince et puis s’étend
Où s’asseyaient fiancé et grand-père
Et tous ceux qui m’ont laissé
Un goût de fer, d’âge mûr et de marron.

Vieux retour d’inventaire,
Tonsure des plaies de nos vingt ans.
J’ai tout donné :
Des rubis jeunes à des pigeons
Mon corps à de vieux cons
Et des perles enfuies en mer.

L’élastique a cassé
Au point où l’ange perd la raison.

Soudain, c’était hier
Sa voix étrangement près,
– D’un pays dont nous louons
Autant la neige que la poussière-

J’ai retrouvé

Les solitudes enrubannées
Les futurs encore frères
Et le bal cadencé d’un souhait :
Rester les mêmes impairs,
Deux exaltés au printemps.

Neutralité glacée
Des croix et des manières
Pour cacher l’important :
Sans désir, ni hâte, ni vers,
Nous nous manquons terriblement.

Deezer : Playlist baroque

Jeudi 25 décembre 2008

Découvrez Sandrine Piau, Freiburger Barockorchester!

Claque certie

Mardi 23 décembre 2008

Je crache trop peu souvent la nuit

J’avale leurs soies d’antan

Et parle et amuse et souris.

Un fauteuil arrimé par un ami

Ferraille de seuil en seuil

Des pores aux pissenlits.

Le fard s’effrite, blanc de deuil

Effilochement d’amoureux transis.

Ils regardent en épagneuls

Mes mains fouiller le sel de la pluie.

Un baiser déposé sur la joue

Cogne fort et soupire d’ennui.

Nous mêlons la paix amère au mépris.

Effeuillée, attendrie,

Et tellement seule

Abreuvée de bruits auburns,

Et d’images de patchouli,

La révérence verdit de deuil.

Ma déception s’accroupit,

Une longue chaîne l’accueille

Et lèche calmement son chapeau gris.

La tête tient en tension,

Le tendon saigne, noir écureuil,

Ma damnation est calfeutrée de rubis.

L’espoir est un linceul

Quand on dort en épi.

……

Qui donc poussera mon cercueil

Quand j’entrerai enfin dans la vie ?

L’Avant-garde russe/ Collection Costakis au Musée Maillol

Dimanche 21 décembre 2008

Jusqu’au 2 mars, le musée Maillol expose 200 œuvres issues de la collection de Georges Costakis (1300 pièces), habituellement exposée au musée d’art moderne de Thessalonique.

Grec ayant vécu à Moscou, Georges Costakis a réuni des joyaux de la peinture russe du premier XX e siècle.

C’est l’occasion de comprendre dans ses détails la diversité des courants formant ce que l’on appelle généralement « l’Avant-garde russe » et de se délecter devant de superbes toiles de Malevitch, Popova, Rodtschenko et Nikritine.

Alors qu’on a souvent tendance à limiter l’Avant-garde russe aux années 1920 (avant 1932 et la loi d’airain du réalisme socialiste) et à la voir comme une série de courant circonscrits (cubisme, futurisme, et l’un plus l’autre), l’exposition des pièces maîtresses de la collection Costakis au musée Maillol permet de comprendre combien ce nom générique recouvre des mouvements divers, foisonnants et en dialogue.

Ainsi, la visite commence par des toiles inattendues de Malvitch et Klioune : des portraits quasiment « fauves » de 1909-1910. Dans la « femme en couches » de Malevitch, il y a même quelque chose de Gustav Klimt.

Malevitch

Les toiles des années 1914-1917 de Morgounov, et Oudaltsova sont bien cubistes.

Morgounov

Plus loins, les tableaux du début des années 1020, signés Klioune, Rodtschenko ou Popova sont très géométriques et proches des toiles de Picabia (période « orphiste »).

Rodtschenko

Dérivées du futurisme mais allant vers l’abstrait, les « architectoniques picturales » de Lioubov Popova sont représentatives du courant « suprématiste » (« au-dessus de tout »), crée par Malevitch en 1915.

Popova

En parallèle nait en 1922, le mouvement constructiviste de Vladimir Tatline, qui va vers la matière industrielle, plutôt que vers l’abstrait. La collection Costakis montre deux très belles toiles constructivistes de Tatline : « Relief pictural » et « Contre-relief ».

Se tournant vers les arts appliqués le mouvement constructiviste a encouragé les artistes de l’avant-garde russe à produire des biens de la vie quotidienne : de la vaisselle, des affiches de théâtre, des tracts politiques, et même des plans architecturaux (Kloutsis).

La cuisine communautaire soviétique de Kabukov (1992-1993), exposée en sous-sol depuis maintenant quelques temps au musée Maillol, s’intègre parfaitement dans cette perspective constructiviste.

A l’étage, l’exposition pose l’hypothèse que l’avant-garde russe a survécu à l’impératif socialiste, et que même obligés de renouer avec la figuration, par crainte d’âtre accusés du crime de « formalisme », les artistes ont su jouer avec les limites de la représentation traditionnelle.

Ainsi, après les expérimentations de l’art analytique par Filonov, ou le pinceau sans peintre,  les toiles organicistes de Matiouchine collent des formes ensemble pour en faire des organismes vivants.

Les artistes Rodko et Rodtschenko reprennent les lignes de force de leurs toiles abstraites pour structurer leurs œuvres représentatives.

Et enfin, le surprenant Nikritine insuffle une poésie presque symboliste dans des tableaux en deux dimensions respectant parfaitement l’apparence souhaitée par les censeurs soviétiques.

Très riche, présentant des œuvres époustouflantes et qu’on a rarement l’occasion de voir, « L’Avant-garde russe dans la collection Costakis » est un « must-see » de l’hiver parisien.

A noter
: l’exposition Séraphine, la femme de ménage –peintre dure jusqu’au 5 janvier.

Jusqu’au 2 mars 2009, L’Avant-garde russe dans la collection Costakis, Fondation Dina Vierny, Musée Maillol, 61, rue de Grenelle, Paris 7 è, M° Sèvres-Babylone ou Rue de Rennes, tljs sauf mardi, 11h-18h, 8 euros (TR 6 euros).

Soleil vidéo pour le couchant de la présidence française de l’UE

Dimanche 21 décembre 2008

Du 18 au 31 décembre, « Dans la nuit des images » vous invite à un voyage vidéo, tous les soirs de 17h à 1h du matin, pour fêter en feu d’artifice la fin de la présidence française de l’Union Européenne. Une expérience hypnotique.

Depuis le 18 décembre, le Grand Palais est devenu un support de projections vidéo. L’extérieur même du bâtiment est élégamment habillé de lettres projetées.

A l’intérieur, la nef est emplie de films d’art. Des écrans de toutes les tailles emplissent le grand espace au cœur duquel un « belvédère » a été construit de manière à donner une vue plongeante sur les œuvres présentées.

On y trouve des travaux de vidéastes de renom (Par exemple, les femmes dansante la mondialisation de Nam June-Paik, les elfes de Bill Viola, la main sanglante de Sarkis, la plage de Dominique Gonzales–Foerster, l’éclipse de Chris Marker…), ainsi que des films plus institutionnels (Une visite virtuelle du Grand Palais, et les flash-mobs de Orange).

Nous ont tapés dans l’œil : la galerie vidéo de portraits flamands d’Eléonore Saintagnan et le gigantesque « Naufrage » de Clorinde Durand (dont vous pouvez voir ci-dessous le making-off sur la belle musique de Saycet).

Une experience de sons et d’images émouvants et envahissant dans les ténèbres de décembre à ne rater sous aucun pretexte (même pas la longue queue à l’entrée : cela va vite, finalement !).


« La nuit des images », Grand Palais
, jusqu’au31 décembre , ouvert tous les jours de 17h à 1h (31 décembre jusqu’à 21h), M° Champs Elysées-Clémenceau, entrée libre.

Quelques galeries du Marais

Dimanche 21 décembre 2008

Entre deux courses de Noël, il est toujours bien agréable de se ressourcer dans une galerie. Voici un petit aperçu de ce que l’on peut voir en ce moment dans le Marais.

Les photographies urbaines de Patrick Mimran au Passage de Retz

Jusqu’au 4 janvier, les « Prélèvements urbains » de Patrick Mimran tiennent le haut de l’asphalte dans les salles de l’Hôtel de Retz. Quasi-dicumentaires, ces larges photographies de scènes urbaines dénuées de passants ou de vivants sont d’une beauté aussi minérale que moderne. On notera notamment les dramatiques tombées d’escaliers roulants, la série « Car Parks in New-York » (2006), et la série « Billboard project » qui réunit des clichés plus anciens (fin des années 1990), de plus petit format et plus ouvertement critiques sur notre « société du spectacle ».

Jusqu’au 4 janvier, Passage de Retz, mar-sam, 10h-19h, 9 rue Charlot, Paris 3e, M° Filles du Calvaire.

Les « feux de détresse » de Claure Fontaine chez Chantal Crousel

Réflexion joueuse mais néanmoins glaçante sur le bureau comme prison, les œuvres présentées à la galerie Chantal Crouzel sont de nature diverses. Au centre, une large installation en néon nous demande déjà de revenir : « Please come back ». Sur les côtés, des distributeurs d’eau comme on en trouve dans tous les lieux de travail sont emplis de whisky et de vodka. A l’arrière, un film dérangeant focalise sur un avant bras tatoué. Sur le côté, une des salles présente des sculptures coup de poing : une main de fist-fucking agréablement décorée d’une rolex, et des tasses emplies de crayons de travail mais marquetées aux insignes de la police. L’autre salle vous met sous d’aveuglants projecteurs, sensés être des lampes aux fréquences antidépressives en hiver.

Jusqu’au 14 février, Galerie Chantal Crousel, mar-sam, 10h-19h, 10 rue Charlot, Paris 3e, M° Filles du Calvaire.

Les Atlantides vidéo de Kirill Chellushkin à la galerie Rabouan-Moussion

« Flicker » est le titre de cette exposition. C’est aussi le nom de la pièce maîtresse et matrice du vidéaste moscovite. Un panorama de la ville est projeté sur une sculpture blanche à la base inversée. C’est à la fois très beau, presque apaisant et néanmoins cela donne à réfléchir. A côté de diverses sculptures de polystyrène sur lesquelles des images sont projetées, on trouve aussi des dessins largement expressionistes.

Jusqu’au 10 janvier, Galerie Rabouan-Moussion, mar-sam, 10h-19h, 121 rue Vieille du temple, Paris 3e, M° Filles du Calvaire.


Et aussi…

Les photographies monumentales de James Casebere chez Daniel Templon (30, rue Beaubourg, Paris 3e).

Les chimères de Bharti Kher et le mobilier coloré du producteur de musique Pharell Williams chez Emmanuel Perrotin (76, rue de Turenne et 10 impasse St-Claude, Paris 3e).

Livre : Stéphanie Hochet, Combat de l’amour et de la faim

Samedi 20 décembre 2008

Le dernier roman de l’auteure des « Infernales » et de « Je ne connais pas ma force » suit la vie tumultueuse d’un jeune homme du Sud des Etats-Unis au début du XX e siècle. Un personnage fort pour un livre profond qui sort le 7 janvier chez Fayard.

Marie Shortfellow naît au début du XX e siècle, quelque part en Lousianne, de père inconnu. Sa mère, la jolie Lula, cherche avant tout la respectabilité. Son seul avantage en temps de ségrégation est d’être blanche. Les hôtels miteux succèdent aux meublés et les hommes passent sans jamais vraiment s’arrêter. Lula déménage avec son fils à chaque fois que trois amants différents ont déçu ses espoirs de mariage. Finalement, un pasteur dur, veuf et père de deux enfants l’épouse. Lula perd toute spontanéité et devient froide, dure, incapable de défendre son fils contre les provocations du fils de son époux. Lorsque la fille du Pasteur, Heather tombe enceinte, Marie est accusé injustement d’avoir engrossé l’adolescente. Encore très jeune, il est mis dehors, et passe des semaines à vivre comme un sauvage et marcher dans le Sud des Etats-Unis, avec pour seule motivation : combattre la faim de nourriture. Sa faim d’amour, il l’apaise auprès de trois femmes aux noms de mois qu’il trahit systématiquement : son impérieuse épouse : May, son alter-égo rencontré autour de tables de jeu : April, et une passionaria des droits de l’homme : June. Finalement, il est dénoncé et se retrouve en prison. Laquelle des femmes de sa vie l’a-t-elle trahi ?

Sombre, dur et profond, le roman de Stéphanie Hochet aurait aussi pu s’appeler « No country for a lonely man »- moins l’humour. Intelligent, Marie n’est pas un personnage sympathique, et il est assez pénible de le voir s’enfoncer dans le mensonge et la trahison. C’est du côté de l’instinct, de cette faim sans fond d’amour et de nourriture que se fait l’identification à cet anti-héros d’un autre temps. Dans « Combat de l’amour et de la faim », il apparaît clairement combien la lâcheté ou la fuite peuvent être des questions de survie. L’argent, c’est la « braise », le désir, une force organique qui possède jusqu’à mettre la vie de Marie en danger, il rompt alors les attaches, et vole, pour ne pas disparaître. Dès lors, il n’y a ni véritable amour, qui constituerait un lien solide, ni de nourriture rassasiante, qui préviendrait la peur du manque et le vol. Marie est né coupable, dans une société qui n’accepte que les fruits du mariage, et c’est cette culpabilité a priori qui lui tient lieu de trame psychologique et de destinée sociale. Les mots de Stéphanie Hochet accompagnent cette destinée brutale avec une grande force d’évocation et parviennent à rendre cette histoire d’un autre temps entièrement contemporaine.

Stéphanie Hochet,
« Combat de l’amour et de la faim », Fayard, 16 euros.

« Je salivais d’autant que la faim me tourmentait. Un creux bougeait d’un endroit à l’autre de mon ventre, fabriquait de l’eau. J’avalais cette création de mon corps. Mon âme flottait encore dans un coin de l’appartement quand ma mère rentrait avec un sac de farine, du pain, parfois des œufs. Nous avions déjà déménagé une dizaine de fois ; mon esprit avait été stimulé par les déplacements et les rencontres. Je commençais à m’habituer » p. 19